Dario, itinéraire d’un enfant perdu

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Gokarna, sur la route du Ram Temple. © Cyrille Charpentier.

Notre reporter Orion était en Inde il y a peu. Il nous raconte sa rencontre avec Dario, un Italien venant de recouvrir sa liberté après 7 ans de prison en Inde. 

Il avait réussi à ménager dans sa dentition éparse deux dents assez proches l’une de l’autre pour pouvoir y bloquer un bidi, une de ces petites cigarettes roulées dans une feuille d’eucalyptus séchée.

A longueur de journée, on le voyait déambuler le long de la plage, s’arrêtant dix minutes pour chaque connaissance, son bidi mâchouillé planté au milieu d’un sourire las.

Au début de notre entretien, voyant que je commençais à rouler un joint, histoire de débuter la conversation en gentleman des tropiques, il reposa son mégot dans le cendrier, dont le bout était si humide de salive et de bétel1 qu’il laissa tomber une teinture rouge sur le bois de la table.

Cela ne faisait qu’une dizaine de jours que j’avais atterri à Bombay. Pendant les premiers jours d’un voyage, l’esprit s’habitue doucement au changement de contrée. J’étais donc encore le cul entre deux chaises : une envie envoûtante de dépaysement déterminée par des repères toujours occidentaux. N’ayant avalé qu’une maigre aloo paratha2 de mauvaise qualité et sortant d’une discussion avec un Espagnol sur les vertus de la consommation quotidienne de pata negra, je décidai de commencer mon interview en évoquant son Frioul natal. Je pensai naïvement que lui rappeler les douceurs de son pays le dériderait un peu. « J’y ai pas foutu les pieds depuis 25 ans, j’ai en plus rien à foutre. Allume ce pétard plutôt, demanda-t-il.

– OK, pas de souci ! Après une grande bouffée, je lui passai le cierge et repris : et à Trieste, tu y pensais quelquefois en prison ?

– Au début oui, tous les jours. Je me trouvai trop con. Mais ça ne faisait qu’empirer les choses.

– Pourquoi ?

– Je comptais quitter l’Inde après une dernière livraison. Et je me suis fait choper comme un bleu, deux jours avant le rendez-vous. Penser à l’Italie, ça me rappelle ma connerie. »

J’ai retrouvé Dario3 sur la plage de Kudlee Beach à Gokarna. Les anciens hippies de Goa, fuyant l’activité qu’agite aujourd’hui l’ancienne colonie portugaise, s’y sont établis. A quelques kilomètres des plages, le village de Gokarna abrite un des saints lieux du shivaïsme. Quand on y arrive, on se retrouve dans une atmosphère hybride : le sacré des pèlerins à demi nus côtoie les dreadlocks des crashed tourists, ceux qui ont décidé de ne jamais quitter l’Inde, et qui y attendent la mort comme on désire un mirage. Comme une oasis de brouillard acide et de fumée enivrante.

On retrouve donc à Gokarna l’atmosphère des années 70 et de la route de Katmandou. Dario en a été un témoin privilégié : « J’ai passé 15 ans en Inde à faire la navette ». La navette, caravane immuable des touristes au long cours dans le sous-continent. L’été dans l’Himalaya puis l’hiver sur les plages du Sud. Pendant 15 ans, Dario n’a pas a échappé à la règle.

Dès la fin de la récolte de charras, le haschisch indien, Dario partait sur les plages vendre la drogue aux touristes de passage. Il arpentait la Parvati Valley à la recherche du meilleur haschisch au meilleur prix. Puis, lorsque la neige commençait à apparaître et à bloquer les cols, il descendait au sud, au turbin. Sur les grandes plages de Goa, une masse de touriste industrieux les attendait et achetait à des prix quatre à cinq fois supérieurs la précieuse résine pour laquelle ils avaient fait plusieurs milliers de kilomètres. « Un travail comme un autre », selon Dario. Puis un jour, au petit matin, lorsque les premières lueurs de l’aube dépassaient les crêtes des montagnes himalayennes pour plonger au cœur de la vallée endormie, une équipe de police est venue perquisitionner la guest-house qu’il occupait à Manali, une des plus grandes régions de production de cannabis au monde. 3 kilos de charras se trouvaient dans son sac. « J’ai tout de suite proposé un bakchich, explique Dario, qu’ils n’ont pas refusé, mais j’étais incapable de payer la somme demandée, plus de 80 000 roupies [1 250 € de l’époque, ndlr] ». Résigné, abattu, Dario sait qu’il n’y a plus de retour possible pour lui. Un an après son arrestation, le jugement tombe : 7 ans de réclusion criminelle dans les geôles de New Delhi.

A ce moment de l’entretien, Dario reposa une nouvelle fois son bidi dans le cendrier, se leva et s’étira de tout son corps sans âge, sec et anguleux. Il n’était vêtu que d’un léger cache sexe ; sa longue chevelure teinte au henné faisait office de chemise. S’excusant d’interrompre l’entretien, il partit chercher du haschisch et commença à préparer un chillum. Lorsque je lui demandai s’il n’était pas dégoûté de ce produit qui l’avait conduit à sa perte, il ne répondit pas de prime abord. Les yeux dans le vague, il laissa ses doigts crasseux malaxer la résine. « Je crois que je n’ai jamais autant fumé qu’en prison ; les gardiens en vendaient aux prisonniers. On restait docile comme ça », glissa-t-il. Il le carbonisa. Nous fumions ensemble en silence. L’océan au loin berçait l’atmosphère.

 

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Kudlee Beach, paradis perdu. © Cyrille Charpentier.

« La prison, je ne sais pas quoi en penser, c’était long, ennuyeux surtout, mais j’y ai appris beaucoup de choses » reprit-il. « En 7 ans, j’ai appris à parler hindi, à me débrouiller, à cuisiner à l’indienne, à survivre à l’indienne, à chier à l’indienne, à manger à l’indienne, à penser à l’indienne » ; à tel point que lorsqu’il avait répondu à son avocat qu’il l’appelait d’Italie, il dut chercher ses mots, et son accent ne rendait plus hommage à la langue de Dante. En bref, la plupart des réponses qu’il m’accordait étaient du style : « non, c’était pas si pire » ou « je ne veux pas en parler ». Je réussis à le faire réagir lorsque j’abordai l’hygiène carcérale. « La seule chose qui était vraiment insupportable, c’était les poux. C’était un rituel immuable ; au lever, les copains et moi passions deux heures à nous épouiller. Je ne m’y suis jamais fait, alors que je me suis habitué aux bastonnades du gardien chef. Mais il est vrai qu’au bout d’un an ou deux, je faisais parti des murs de la prison. Les bastonnades ont progressivement cessées ». Il me montra sur son dos les cicatrices que lui avaient laissées ces séances de tortures. Il m’en toucha deux mots : « Bof, de temps en temps tu te prenais dix ou vingt coups de lathi4.

-Comme ça, sans raison ?

-Non, pour quoi faire ? Faut savoir qui est le patron. Mais y a un truc : les poux, eux, ne te laissent jamais en paix, ces fils de putes ! ».

Au moment d’aborder son retour en Italie, Dario partit d’un grand rire. L’administration indienne, légendaire pour ses mécanismes ubuesques, avait mis Dario dans une situation inextricable. Son visa est dépassé, son passeport périmé ; aujourd’hui, il ne peut donc pas sortir du territoire indien. Une situation qui ne l’inquiète guère : « Je ne sais pas si je veux rentrer. Regarde, dit-il en me montrant du doigt la longue plage et le ressac de la mer d’Oman qui venait s’y écraser. Comment voulez-vous que je rentre ?»

Orion

Notre bonus musical: ici.

1 Sorte de noix à chiquer, énergisante qui rougit les dents des usagers au long cours

2 Galette de pommes de terre.

3 Son prénom a été changé.

4 Longue tige de bambou amie de tous les fonctionnaires de police zélés.

 

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One Response to Dario, itinéraire d’un enfant perdu

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