¡ Gracias, presidente !

10153608_10152752162851632_1630266279_n

Adolfo Suárez, à gauche, s’adonne à une activité réprouvée par la loi et la morale en compagnie de son rival, le socialiste Felipe González. Autre temps, autre mœurs.

[…] Está el hoy alerto

Al mañana, mañana al infinito

Hombres de España: ni el pasado ha muerto

No está el mañana – ni el ayer – escrito.

 

[…] Aujourd’hui attend

Demain, et demain veille l’infini

Hommes d’Espagne ! Le passé n’est pas mourant

Ni demain, ni hier, ne sont écrits.

Antonio Machado (1875-1939), « El Dios ibero », dans Campos de Castilla (1912). Fragment cité par Suárez devant les Cortes en 1976, lors de sa défense de la Loi des associations politiques rédigée par son gouvernement, qui organisa la légalisation des partis politiques lors de la Transition.

Force est de constater, comme nous le confirment d’ailleurs les très insignifiantes élections de cette semaine, que notre classe politique inepte, sclérosée et court-termiste est parfaitement incapable de produire un homme d’État. Comme l’a constaté Tocqueville, nous vivons pour longtemps dans une société démocratique, que cela nous plaise ou non. Il est donc vain de chercher une solution à cet état de fait dans un retour chimérique à un âge d’or aristocratique qui restera longtemps inaccessible, ou à la réactualisation de formes politiques séduisantes en leur temps mais utopiques dans le nôtre. L’homme d’État, le vrai, doit, fût-ce la mort dans l’âme, manger des merles faute de grives, et s’accommoder d’un régime aussi perclus de vices et inamovible qu’un pacha obèse de l’empire ottoman. Son seul et unique but doit être de connaître et modérer les tendances délétères du régime démocratique, dusse-t-il irriter les foules, comme les saints confesseurs risquaient leurs têtes en adoucissant, à défaut de pouvoir en changer, les mœurs ombrageuses des monarques de jadis.

Fort de ce constat, je me suis longtemps creusé la tête pour trouver un grand homme d’État authentiquement démocrate qui puisse servir d’exemple : De Gaulle, trop dirigiste ; Churchill, homme de guerre plutôt que de paix ; Mandela, trop adulé, et j’en passe. Un certain nombre d’hommes politiques authentiquement pétris de bien public dont les noms me sont venus à l’esprit ont laissé une œuvre trop éphémère pour être placés parmi les grands hommes d’État.

Outre-Pyrénées, il y en avait pourtant un qui alliait le sens des responsabilités d’un homme juste, l’humilité d’un chrétien et la largeur de vues des grands réformateurs. Sa mort, le 23 mars dernier, me fournit l’occasion idoine de lui rendre hommage. Il s’agit d’Adolfo Suárez González, premier président 1 de la démocratie espagnole.

Suárez ne partageait pas le péché originel des politiciens, ces émanations souvent mortifères de la démocratie : il n’avait pas, dans un premier temps, été élu. Peut-être fut-ce là la raison de sa sagesse : n’ayant pas commencé sa carrière en faisant la cour, et surtout pas au peuple, il n’avait pas contracté les mœurs serviles des histrions qui nous sous-gouvernent. Il ne devait son ascension qu’à deux décisions parfaitement unilatérales de deux hommes parfaitement opposés : celle de Franco de laisser les rênes du gouvernement au jeune roi Juan Carlos ; celle de ce dernier, trop injustement calomnié aujourd’hui, de bombarder ce jeune technocrate inconnu, brillant cadre du parti franquiste. Suárez a gardé toute sa vie une fidélité inamovible au roi et à l’Espagne, avec une constance qui n’est plus, chez nos élus recuits dans leurs escarres, qu’un lointain souvenir.

Trois des traits de Suárez me poussent à le classer parmi les grands hommes d’État : sa vision, son courage et sa foi. Il fit preuve d’une hauteur de vue exceptionnelle et d’un sens politique aigu pour liquider sans douleur un régime qui avait le mérite d’avoir sauvé l’Espagne du totalitarisme 2, mais qui avait fait son temps. S’entourant de stratèges remarquables tels que le président des Cortes Torcuato Fernández-Miranda, stratège du processus de transition, le militaire Manuel Gutiérrez Mellado, chargé de s’assurer de la coopération de l’armée, ou le juriste Manuel Fraga, un des rédacteurs de la Constitution et fondateur de l’actuel PP, il sut regrouper l’ensemble de la classe politique et maintenir l’armée dans ses quartiers pour permettre une transition démocratique sans autre accroc que le coup d’État manqué du 23-F. Un jugement plus lourd de signification que les autres nous vient de Santiago Carrillo, président du PCE, un de ces communistes à l’ancienne forgés par la guerre civile et peu réputé pour son sens de la diplomatie, à qui Suárez avait tendu la main. Reconnaissant, Carrillo qualifia ce dernier d’« anticommuniste intelligent ». Élu par les premières élections générales démocratiques, en 1977, puis réélu deux ans plus tard, Suárez démissionne finalement en 1981, lassé des luttes intestines au sein de son parti, dans un pays touché de plein fouet par la crise pétrolière.

Son courage, Suárez le démontre le 23 février 1981. Il est présent aux Cortes alors que s’y vote l’investiture du gouvernement présenté par son successeur, le discret Calvo-Sotelo. Le colonel de la Garde civile Antonio Tejero s’introduit dans le Parlement à la tête d’un commando armé de militaires nostalgiques. Sous les menaces et les tiraillements, tous les députés se jettent sous leur siège. Tous sauf trois qui font face aux putschistes : Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo, dont nous avons parlé. Et Suárez, défiant, qui fait même mine de lever le presque grabataire Gutiérrez. Le coup d’État finit par échouer grâce à l’intervention du roi.

Suárez fut enfin un chrétien. L’un de ses cinq enfants raconte qu’atteint d’Alzheimer depuis dix ans et incapable de s’exprimer, il n’eut qu’une phrase cohérente le long de son agonie. Ce fut pour répondre en ces termes au prêtre qui lui proposait de se confesser : « Je suis toujours prêt à donner et recevoir le pardon. »

Suárez n’était certes pas tout blanc. Mais il nous paraît animé de convictions et de qualités devenues rares, et dont les politiciens futurs seraient bien inspirés de se nourrir plutôt que de se gaver de gender studies et se goberger de déconstructionnisme. Le peuple madrilène l’a bien compris, qui lui a dédié une ovation monstre lors d’une novillada 3 tenue dimanche aux arènes de Las Ventas, qu’il fréquentait assidûment, ayant lui-même été novillero dans sa jeunesse. Lors de la minute de silence offerte à sa mémoire, une voix solitaire s’est élevée pour crier cet hommage sobre, beau et mérité : « Vivent les hommes politiques honorables ! 4 » Ce simple cri vaut tous les grands discours.

 

Edmond Leboîteux.

 

1 Pour rappel, le chef du gouvernement espagnol porte le titre de président du gouvernement, ou plus simplement président.

2 Il est peu opportun de considérer le franquisme, compte tenu de sa réalité extrêmement complexe, comme un totalitarisme, ni même comme un fascisme – même s’il tenta d’endosser des oripeaux mussoliniens dans ses premiers temps, dont il se dépouilla bien vite après la Seconde Guerre mondiale. Ce fut un régime de circonstance né des nécessités de reconstruire le pays après une guerre civile ignoble, et bien plus pragmatique qu’on a pu le dire. Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher l’adoption, en 1959, d’un plan de stabilisation économique qui eût fait se pâmer d’admiration Margaret Thatcher, et qui produisit des résultats spectaculaires sous la férule des économistes de l’Opus Dei menés par le brillantissime Alberto Ullastres. Quant au caractère dévastateur d’une hypothétique victoire des Républicains espagnols, il est admis y compris par le pourtant très progressiste et républicain Gregorio Marañon, dans un bref et limpide article publié en 1937, au crépuscule de la guerre, sous le nom de Liberalismo y comunismo.

3 Corrida opposant de jeunes taureaux, ou novillos, à des toreros novices n’ayant pas reçu l’alternative, les novilleros.

4 « !Vivan los políticos honrados! » La force de cet éloge s’apprécie mieux en espagnol, puisque le mot « honorable » n’a pas pris dans cette langue le sens amoindri de « respectable ». « Un hombre honrado », c’est un véritable homme d’honneur comme ceux chantés au XVIe siècle par les poètes soldats Calderón de la Barca et Garcilaso de la Vega, un de ces caballeros droit et intègre, à qui l’on confierait sans inquiétude les destinées de la communauté. Notons au passage ce fait révélateur : le mot « honneur » est devenu totalement incongru dans la sphère politico-médiatique française, où ceux qui l’utilisent sont considérés comme des fous empanachés à la Cyrano de Bergerac.

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :