Jacques Le Goff: en quête d’intelligence avec le passé

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Le Dragon donne sa puissance à la Bête, Apoc. XIII, illustré par cette copie du Beatus de Liebana (VIIIe siècle) par Facundus (XIe). Jacques Le Goff y voyait l’illustration d’un véritable ébranlement artistique au cœur du Moyen Âge.

Eloge funèbre de l’historien Jacques Le Goff. 

« Quand on dit roman historique, en France, on pense tout de suite au Moyen Age ». Ces mots pleins de mépris, qui furent immédiatement suivis de l’indispensable référence au Nom de la Rose, polar bien fantaisiste explorant la légende noire de ces mille ans si souvent négligés, étaient prononcés devant moi par celui qui est reconnu comme un des meilleurs vulgarisateurs historiques par le biais de ses biographies, Pierre Assouline.

Une telle bêtise, lancée devant un amphithéâtre universitaire, aurait attristé Jacques Le Goff, mort hier à l’âge de 90 ans. Surtout lui, qui avait découvert sa vocation avec Ivanhoé de Walter Scott.

Si ma formation littéraire ne me permet en aucun cas d’apprécier la juste valeur scientifique des travaux de Jacques Le Goff, nul doute pour moi qu’il a joué un rôle clé dans ma formation. Tout d’abord parce qu’il fut le premier historien dont j’ai croisé la route. Son ouvrage sur saint Louis, parcouru avec un grand étonnement il y a maintenant six ans, me fit ouvrir les yeux sur les terribles exigences d’une discipline que j’avais toujours estimée en simple écolier.

Le Moyen Age de Jacques Le Goff, conseillé par mon professeur d’hypokhâgne, fut donc le point de départ de mon envie « d’aller au delà de Jules Ferry pour voir l’Ecole sortir de l’Histoire ». Je lui en suis reconnaissant.

Jacques Le Goff s’est battu contre deux clichés toutes sa vie : le premier, celui hérité du XVIIIe siècle, fut celui de l’obscurantisme. En bref, un Moyen Age peuplé d’inquisiteurs et de lépreux dans des châteaux crasseux, sous le poids total de la féodalité. L’autre, que l’on doit au Romantisme, fut cette vision « suave » du Moyen Age des troubadours courtois et d’une chevalerie exemplaire. Ces deux idées étaient, pour l’historien, le fruit d’une certaine idéologie progressiste. Ainsi persiste encore légende noire ou légende dorée d’une époque que nul ne prend réellement au sérieux, et où l’on n’a eu de cesse de piller des idées généralement totalement fausses (cf. Notre-Dame-de-Paris, par Violet-Le-Duc ou Victor Hugo). En disciple fort libre de l’Ecole des Annales, qu’il a critiquée, et de Georges Duby, qu’il admirait, Jacques Le Goff a passé sa vie à défendre son Moyen Age, « énorme et délicat », comme le définissait Verlaine.

Conscient de l’énorme héritage culturel (ne serait-ce que littéraire : Dante, Chaucer, Le Cid, la geste arthurienne… pour rester dans la partie la plus célèbre de l’énorme corpus médiéval), il a fait de sa mission de médiéviste cet art de « faire parler les silences actuels du Moyen Age. »

Ce fut une tâche immense : du commerce et de la ville à la figure de l’intellectuel, du héros, en passant par la place de la religion (cf. son travail sur le Purgatoire) ou de l’image dans ce qu’il considère être une « civilisation médiévale », il fut certainement un des plus grands médiévistes de son temps. C’est d’ailleurs à sa voix, malgré le fait qu’elle fût devenue grelottante et fatiguée, à laquelle on continuait de confier la chronique médiévale des Lundis de l’Histoire sur France Culture. Il recevait ainsi tous les travaux de ses jeunes continuateurs et héritiers.

Car Jacques Le Goff n’était pas nostalgique. Il aimait son Moyen Age dans le présent. Il pensait même que le Moyen Age devait être la référence essentielle de construction de l’Europe. Beaucoup y verront une confession d’un européisme sommaire. D’autre une déclaration rétrograde. Cependant, il s’agissait pour lui de faire rentrer dans le projet de l’Europe l’immense dimension de « durée » qui fut celle du Moyen Age ; durée qui excède largement le médiocre projet de nos hommes politiques.

Certes, Jacques Le Goff restera avant tout pour nous un grand universitaire voué tout entier à l’avancée de sa science, en praticien de cette « lecture silencieuse » qui fut la grande innovation du Moyen Âge selon . Mais nul doute que sa curieuse passion pour ces « âges reculés », comme on se complaît à les appeler, continuera à nous être transmise. Passion qu’il a décrite toute sa vie, celle pour une époque fourmillante d’innovations, dans une société qui paradoxalement rejetait le principe même de nouveau.

Bonaventure Caenophile

 

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