De guerre lasse

La paye des moissonneurs, Léon Lhermitte, huile sur toile, 1882.

La paye des moissonneurs, Léon Lhermitte, huile sur toile, 1882.

Vous l’aurez peut-être remarqué, il semble que nos saumons soient entrés en eaux tranquilles depuis quelque temps. C’est bien pire que cela en réalité : ils flottent dans la saumure. Bien des choses l’expliquent, bien des conjonctures les excusent, mais la plus significative des raisons à ce mal reste une indéniable fatigue, comme si un léger mais profond tassement avait brisé nos forces.

C’est qu’à batailler sans arrêt à contre-courant, nous avons tous été peinés de réaliser que malgré tous nos vains efforts, la rivière dévale encore et toujours les pentes avec la puissance d’un geyser, ne nous laissant nul répit. Et que le monde nous réclame bien d’autres labeurs. 

Quoi, ce courant dont nous parlons tout le temps, cette force, hyperbole maléfique : vous l’avez deviné certainement, la fameuse Modernité, nous terrasserait elle?

Elle s’enquiert de notre entière identité. Ainsi on nous demande souvent, la nuit dans un bar, ou dans un de ces espaces où, le travail accompli, nous nous acceptons la dérive, ce qui définit vraiment la ligne éditoriale de notre entreprise. La réponse est bien souvent que notre club est antimoderne. Parfois, certains le disent réactionnaire, mais ce mot ne rend pas compte de l’intégralité des personnalités de notre belle équipe. Bref, on en déduit que nous sommes contre la modernité. Que nous nous plaçons hors de cette sphère temporelle commune, que nous nous extirpons de ce monde qui ne nous convient guère plus, que nous arpentons cette société comme des fantômes, habitant déjà d’autres dimensions plus hospitalières pour nos âmes dépitées. Que nous aimons l’Histoire pour nous bercer dans d’oniriques âges d’or, points de fuite en notre âge de pierre.

Mais non! Cette chance ne nous est jamais offerte. Si nous sommes antimodernes, c’est que nous sommes, malgré nous, pleinement modernes, mais des modernes totalement insatisfaits. Ainsi, quand nous regardons le passé, c’est pour y chercher un ersatz d’énergie créatrice qui devrait motiver notre présent. Si nous méprisons la modernité, c’est que nous rejetons toute idée de perfection humaine. Comme le disait Péguy, « dans un système plein, il n’y a jamais de négatif acquis »1. Nous vivons sans contre exemple sérieux à notre temps. Nos alternatives broutent encore dans le domaine sans fin du possible. C’est qu’à regarder l’avenir, nul saumon ou autre bestiole du même acabit n’affirmerait savoir dessiner les contours d’une Terra Nova idéale. L’antimoderne : ni gourou, ni prophète de malheur.

C’est donc sans mélancolie ni optimisme que nous nous plongeons dans la mêlée. C’est avec la régularité infatigable des guerriers du Valhalla, l’espérance en plus, que nous avons choisi de continuer. « Il ne s’agit pas de convaincre, il s’agit de vaincre et même de ne pas être vaincu »2Car si les batailles perdues sapent notre enthousiasme, si la foule des adversaires submerge nos petites individualités, ce n’est pas en désertant le champ de bataille que nous pourrons continuer, c’est en regardant ce qui a de mort dans notre monde, quitte à fixer parfois son miroir. « L’intrépide Spartiate sacrifiait à la peur »3. Craignons d’abord l’ennemi intérieur. Forçons nous à nous horrifier de notre indifférence téméraire face au Temps, ou de ce lâche désespoir qui vide nos cœurs. Car ce n’est au fond qu’un « aveu d’impuissance, une manière d’aller se coucher »4.

Bonaventure Caenophile

1PEGUY, Charles, Œuvres en prose complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. III p. 1461.

2 Ibid p. 1451.

3 MAISTRE (de), Joseph, Les soirées de Saint Pétersbourg.

4 BERNANOS, Georges, Scandale de la vérité, in Essais et écrits de combats, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, t.1, p.581. 

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2 Responses to De guerre lasse

  1. Georges Petit says:

    En effet, pas de contre-courant sans souffrance. Il s’agit bien d’être pessimiste sans jamais perdre l’espérance : hauts les cœurs les saumons ! Des hommes qui n’épousent pas la modernité ne peuvent pas être complètement mauvais !

  2. V comme vélomoteur says:

    Petit cœur moderne pour cet article : ❤

    « Si nous sommes antimodernes, c’est que nous sommes, malgré nous, pleinement modernes, mais des modernes totalement insatisfaits. Ainsi, quand nous regardons le passé, c’est pour y chercher un ersatz d’énergie créatrice qui devrait motiver notre présent. Si nous méprisons la modernité, c’est que nous rejetons toute idée de perfection humaine. »

    Car j'en ai marre d'entendre les mêmes sornettes sur les « réactionnaires », rêvant nostalgiquement d'un âge d'or (version courante), ou en cherchant la Vérité initiale, par haine ontologique du présent (version philosophie contemporaine). Ceci pour qualifier n'importe quelle entreprise qui sache discourir d'autre chose que des laïus du progrès.

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