Le bal des médiocres

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L’antifascisme nouveau est arrivé ! La bête immonde n’a qu’à bien se tenir.

« Garder le silence est le plus utile service qu’un médiocre discoureur puisse rendre à la chose publique. »

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, L. III, 1re partie, ch. XXI

« Le raciste s’exaspère, parce qu’il soupçonne en secret que les races sont égales ; l’anti-raciste aussi, parce qu’en secret, il soupçonne qu’elles ne le sont pas. »

Nicolás Gómez Dávila

Si j’en crois un rapide coup d’œil sur ma page Facebook, ce matin, mes relations se divisent, pour leur très large majorité, entre la bêtise enthousiaste du révolutionnaire de salon, et la bêtise pleurnicharde du privilégié menacé : deux archétypes du conformisme le plus ventripotent et le plus moite, donc.

D’un côté, les soutiens de la blonde égérie du Front national et de son cortège d’ambitieux aux dents longues hurlent avec une naïveté touchante à la fin d’un prétendu « système » qui, à supposer qu’il existe – j’y reviendrai – n’aura été qu’éborgné par cette saillie fugace de la Bête immonde sur la douce brebis démocratique, qu’il me plaît assez, en bon maquignon que je suis, de voir ainsi déniaisée. Ils rêvent, comme les Zélotes, de chasser l’envahisseur sous les regards agonisants des Pharisiens et des scribes pendus aux réverbères; ils se croient plus près que jamais de leur but, oubliant qu’une élection européenne n’est pas une élection nationale et que la capacité d’action d’un député européen reste somme toute limitée – à supposer même qu’il daigne siéger 1.

 

L’on se rend compte que la nouvelle garde du FN, débarrassée des oripeaux vieille France de l’aile Gollnisch qui rendaient le parti de Le Pen père vaguement sympathique aux réactionnaires de tout poil – dont votre serviteur – est devenu, grâce à la puissante démagogie de sa fille, un ramassis de technocrates perclus d’ambition et parfaitement dénués de principes, que l’on s’amuse de voir soutenir la Manif pour tous alors que, de notoriété publique, son Politburo compte un certain nombre d’invertis. Un certain milieu catholique, que je connais bien, soutient celui-ci par fidélité bornée, ce qui serait admirable si ce n’était stupide ; un âne tragique reste un âne. Cela offre d’ailleurs le spectacle de contorsions intellectuelles amusantes, dans lesquelles j’ai vu se démener de vieilles douairières tout à fait comme il faut, qui pardonnent avec désinvolture à Marion Maréchal d’avoir fêté Pâques avant les Rameaux, alors qu’elles l’admettraient bien plus difficilement de leurs petites-filles. À ces dames, d’ailleurs d’éminente qualité, je recommanderais volontiers la méfiance ; même pour se débarrasser d’un renard, il est dangereux de faire entrer le chien dans le poulailler 2.

 

À côté des illusionnés, il y a ceux qui croient lutter contre le Système, un prétendu Léviathan situé au-dessus de tous qu’ils accusent de tous leurs malheurs. On ne soulignera jamais assez les dangers d’une telle rhétorique, accréditant l’idée qu’il existe un Pouvoir indépendant des hommes et des institutions et mû par sa propre impulsion ; son corollaire est le culte du Pouvoir pour lui-même, indépendamment de tout autre but. Ce culte, à force de fantasmes, finit par accoucher de ce Pouvoir omnivore écrasant les hommes et les peuples dans un mouvement perpétuel. Le fatalisme délétère avec lequel d’aucuns se défaussent sur le Système pour excuser leur impuissance ou assouvir leurs ardeurs révolutionnaires ne peut que contribuer à un délitement social prolongé. Le chrétien doit se garder de cette conception hobbesienne, propagée historiquement par les pires ennemis de l’Église, d’un Pouvoir au-dessus de tout : il n’y a pas de Système, mais seulement des institutions et des hommes. Changeons les institutions et convertissons les hommes : le discours antisystème est un discours révolutionnaire, donc destructeur par essence. Je lui préfère de beaucoup le discours du contre-révolutionnaire authentique, qui reconstruit et corrige en se fondant sur la Tradition et en élaborant sur ce que Dieu et le temps ont donné 3.

 

Face à eux, le démocrate larmoyant, qui est à l’esprit ce que les putains sont à la chair, l’humanité et la compétence en moins. Ses pleurs et ses lamentations sont criants de vérité ; il déchirerait sa chemise si elle ne coûtait la moitié d’un SMIC ; il se couvrirait volontiers la tête de cendres, s’il ne craignait de défaire son brushing soigneusement étudié. Alors, faute de mieux il s’assoit et pleurniche comme une demi-mondaine en disgrâce qui voit s’éloigner le champagne et les Louboutin. Il se voudrait tragédien, personnage de Racine ; malheureusement pour lui, lorsque la grandeur d’âme n’existe plus, le théâtre ne permet que le vaudeville, d’où l’impression de cabotinage qui ressort de l’indignation sur commande à laquelle nous assistons depuis dimanche soir. Il n’a pas de grandeur d’âme, car il ressemble à ce magma de médiocrité informe qui l’a porté au pouvoir et dont il est issu. Il n’a pas d’imagination non plus, puisqu’il ressort les mêmes réactions grotesques, les mêmes arguments spécieux, les mêmes calembours recuits qu’il y a vingt ans, quinze ans, dix ans4. Il appelle à un prétendu « front républicain » d’autant plus grotesque que le FN, parti populaire, laïcard et jacobin souscrivant volontiers à la notion de « Nation en armes », est plus que probablement le parti qui dégoûterait le moins les combattants de Valmy et leurs héritiers 5: « Jaurès aurait voté Front National », proclamaient il y a quelques années les affiches du parti. Il n’aurait, en tous cas, certainement pas soutenu le PS d’Hollande, pas plus que Clemenceau ne se serait reconnu dans Borloo et son UDI, derniers débris vermoulus du parti radical. En réalité, le démocrate larmoyant et l’électeur FN ne sont que les deux faces rongées du même progressisme corrupteur. Aucun ne vaut mieux que l’autre : paraphrasant Gómez Dávila 6 cité plus haut, il convient de les renvoyer dos à dos.

 

Le démocrate larmoyant, surtout lorsqu’il est socialiste, s’excuse avec une hypocrisie consommée envers une Europe que, par ailleurs, il déteste, et dont il se sert comme faux-fuyant. Arnaud Montebourg a pris, en dévoué lévite, sa part à la grand-messe d’excommunication ; c’est pourtant lui qui n’a eu de cesse de jeter le discrédit sur l’Europe en pourfendant les « technocrates de Bruxelles » pour faire oublier son incompétence, avant d’aller les supplier à genoux de sauver un fleuron moribond de notre industrie convoité par les Américains – ce qu’ils éprouvent les plus grandes difficultés à faire, ne disposant ni des pouvoirs ni des ressources que les gouvernements européens, celui du même Montebourg en tête, se refusent à leur accorder.

 

Ce qui ressort d’ailleurs vraiment de la farce de dimanche, c’est que tout le monde se fout de l’Europe, du moins en France, puisque nos compatriotes ont la caractéristique tenace de s’imaginer qu’on a les yeux rivés sur eux jusqu’au fin fond du Kamtchatka. L’étonnement du Figaro est révélateur, qui semble surpris du fait que les médias américains et chinois ne consacrent au mieux que des entrefilets à l’élection. Ah, ces nouveaux riches ! Se concentrer sur l’administration compétente d’une puissance mondiale au lieu de s’inquiéter de la montée en puissance de l’hydre fasciste dans ce qui n’est plus qu’une obscure république festivo-bananière, c’est d’un vulgaire ! Nous autres Français, nous préférons sombrer avec bon goût.

 

Edmond Leboîteux

1 Mon estimé professeur de droit européen m’a raconté que même les députés les plus rageusement absentéistes se présentaient, fort curieusement, avec une régularité de métronome rue Wiertz à Bruxelles pour percevoir leurs fort coquets émoluments.

2Je recommanderais volontiers à certains de mes amis catholiques, dont je crois qu’ils attendent trop du FN et s’en méfient trop peu, de méditer l’exemple du très catholique chancelier von Papen si je ne craignais de tomber dans un reductio ab hitlerum (le latin jouit d’une élégance dont manque le sommaire « point Godwin ») quelque peu excessif, que je préfère laisser aux ectoplasmes de la gauche morale. Cela dit, je ne peux m’empêcher de les renvoyer aux réflexions qu’Arendt consacre à l’irruption du mouvement de masse, cherchant à tout englober et dénué de buts précis, dans une société démocratique. Le FN ne correspond évidemment pas, ou pas totalement, à de tels mouvements ; mais la façon qu’ont Marine Le Pen et ses sbires de faire feu de tout bois, et l’avidité palpable avec laquelle elle contemple le Pouvoir, en rappelle occasionnellement certains traits.

3Le grand combat de notre temps est, je crois, celui qu’il nous faudra livrer contre tous ceux qui, voulant faire abstraction de ces éléments donnés, se font les zélateurs de la Déconstruction : les Derrida, les Butler, les transhumanistes, les néoscientistes, les cybertalibans, les mondialistes messianiques. Sinistres prophètes contre lesquels, à première vue, luttent les Le Pen et consorts ; mais je crains que les seconds ne luttent avec les mêmes armes que les premiers : utilisation de la masse, jeu sur les émotions primaires et atrophie de la réflexion.

4Florilège d’events divers et variés issu de ma page d’accueil Facebook : « Tous en noir contre le F-Haine », « Marche citoyenne contre le FHaine », « #sorryeurope », « Pleurer après le résultats des élections », etc. Mais faîtes donc, pauvres petits choux : pleurez tout votre saoul.

5D’où, par ailleurs, l’hostilité de votre serviteur à son égard.

6Je profite de l’occasion pour faire un point name-dropping culture G et vous présenter l’immense Nicolás Gómez Dávila (1913-1994), moraliste colombien et l’un des plus grands et des plus méconnus esprit du XXe siècle. La lecture de ses Scolies pour un texte implicites (recueil d’aphorismes en trois volumes, éditées en français aux éditions du Rocher) est un délice. Quelques citations ici.

 

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2 Responses to Le bal des médiocres

  1. Georges Petit says:

    Je suis soulagé de voir que Les Saumons sont toujours vivants: j’avoue que j’ai eu peur qu’ils aient perdu le moral ! Merci donc pour cet article revigorant et pour nous avoir fait découvrir un penseur Colombien.

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