Chroniques colombiennes (4) : Un temps chez les indigènes

10357904_10152442872978249_1008101864_n

Au risque de me répéter, ces quelques lignes n’ont pas pour but de faire une description alléchante telle qu’on les trouve dans les guides tourisitiques, ni de dire « voilà ce que c’est ». Nous employons facilement l’expression « à quoi cela ressemble-t-il ? », et elle est parfaitemet appropriée : ressemble signifie que ce ne sera de toute façon qu’un aperçu. Il faut le vivre pour le connaître et le comprendre, et oublier toutes les images que nous avons en tête, généralement implantées par les films d’Hollywood ou autres médias. Bien sûr, on trouvera ici les éléments nécessaires pour se représenter le choses, mais je ne fais que communiquer mes impressions et les quelques réflexions qu’elles ont suscitées chez moi.

Le voyage.

4 heures d’avion, 5 heures de « Pequepeque » (long canot à moteur taillé dans un tronc), pour arriver au village de Mue, au fin fond de la forêt amazonienne. L’avion : un bimoteur de 19 places, appartenant à la seule compagnie aérienne desservant cette partie du territoire, celle de l’armée. Seulement l’avion ici, c’est comme le métro : il s’arrête à chaque station. A l’une d’elles d’ailleurs, la carcasse d’un autre avion au bord de la piste vous tient lieu de panneau de bienvenue, c’est cocasse. Et ici pas de formalités : on vous épargne les « merci d’éteindre vos téléphones portables et d’attacher vos ceintures », on s’envole, un point c’est tout.

Le pequepeque : tient son nom du bruit émit par le moteur à essence qui lui permet de se mouvoir rapidement. Avant ils faisaient tout à la rame, mais ça c’était avant. Après l’avoir survolé, on chevauche donc ce gigantesque serpent qu’est le Rio, au mileu d’une immense mer de végétation. Qui dit serpent dit avancée sinueuse, qui permet de changer de paysage à chaque virage, et de se retrouver avec le soleil, et plus tardivement la lune, tantôt en face, tantôt derrière soi, tantôt sur les côtés.

Arrivée au village de nuit. Les indigènes accueillent chaeureusement, et installent leurs hôtes là où ce sera le plus pratique. J’ai donc mon hamac dans l’habitat qui sert de cuisine. L’heure du lever ? En même temps que le soleil, vers 5h30. Pas besoin d’un réveil, on saura.

10374293_10152442872998249_875597354_n

 

Le quotidien.

Se lever avec le soleil ne signifie pas que l’on se couche avec lui. Une grande partie des activités des indigènes s’effectue de nuit : la chasse, la pêche, la réunion des hommes pour préparer la journée qui vient…

La journée en question se partage entre le travail pour subvenir aux besoins (pêche de jour également, cueillette des fruits, fabrication du pain et de la farine à base de yuca, c’est à dire le manioc local.) et les temps de repos avec baignade dans le Rio, ou les parties de foot-ball. Tout se fait en fonction du climat et des heures chaudes : de midi à 14 heures, on ne peut pas faire grand chose tant la chaleur est forte, et elle restera pesante jusquà 18 heures.

La communauté, car s’en est une, constituée de quelques grandes familles, est réparties sur les deux rives du Rio, avec des habitats à quelques 4 ou 5 km de distance. La majeure partie du village se concentre en un point surélevé, avec quelques habitations plus en profondeurs dans la forêt., les autres longent la rive. Le mode de transport unique est le « pequepeque ». Cette partie du territoire, tout en restant sauvage, est donc un peu plus aménagée par les indigènes : en s’enfonçant plus avant dans la forêt, on rencontre par exemple des espaces organisés près des cours d’eau pour se laver (récipient, planche de bois qui tient le lieu de promontoire…), ici des marches sont creusées pour faciliter le passage, là un tronc permet de traverser -presque- à sec. Mais dès que l’on fait quelques mètres de plus, la nature a repris tous ses droits, la forêt redevient touffue, mystérieuse et plus difficilement pénétrable. Eux s’y aventurent la nuit, aux heures les moins chaudes, celles dont profitent les animaux pour sortir. Et c’est ainsi que l’ont peut avoir le lendemain pour déjeuner un crocodile au menu.

A propos du mystère de la forêt, il est indéniable qu’elle recèle quelque chose de particulier, difficilement définissable car plus proche du spirituel que du rationnel pur. Les indigènes ont apris à respecter leur environnement et à en interpréter les codes. Les sceptiques s’arrêteront là, j’ajoute pour les autres que la communication avec l’esprit de la forêt n’est pas seulement l’appellation qu’ils donnent à leur façon d’interpréter les messages que leur envoie la nature à travers le climat, les plantes et les animaux. Non, il y a plus, le mystère prend le pas sur l’explication scientifique, mais cela, l’occidental peut difficilement le comprendre, ou l’accepter.

L’alimentation, l’eau et la médecine.

Dans ce cadre de vie, il n’y a pas à s’inquiéter d’une quelconque famine, la nature pourvoit aux besoins. Le Rio procure les poissons, la forêt procure les fruits et la yuca, et abrite le gibier, tandis que le climat permet de cultiver quelques légumes. A cela s’ajoutent depuis peu les poules, qui se sont adaptées à l’environnement, et en conséquence, les œufs. De la yuca ils font le kasabe (ou cassave), sorte de galette dure et nourrissante, ou encore la fariña,  un genre de céréale. Ils en tirent aussi la kaguana, il s’agit d’amidon liquide, peu appétissant mais très efficace pour couper la soif.

L’eau tient bien entendu une place importante ici, de part la situation géographique, hydrographique, et le climat. L’eau du Rio permet de se laver et de laver le linge ou la vaisselle, l’eau de pluie, en plus de servir pour les mêmes fonctions, est également l’eau potable.

Pour autant, ce n’est pas le paradis sur terre, et mêmes si les indigènes sont par nature plus adaptés à ces conditions de vie que l’homme blanc, ils sont aussi sujets aux piqûres – douloureuses –  d’insectes, aux attaques de serpents et aux maladies. Selon le type de maladie rencontrée, on aura recours à différentes plantes dont les vertus permettent de chasser la fièvre, d’apaiser la douleur et de fortifier le corps. Mais pour les cas plus graves – blessures profondes, morsures de serpents – , il faut aller à l’hopital, à quelques 5 heures de route par voie fluviale.

 

La grand-mère

10374273_10152442874608249_1698713062_nElle se plaint de maux de tête, de douleurs dans les jambes, sa vue faiblit. Cependant elle continue d’arpenter le village, elle est présente lors des évènements importants. Elle parle peu mais elle est là,  tous la connaissent et l’appellent « la abuelita », c’est-à dire la grand-mère. Elle se plaint, mais il faut aussi préciser qu’elle a entre 104 et 105 ans, et elle vit avec son fils de 35 ans, qui depuis des années est gravement malade. Qui plus est, elle a fondé ce village. C’est probablement une des dernières survivantes des massacres de Chorrera dans les années 30, massacres au cours desquels près de 70 000 indigènes périrent sous le joug des péruviens, eux-mêmes à la solde des anglais. La raison de tout cela ? Les gisements de caoutchouc que recèle cette partie des terres indigènes. Elle parle peu mais son apparence et son regard en disent beaucoup. Et tout cela reste présent dans sa mémoire et se transmet de génération en génération, car ici ils ont toujours la tradition orale. Elle se plaint, mais elle en a gagnée le droit, de même qu’elle peut être fière de ce qu’est devenue sa fondation.

 

Progrès et modernité : à dissocier de toute urgence.

Comment peut-on encore vivre ainsi au XXIème siècle ? Comment la civilisation ne les a-t-elle pas encore comblés de ces bienfaits ? En substance, c’est ce qu’on entend lorsqu’on évoque, sans trop savoir le plus souvent de quoi on parle, la question des peuplades vivant encore à l’âge de fer ou de bronze – oui bien sûr, à l’âge de pierre aussi, mais c’est tellement cliché…-

Il ne s’agit évidemment pas ici de revisiter le mythe du bon sauvage, encore moins de l’alimenter. Toute civilisation a son histoire, ses alliés et ses ennemis, ses avantages et ses inconvénients. Toutefois, après une brève mais instructive expérience au cœur de l’Amazonie, force est de constater que l’influence de l’homme blanc dans cette partie du monde est à prendre avec des pincettes. Un certains nombre de techniques et d’outillages trouveraient un bon usage ici et seraient un apport intéressant ; mais généralement lorsque la société moderne s’en mêle, elle fait ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir créer de la dépendance. Elle diffuse ses substituts aux produits et outils déjà existants, et rapidement il devient difficile de se passer de ces substituts. Par la suite, on connaît l’engrenage, c’est une vieille histoire.

On a tendance aussi à confondre progrès et modernité, à n’en faire qu’une seule et même chose, à se réclammer du progrès comme d’une marque d’appartenance à l’ère moderne. De fait, la modernité a fait du progrès un de ses attributs, derrière lequel avancent, à peine masquées, ses grandes idées rénovatrices au service du désormais célèbre « Empire du Bien »[1]. Or progrès et modernité n’ont rien à voir, ainsi que l’exemple indigène le montre. De l’un ils peuvent retirer des bénéfices, une avancée vers quelque chose de bon pour eux,  de l’autre rien qui ne soit compatible avec leur mode de vie ni leur culture. Le progrès, ici,  est avant tout technique ; c’est par exemple le moteur à essence qui leur permet de raccourcir la durée des déplacements en PequePeque, ou encore le générateur, à essence toujours, qui leur donne de l’électricité 2 heures par soir. Ce sont les ustensiles de cuisine, les récipients de métal ou de plastique et les quelques couteaux, cuillères et fourchettes qu’ils utilisent pour cuisiner et manger – encore que certains aliments sont plus comodes à manger avec les doigts -. Ce sont les lampes frontales dont ils se servent pour chasser et se déplacer la nuit…

10385034_10152442872968249_1958876786_n

La modernité, ce sont les antennes de télé dont le gouvernement les a pourvus, et le téléviseur qui les réunit presque chaque soir. Tant que le programme se cantonne aux films et aux matchs du Real Madrid ou du Barça, dont ils portent tous les couleurs, le mal n’est pas grand. En revanche les émissions et les jeux représentants un monde où il suffit de jouer pour gagner des millions, où la vie paraît facile et où se perpétue le mythe d’Eldorado remastérisé, voilà le danger. En effet l’écran leur fait miroiter un monde qui leur est en réalité inaccessible, et dont ils n’ont en fait pas besoin. Les jeunes générations, plus touchées par ce phénomène, sont ainsi tentées de se détourner de leur mode de vie et de connaître la ville et le monde moderne. Mais rien de ce qui les y attend n’est bon pour eux, ne serait-ce qu’au niveau climatique : ils fait nettement plus froid à Bogota que chez eux. Ceux qui y restent s’y perdent, les plus sages reviennent et forts de cette expérience s’emploient à vivre et faire vivre leur village comme ils l’ont toujours fait.

Fort heureusement, l’ensemble des traditions, le contexte culturel et géographique maintiennent une relative imperméabilité des indigènes aux intrusion de la modernité et à ses influences. Les préoccupations sociaux-économiques, les idéologies en tout genre et les grands débats qui nous déchirent quotidiennement n’ont pas cours ici, car ce n’est pas le même monde. En dépit des traces de modernité précédemment évoquées, on vit hors du temps et de ce que nous autres appelons l’ère du temps. Ici le mode de vie nous renvoie au passé, ceux qui se posent la question « comment faisait-on avant ? » peuvent y trouver quelques réponses. « Aquí estamos, asi vivimos », « Nous somme ici, ainsi vivons-nous », résument mes hôtes.

Mais revenons au progrès, et plus spécifiquement au progrès technique ; le cadre de vie des indigènes n’est pas pour autant un paradis, et comme partout, il peut être aménagé. La différence avec notre monde est qu’il leur suffirait de peu pour recourir à un « progrès sain », c’est-à dire sans cette dépendance incessante de la technique à une autre technique ni le cirque infernal de la consommation pour la consommation auquel nous avons subordonné le progrès technique.[2] Non ici le progrès serait par exemple la maîtrise des techniques de cuisson de la terre glaise, dont leur territoire est riche – assez pour leur fournir de quoi construire leurs propres fours -, qui leur permettrait de faire des toitures plus résistantes aux pluies tropicales. L’apport positif de l’homme blanc se traduirait par l’usage du panneau solaire, qui leur assurerait de l’électricité en quantité et à moindre coût, étant donné l’importance du rayonnement solaire dans cette contrée. Voilà ce que serait le progrès sans la modernité : que perdure ce monde sans en subir l’influence, tout en bénéficiant de la technique.

Nous pouvons échanger, discuter, essayer de nous comprendre, mais il faut garder à l’esprit que nous ne sommes pas compatibles. Ils sont d’ici et nous d’ailleurs. Chacun est bien à sa place, qu’il le veuille ou non. Du point de vue local, la forêt amazonienne inspire soit la crainte, soit un intérêt ambigu : en rentrant j’ai croisé de jeunes colombiens venus visiter un autre village. Mais eux n’étaient pas venus pour comprendre ; ils appartiennent à la mouvance des socialistes du coin, qui se sont improvisés défenseurs des droits des indigènes et n’ont de cesse d’essayer de leur ressembler, tout en leur inculquant leurs idées. En réalité, ils ne les aident absolument pas, et sont pathétiques dans leur négation de leurs différences et du réel, qu’ils veulent juste façonner selon leurs lubies. Ils ne seront jamais indigènes et ne l’ont pas compris. Ils ont oublié que ni Tarzan, ni Robinson Crusoé, ni Mowgli n’ont choisi leur état de vie, et qu’ils n’ont par ailleurs pas existé…

Hasta luego

Soj

 

[1]    Référence, une fois de plus, à Philippe Muray, dont il devient également difficile de se passer… autre dommage collatéral du monde moderne, mais de celui-là je ne me plains pas.

[2]    Ainsi en va-t-il lorsque nous changeons de portable ou d’ordinateur tous les deux ans, quand ce n’est pas tous les 6 mois, parce que l’ancien modèke est déjà dépassé.

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :