Les morts méritent une seconde chance

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« Les théâtreux sont de gauche pour cacher que le théâtre est fondamentalement réactionnaire. C’est-à-dire que le mot de progrès provoque parfois un fou rire dans les coulisses du théâtre. Le théâtre est un doute sur les progrès de l’humanité qui ne se contente pas de rire. »

Olivier Py, Les mille et une définitions du théâtre

Les gens de goût, c’est-à-dire ceux qui refusent d’appliquer aux beaux-arts ce bâtard consanguin et informe de la défunte morale bourgeoise qu’est le putride relativisme esthétique et moral de notre glorieuse époque, qualifient trop souvent le théâtre contemporain dans son ensemble comme une continuelle déchéance. Au vu de la grand-messe d’autosatisfaction absconse et partouzarde qu’est devenue le festival d’Avignon[1], sorte de Hajj théâtreux dont les pèlerins, n’ayant retenu de la religion que l’aspect dogmatique et incantatoire, auraient purgé celle-ci de l’appel à la transcendance et de l’humilité de cœur exigés des croyants, on est tenté de leur donner raison, en s’appuyant sur quelques énergumènes francs-tireurs comme Luchini qui, crime suprême, osent porter un regard lucide sur ce milieu qui se croit le milieu, et sacraliser autre chose que leur très secondaire « démarche artistique ». On aurait tort : certaines occasions nous rappellent que le théâtre est autre chose qu’un exercice de contemplation nombriliste. Ces moments de fraîcheur nous viennent souvent de seconds couteaux, de troupiers sans gloire, d’amateurs éclairés, d’auteurs méconnus : heureux les humbles.

C’est une telle fraîcheur qui émane de la pièce du jeune Yrieix Denis, Pas de seconde chance pour les morts, qui se jouait lundi dernier au théâtre de Belleville, et auquel votre serviteur a eu le privilège d’assister. Il s’agissait de la première pièce de l’auteur, ainsi que de son baptême du feu comme metteur en scène : débuts concluants pour notre jeune premier, assisté avec talent par Rhinocéros, la troupe de Sciences Po Paris.

La pièce imagine une expérience en laboratoire dans un avenir relativement proche, qui se propose, sous surveillance du gouvernement, de profiter des progrès du clonage humain pour ramener à la vie quatre personnages célèbres ayant passé l’arme à gauche, nommément un ancien Président de la République, un acteur pornographique, une lauréate du Prix Nobel de littérature et une actrice à succès. Ressuscités artificiellement à l’âge d’une vingtaine d’années, ils doivent faire face aux interrogations propres à leur condition, aux réminiscences de leur vie antérieure et à la surveillance scrupuleuse de l’équipe médicale, qui se retrouve bientôt débordée par les très remuants cobayes.

Le résultat est une satire efficace et divertissante de l’illusion scientiste et du progressisme triomphant, servie par le jeu juste et espiègle d’acteurs qui, en dépit de leur statut d’amateurs, disposent d’un talent certain. M. Denis fait feu de tout bois : il tire parti y compris de ses didascalies, truffées d’apartés mordants ; il exploite avec adresse le potentiel comique des foisonnants éléments scénographiques et des amusants seconds rôles, donnant même de sa personne pour assurer certains d’entre eux. Tantôt hilarant laborantin bercé un peu trop près du mur, tantôt tranchant ministre-général aux méthodes musclées, l’auteur-metteur en scène n’hésite pas à se mouiller pour le plus grand plaisir des spectateurs.

C’est cependant dans la composition des premiers rôles que réside l’intérêt de la pièce. Raphaël Goumenthe se tire habilement de la partition complexe d’un professeur qui n’a rien d’un savant fou, assez rapidement désarmé face à l’insistance du gouvernement, aux quatre cent coups mitonnés par ses protégés, et aux affections à demi-négligées de son assistante, la pétillante Morgane Janoir. Les personnages des cobayes sont brossés avec dextérité, et leurs circonvolutions sont rendues avec finesse : tantôt puérils, tantôt interrogatifs, tantôt décisifs, ils oscillent entre élans sentimentaux, interrogations métaphysiques et velléités de fuite. Les rôles, loin d’être simples, sont assurés avec brio : Jordan Munoz, l’œil fier et le verbe haut, convainc en ex-politicien séducteur et pompeux ; l’excellent Grégoire Bruno incarne avec doigté un bambin intenable et immature dont la propension aux sentiments élevés et à la haute métaphysique offre un contraste piquant avec son passé d’acteur pornographique. On regrettera cependant que l’écriture des personnages féminins, moins saillants, manque légèrement d’un relief qui aurait fait ressortir plus opportunément le talent indéniable de leurs interprètes : Suzanne Bourgaux en séduisante réincarnation d’une romancière à succès ; Romane Bouguerouche en avatar d’une star du cinéma, personnage plutôt discret qu’on aurait aimé voir creuser pour tirer le meilleur parti des dispositions de celle qui l’incarne.

L’on sent chez M. Denis un esprit baroque, foisonnant et quelque peu désordonné. C’est peut-être là le défaut marquant de son écriture, par ailleurs alerte et agréable, et douée d’une ironie féroce des plus prometteuses. Il a cent idées à la minute, et l’on ne peut se déprendre de l’impression qu’il aimerait toutes les faire rentrer dans sa composition. En résultent notamment quelques changements de ton assez abrupts : passages à un ton plus philosophique (en particulier un hommage appuyé à Nietzsche dont on aimerait savoir dans quelle mesure il est satirique) ou plus lyrique qui, quoique bien écrits, seraient plus efficaces s’ils étaient introduits avec davantage de subtilité. Il est vrai qu’à la décharge du nouvel auteur, les contraintes de la mise en scène ont conduit à expurger certains passages, et notamment à tailler de regrettables coupes claires dans la conclusion de la pièce, qui nuisent à l’effet de celle-ci. Pour passer du bon à l’excellent quant à la technique, et du talentueux au génial quant au propos, il ne manque à M. Denis que le courage et la volonté de trier parmi ses luxuriantes intuitions, et de retrancher certains alourdissements mineurs qui confèrent à son style, par endroits, une légère teinte de rococo. Le talent du nouvel auteur est un cabinet de curiosités pourvu d’une collection riche et disparate, qui gagnerait à être ordonné et épuré pour qu’en soit tirée la quintessence : défaut d’ailleurs caractéristique des premières créations, facilement vaincu par une discipline créatrice qui est affaire d’exercice et d’effort, et qui viendra polir avec art le talent brut de notre néophyte. Les morts n’ont peut-être pas droit à une seconde chance, mais Yrieix Denis la mérite incontestablement, et nous l’attendons avec impatience.

Edmond Leboîteux

 

[1] En témoigne le sommet de stupidité politiquement correcte offert à l’annonce des résultats des municipales dans la ville par son directeur, Olivier Py – oui, celui-là même qui est cité en exergue de cet article, extrait qui nous fournit la preuve que même les sycophantes les plus accomplis peuvent avoir, très occasionnellement, de surprenants éclairs de lucidité.

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