Architecture jetable

10508342_10152149257381003_208281013_n

« La tour Montparnasse […] ressemble à un chicot dans une bouche édentée. » Karl Lagerfeld.

 

Il faut reconnaître à cette vieille fripouille momifiée de Karl que Montpar’ n’a plus son charme d’antan. Les vieilles rues insalubres aux abords de l’ancienne gare où venaient se saouler Cendrars, Modigliani ou Picasso n’existent plus, remplacées par une grande dalle de béton dans laquelle est enchâssée un monolithe déjà usé. Périmé aujourd’hui alors qu’inauguré en 1973, avec l’accord du ministre de la Culture André Malraux, décidément meilleur écrivain qu’homme politique. A Paris, la tour Montparnasse symbolise pleinement l’échec du bâtisseur moderne.

Elle est une « folie » au sens architecturale, c’est-à-dire une construction bourgeoise ou aristocratique ostentatoire ; mais la folie était historiquement une construction périurbaine ou rurale qui ne risquait de jurer qu’avec la nature environnante, et qui était surtout intégralement financée par le fou en question. C’était la manifestation d’une gloire éphémère, dans la tradition des palais palladiens, des fermettes de reines.

10479503_10152149257371003_1412089328_n

A contrario, l’idiosyncratique est devenu l’apanage de la politique architecturale de l’après-guerre en prenant pour modèle la Tour Eiffel, vantée par les avant-gardes et les surréalistes1 désormais au pouvoir ; on voit donc fleurir des bâtiments volontairement sans rapport avec leur environnement. L’émetteur radiophonique le plus célèbre du monde est devenu le phare d’une ville et d’un pays qui restent obnubilés par la Culture, et qui le montrent. On est ainsi passé de la fantaisie d’un individu à l’affirmation d’une identité urbaine. Ce qui en soit n’est pas un problème, quand on sait ce qu’une politique urbaine de prestige peut donner, par exemple dans la Bourgogne médiévale ou l’Italie de la Renaissance. En construisant des bâtiments d’exception, Florence, Bourges ou Bruges ont su faire du cadre urbain des écrins pour leurs monuments. Mais dans la Ville Lumière, feuilleté de couches d’histoire partant de la Fontaine des Chartreux dans les catacombes jusqu’au paratonnerre de la Tour Eiffel, pullulent désormais sur son vaste épiderme d’horribles verrues de béton, acier ou verre, aussi agressives et aguicheuses qu’une enseigne de McDonald’s.

 

On me dira que la Tour Eiffel choquait aussi jadis et que peu de gens aujourd’hui contestent son existence. S’il est vrai qu’elle est elle aussi une entreprise commerciale dès son origine2, sa structure en fonte puddlée qui motiva sa construction a tout à voir avec les vers de gris des toits parisiens. Elle en est presque une excroissance fulgurante.

 

Il n’en demeure pas moins que l’accusation d’hétérogénéité esthétique ne suffit pas. Les promoteurs des projets les plus hideux arrivent toujours à trouver une cohérence entre leurs esprits malades et le cadre de la ville menacée.

10470001_10152149257386003_1021078768_n

Le vrai problème de l’architecture moderne est qu’elle est un trompe-l’œil géant, en plus d’être un gouffre financier. La récente annonce de la dette contractée par la ville de Paris (environ 300 millions d’euros) ne devrait pas nous inquiéter outre mesure. Cela fait bien longtemps que les collectivités locales, la capitale montrant l’exemple, se vautrent dans un clientélisme mirobolant et absurde, couvrant à vau-l’eau d’aides délirantes tout un monceau de projets écartelés entre la médiocrité et le cauchemardesque. La machine à arroser n’en finit plus de tourner en rond-points.

 

Si les délires de nos urbanistes me chagrinent particulièrement, c’est que les réglementations actuelles en la matière s’enorgueillissent de leur durabilité.

J’ai regardé la pyramide du Louvre vieillissante et usée dans ce qui est certainement une des plus belles places d’Europe. Le mégastore américain donnant sur la place de l’Etoile. Les tuyaux suintant de Beaubourg à deux doigt de Montorgueil. Les infrastructures pourries de la Villette. L’Arche grisonnante de la Défense. Les façades végétales putrides du Musée Branly.

Le must aujourd’hui est devenu une architecture jetable, un truc qu’on pose et qu’on balance parce qu’il convient plus. On construit et on reconstruit 10, 20, 30 ans après. Encore mieux, l’architecture événementielle. L’installation temporaire. La réappropriation de l’espace. Autant d’éléments de langage qui sentent le vide de Klein et la décharge municipale.

10510313_10152149257376003_899584705_n

Long Term Parking, Arman, 1982, Jouy en Josas.

L’architecture innovante est devenue un spectacle. Prions-la de se retirer une fois sa performance terminée, et d’aller jouer son numéro de charlatan ailleurs. Histoire de ne pas devoir colmater un trou des Halles tous les dix ans.

 

Bonaventure Caenophile

 

1 cf. Calligrammes d’Apollinaire ou Dix-neuf poèmes élastiques de Cendrars.

2 C’était une publicité pour le fer puddlé de la compagnie Eiffel, qui était spécialisé dans l’érection de ponts ferroviaire.

Publicités

À propos leclubdessaumons
http://www.facebook.com/clubsaumon

One Response to Architecture jetable

  1. Ping : Article sur la politique architecturale parisienne | Camille Dalmas

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :