Pour en finir avec l’identité

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Misha Gordin, New Crowd #62, 2004.

Identité

(Nom féminin. Bas latin identitas, -atis, du latin classique idem, le même.)

  • Rapport que présentent entre eux deux ou plusieurs êtres ou choses qui ont une similitude parfaite : Identité de goûts entre personnes.
  • Caractère de deux êtres ou choses qui ne sont que deux aspects divers d’une réalité unique, qui ne constituent qu’un seul et même être : Reconnaître l’identité de deux astres.
  • Caractère permanent et fondamental de quelqu’un, d’un groupe, qui fait son individualité, sa singularité : Personne qui cherche son identité. Identité nationale (…). » Dictionnaire Larrousse.

Pour qui daigne prendre un minimum de recul sur l’attitude de nos politiciens ces derniers temps, une comparaison entre le discours que, par commodité, nous qualifierons de « dominant »[1] aujourd’hui et le discours « dominant » d’il y a dix ans offre quelques piquantes contradictions. Je me rappelle confusément, fouillant dans les méandres de mes premières passions politiques, l’époque où le déploiement d’un drapeau tricolore en dehors d’un stade de football ou d’un raout d’anciens combattants suffisait à étayer de vagues soupçons de crypto-fascisme lepénisant. La donne a bien changé : Sarko et Marine sont passés par là. Zemmour est une rock-star. Ségolène Royal, parfaite copie de Marianne par sa vacuité, fait l’apologie du drapeau national. Hollande profite volontiers des évènements récents pour tenter de se parer, bien maladroitement il est vrai, des atours de Clemenceau. Le résultat de ces incantations bascule généralement dans le grotesque.

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Ségo in the Sky with Diamonds. © Ed Alcock.

Ce discours ne peut cependant être réduit à un simple caractère incantatoire. On soulignera la résurgence d’une posture vaguement nationaliste assez similaire à une danse tribale autour du grand totem. Notre projet n’est pas d’exposer une critique du nationalisme qui a été traitée jusqu’à l’usure. Il consiste plutôt à souligner un fondement plus profond, touchant au métaphysique, qui passe en général inaperçu.

Ce fondement apparaît de manière assez claire dans l’expression « identité nationale », qui a connu son heure de gloire sous Nicolas Sarkozy. Le terme est le fruit d’une des plus vastes confusions étymologiques de l’histoire des idées. On utilise aujourd’hui le terme d’identité pour désigner ce qui est propre à une personne : il y a là un contre-sens à peu près total. Au sens propre, l’identité est une notion profondément collective, puisqu’elle représente ce qui est identique à plusieurs personnes. L’identité est donc, dans sa véritable acception, l’identification d’une personne à un certain nombre (généralement réduit) de caractéristiques communes. C’est la négation de la personne humaine dans sa complexité. Ainsi, une expression telle que « l’identité propre » est un parfait oxymore.[2]

Ces arides mais nécessaires précisions étymologiques posées, on voit mieux ce que l’insistance maniaque sur la notion d’identité nationale a potentiellement d’aliénant. Même en supposant qu’il ne s’agit là que d’un slogan, l’utilisation du terme à tous crins paraît symptomatique d’un mal plus profond. L’identité n’est pas seulement nationale, elle est aussi sociale, familiale, locale, sexuelle[3] et j’en passe. En somme, dans tous les aspects de l’existence humaine s’est opéré un glissement sémantique qui, je crois, n’a rien d’anodin : c’est maintenant par le groupe que l’homme se définit, par une appartenance quelconque, et non par lui-même. De là procèdent bon nombre de monstruosités modernes et contemporaines. Citons les délires nationalistes du siècle dernier, qui commencèrent par la conscription – que d’aucuns croient opportun de rétablir – et s’achevèrent par l’insanité orgiaque, le bal morbide des grands massacres totalitaires, l’un fondé sur l’identitarisme de race, l’autre sur l’identitarisme de classe. Citons encore le déferlement des revendications catégorielles et communautaires en tout genre, qui, loin de s’opposer à l’Etat-nation, n’en sont que la continuation, puisqu’elles ne font que fractionner le paradigme identitariste que cet Etat a inauguré.

Le corollaire immédiat de ce paradigme est que l’être humain n’est plus conçu comme personne, c’est-à-dire comme être doté d’un ensemble de dons et de caractéristiques qui lui est spécifique, et dont la valeur intrinsèque provient précisément du fait qu’il est unique, mais comme individu, c’est-à-dire comme une entité purement numérique, comme la fraction fongible d’un groupe. De là le mépris souverain pour la personne humaine qui caractérise l’époque moderne, celle de la guerre de masse, de l’exploitation de l’homme par l’homme et de l’avortement à échelle industrielle : en effet, puisque 1=1=1=1, personne n’est irremplaçable, donc tous sont sacrifiables.[4] De là aussi l’aporie posée par l’idéologie « progressiste-démocratique »[5] postulant une risible égalité intrinsèque entre tous les membres d’un même corps politique, égalité constamment démentie par les faits (que ce soit sur le plan politique, juridique ou moral) et liberticide par essence si, comme le firent les communistes, on la prend au sérieux. L’égalité n’existe ni humainement ni matériellement : elle n’est réalisée que d’un point de vue métaphysique. Les hommes ne sont égaux que dans la mesure où ils ont également été souillés par le péché originel, puis également rédimés par la Croix ; ils ne sont égaux que par l’amour que le Créateur porte à chacun d’entre eux, et par les chances de salut dont chacun dispose, proportionnées à ce qu’il a reçu[6]. La liberté dite « individuelle » n’est qu’un mitard dans lequel nous faisons les cent pas au milieu d’une prison de règles, normes, conventions et codes en tous genres. C’est au contraire la liberté personnelle, celle de l’homme créé et existant concrètement, et pas celle de l’homme comme composante abstraite d’une masse informe, qu’il faut préserver à tout prix.

Le deuxième corollaire est la mort de la culture, entendu comme un ensemble de comportements personnels propre à chaque être humain. Elle a été remplacée par la civilisation, qui est une réalisation collective et technique. La culture, c’est Botticelli ; la civilisation, c’est Henry Ford. Les cathédrales sont l’œuvre de la culture, puisque chaque pierre, chaque statue, chaque vitrail est le fruit du travail personnel et unique de l’artisan qui l’a façonné. Les gratte-ciel sont l’œuvre de la civilisation, d’une somme arithmétique et froide d’individualités. La culture est un savoir ; la civilisation est une norme. Les autochtones des tribus africaines n’ont pas de civilisation, mais ils ont une culture ; les petits-bourgeois parisiens gavés de télévision ont une civilisation, mais pas de culture.[7] « Civilisation » vient du latin « civilis », qui désigne ce qui a trait à la cité. La civilisation est ainsi le produit de la massification urbaine, massification qui implique une dépersonnalisation. La modernité a ainsi tué la culture : il est significatif qu’on rencontre partout l’expression « civilisation moderne » et presque jamais celle de « culture moderne ».

Ainsi l’identitarisme est-il une hydre dont les deux têtes jumelles sont le collectivisme, et l’individualisme, tous deux puissants facteurs d’aliénation. L’erreur fondamentale est de les opposer l’un à l’autre, comme le font d’un ton docte les ahuris qui, face au collectivisme islamiste, proposent la solution recuite d’un individualisme occidental qui ne fait plus rêver personne. La solution réside ailleurs. Là, tout près, il suffit de lever la tête et de tendre le bras. Elle a un nom : c’est la doctrine sociale de l’Eglise, dont l’axiome de base est que l’espèce humaine est faite de diversité et non d’identité, de personnes et non d’individus, de culture et non de civilisation[8]. C’est seulement à la condition d’appliquer cet axiome que l’homme pourra se rendre libre.

Edmond Leboîteux

[1] La pensée unique est, à mon humble avis, notoirement exagérée par un certain discours contestataire quelque peu paranoïaque sur les bords. Certes, il existe actuellement en France un puissant moule intellectuel profondément aliénant et moutonnier ; mais il fonctionne par pression sociale plutôt que par contrainte, de sorte qu’il est parfaitement possible de s’en extraire, au prix certes de quelques efforts et du sacrifice d’une popularité qui n’est que l’assentiment meuglant d’un troupeau de veaux. On suggèrera, par exemple, d’arrêter la télévision et de lire.

[2] Il est ici nécessaire de signaler la lourde dette que doit ce modeste papier au magistral livre de l’Autrichien Erik von Kuehnelt-Leddihn, The Menace of the Herd, or Procrustes at Large, publié en 1943, qui développe le propos que je tente avec un talent et une précision auxquels je ne saurais prétendre. Son auteur est l’un des plus grands penseurs catholiques du XXe siècle, et le qualificatif d’« orgasmique » ne rend qu’une imparfaite justice à la puissance de ses raisonnements et à l’étendue de son érudition.

[3] Pour citer le divin J.C., « Ma main à couper qu’ça va encore tourner autour du trou d’balle, c’t’histoire. »

[4] Le lecteur se rappellera la plaisanterie sinistre de Mao Tsé Toung, qui s’amusa un jour du fait que sur un milliard de Chinois, il pouvait bien se permettre d’en sacrifier quelques dizaines de millions pour obtenir la bombe atomique. Ce raisonnement ne diffère pas fondamentalement de la justification de l’avortement avancée par certaines féministes, qui évitent soigneusement de considérer la question en termes de coût humain pour la traiter exclusivement sous le prisme d’une avancée collective, celle des droits de la femme.

[5] Terme qui ne signifie pas grand-chose et est employé ici par commodité. Il désigne plus ou moins le libéralisme continental issu des Lumières (plus particulièrement de Voltaire et Rousseau) et de la Révolution française, progressiste et dogmatique, marqué par la vénération de la technique et une forte hostilité à la religion. Schématiquement, s’il fallait absolument mettre les gens dans des cases, il s’oppose d’une part au traditionalisme réactionnaire d’un Maistre, et d’autre part à ce que Kuehnelt-Leddihn appelle le véritable libéralisme de tradition anglaise, whig et aristocratique, celui de Burke et Tocqueville. Il convient enfin de le distinguer du progressisme révolutionnaire des marxistes, des nazis et assimilés.

[6] Luc 12, 48 : « Si quelqu’un a beaucoup reçu, on exigera beaucoup de lui ; et plus on vous aura confié, plus on demandera de vous. »

[7] J’émets ici l’hypothèse que l’intuition rousseauiste, d’une certaine manière, s’explique : son constat est juste, mais il en tire de manière erronée la conclusion que l’homme est perverti par la culture, pourtant un phénomène personnel. Or c’est par la civilisation, donc un phénomène collectif, que l’homme est non pas perverti (car cela suppose que l’homme ait été bon à l’origine, ce que le dogme du péché originel exclut formellement), mais plus exactement avili.

[8] Je renvoie le lecteur curieux à la magistrale encyclique Caritas in Veritate du Pape émérite Benoît XVI.

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One Response to Pour en finir avec l’identité

  1. Georges Petit says:

    Voilà une manière inédite de mettre en valeur la doctrine sociale de l’église. Bravo les saumons !
    Juste un détail: un troupeau de veaux serait plutôt meuglant que bêlant, privilège reservé par la nature aux moutons et à titre de dérogation aux chèvres: question d’identité….

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