Le réactionnaire authentique

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Aujourd’hui nous publions la traduction par Edmond Leboîteux d’un texte déjà publié en France (mais beaucoup moins bien traduit), l’article du Colombien Nicolas Gomez Davila, connu sous le titre du Réactionnaire authentique publié en avril 1995 dans le numéro 240 de la Revista Universidad de Antioquia, n° 240 (pp. 16-19).

L’existence du réactionnaire authentique scandalise habituellement le progressiste. Sa présence l’incommode vaguement. Devant l’attitude réactionnaire, le progressiste ressent un léger mépris, accompagné de surprise et de trouble. Pour apaiser ses craintes, le progressiste a coutume d’interpréter cette attitude intempestive comme une dissimulation d’intérêts ou un symptôme de stupidité ; mais seuls le journaliste, l’homme politique et l’imbécile ne s’effraient pas en secret devant la ténacité avec laquelle les plus hautes intelligences d’Occident, depuis cent cinquante ans, accumulent les objections contre le monde moderne. Un dédain complaisant paraît en effet inadéquat pour contester une attitude dans laquelle fraternisent à la fois Goethe et Dostoïevski. Cependant, si toutes les thèses du réactionnaire ne font que surprendre le progressiste, sa seule posture le déconcerte plus encore. Que le réactionnaire proteste contre la société progressiste, la juge et la condamne, mais se résigne néanmoins au monopole qu’elle exerce actuellement sur l’histoire, lui paraît une position extravagante. Le progressiste radical, d’une part, ne comprend pas comment le réactionnaire peut condamner un fait qu’il admet, et le progressiste libéral, d’autre part, ne comprend pas comment il admet un fait qu’il condamne. Le premier exige que le réactionnaire renonce à condamner s’il reconnaît que le fait est nécessaire, et le second qu’il ne se limite pas à l’abstention s’il confesse que le fait est réprouvable. L’un le somme de se rendre, l’autre d’agir. Tous deux blâment la loyauté passive qu’il voue à la défaite. Les reproches adressés par le progressiste radical et le progressiste libéral au réactionnaire sont distincts, car l’un soutient que la nécessité est raison, alors que l’autre affirme que la raison est liberté. Leurs critiques sont conditionnées par une vision divergente de l’histoire.

Pour le progressiste radical, la nécessité et la raison sont synonymes : la raison est la substance de la nécessité, et la nécessité le processus par lequel la raison se réalise. Les deux se fondent dans un même torrent d’existences. L’histoire du progressiste radical n’est pas la somme des seuls évènements, mais une épiphanie de la raison. Même s’il enseigne que le conflit est le mécanisme vecteur de l’histoire, tout dépassement est le résultat d’un acte nécessaire, et la série discontinue des actes est le sentier que tracent les pas de la raison inébranlable en avançant sur la chair vaincue. Le progressiste radical n’adhère qu’à l’idée que l’histoire justifie, puisque le profil de la nécessité révèle les traits de la raison naissante. Du cours même de l’histoire émerge la norme idéale qui nimbe celui-ci. Convaincu de la rationalité de l’histoire, le progressiste radical s’assigne le devoir de collaborer à son succès. Pour lui, la racine de l’obligation éthique se situe dans la possibilité que nous avons de faire avancer l’histoire vers ses propres fins. Le progressiste radical se penche sur le fait imminent pour favoriser son avènement, puisqu’en agissant dans le sens de l’histoire, la raison individuelle coïncide avec la raison du monde. Ainsi, pour le progressiste radical, condamner l’histoire est une entreprise non seulement vaine mais stupide. Vaine, car l’histoire est nécessité ; stupide, car elle est raison.

Le progressiste libéral, lui, se situe dans la pure contingence. La liberté, pour lui, est la substance de la raison, et l’histoire est le processus par lequel l’homme réalise sa liberté. L’histoire du progressiste libéral n’est pas un développement nécessaire, mais l’ascension de la liberté humaine jusqu’à la pleine possession d’elle-même. L’homme forge son histoire en imposant à la nature les jugements de sa libre volonté. Si la haine et la jalousie traînent l’homme à travers des labyrinthes de sang, la lutte s’effectue entre des libertés perverties et des libertés justes. La nécessité n’est que le poids opaque de notre propre inertie, et le progressiste libéral estime que la bonne volonté peut délivrer l’homme, à n’importe quel moment, des servitudes qui l’oppriment.

Le progressiste libéral exige que la liberté se comporte conformément aux postulats de sa raison, puisque c’est la liberté qui la crée ; et comme sa liberté engendre également les causes qu’il défend, aucun fait ne peut primer le droit que la liberté établit. L’acte révolutionnaire condense l’obligation éthique du progressiste libéral, puisque briser ce qui entrave est l’acte essentiel de la liberté qui se réalise. L’histoire est une matière inerte travaillée par une volonté souveraine. Ainsi, pour le progressiste libéral, se résigner à l’histoire est une attitude immorale et stupide. Stupide, car l’histoire est liberté ; immorale, car la liberté est notre essence.

Le réactionnaire est pourtant le sot qui assume la vanité de condamner l’histoire, et l’immoralité de s’y résigner. Le progressisme radical et le progressisme libéral n’élaborent que des visions partielles. L’histoire n’est ni nécessité ni liberté, mais l’intégration flexible de ces deux éléments. L’histoire, en effet, n’est pas un monstre divin. Le nuage de poussière humain ne semble pas se lever comme sous le souffle d’une bête sacrée ; les époques ne paraissent pas s’ordonner comme des stades dans l’embryogénie d’un animal métaphysique ; les faits ne s’imbriquent pas les uns dans les autres comme les écailles d’un poisson céleste. Cependant, si l’histoire n’est pas un système abstrait qui germe selon des lois implacables, elle n’est pas non plus l’aliment docile de la folie humaine. Les faits ne prennent pas forme entre des doigts laborieux comme une pâte visqueuse et plastique.

En effet, l’histoire ne résulte ni d’une nécessité impersonnelle, ni du caprice humain, mais d’une dialectique de la volonté où l’option libre débouche sur des conséquences nécessaires. L’histoire ne se déroule pas comme un processus dialectique unique et autonome, qui prolongerait en une dialectique vitale la dialectique de la nature inanimée, mais en une pluralité de processus dialectiques, aussi nombreux que les actes libres et liés à la diversité de leurs sols charnels. Si la liberté est l’acte créateur de l’histoire, si chaque acte libre engendre une nouvelle histoire, l’acte libre créateur se projette sur le monde en un processus irrévocable. La liberté secrète l’histoire comme une araignée métaphysique la géométrie de sa toile. La liberté, en effet s’aliène par le même geste grâce auquel elle s’assume, car l’acte libre possède une structure cohérente, une organisation interne, une prolifération normale de séquelles. L’acte se déploie, se dilate, s’étend en conséquences nécessaires, conformément à son caractère intime et à sa nature intelligible. Chaque acte soumet une parcelle du monde à une configuration spécifique.

L’histoire est par conséquent une trame de libertés endurcies dans des processus dialectiques. Plus la strate où germe l’acte libre est profonde, plus les zones d’activité déterminées par le processus seront variées et plus sa durée sera grande. L’acte superficiel et périphérique s’épuise dans des épisodes biographiques, alors que l’acte central et profond peut créer une époque pour une société entière. De cette manière, l’histoire s’articule en instants et en époques : en actes libres et en processus dialectiques. Les instants sont son âme fugitive, les époques son corps tangible. Les époques s’étendent comme des intervalles entre deux instants : leur instant germinal, et l’instant où elles sont closes par l’acte initiant une nouvelle époque. Sur les gonds de la liberté pivotent des portes de bronze. Les époques n’ont pas une durée irrévocable : la rencontre avec des processus surgis d’une plus grande profondeur peuvent les interrompre, l’inertie de la volonté peut les prolonger. Si la conversion est possible, la passivité est familière. L’histoire est une nécessité que la liberté engendre et que le hasard détruit.

Les époques collectives sont le résultat de la communion active dans une décision identique, ou de la contamination passive de volontés inertes ; mais tant que dure le processus dialectique en lequel les libertés se sont transformées, la liberté de l’inconforme[1] se traduit en une rébellion inefficace. La liberté sociale n’est pas une option permanente, mais un soudain amollissement de la conjoncture des choses. L’exercice de la liberté suppose une intelligence sensible vis-à-vis de l’histoire, puisque, devant la liberté aliénée d’une société entière, l’homme ne peut que guetter le bruit de la nécessité qui s’effondre. Tout projet se frustre s’il ne s’insère pas dans les fissures cardinales d’une vie.

Devant l’histoire, l’obligation éthique d’agir ne surgit que lorsque la conscience approuve la finalité qui s’impose momentanément ou quand les circonstances culminent dans une conjoncture propice à notre liberté. L’homme que le destin place dans une époque dont il ne peut prévoir la fin et dont le caractère blesse les nerfs les plus profonds de son être, il ne peut sacrifier précipitamment sa répugnance à ses ardeurs, ni son intelligence à sa vanité. Le geste spectaculaire et creux mérite les applaudissements du public et le dédain de ceux que la méditation appelle. Dans les périodes sombres de l’histoire, l’homme doit se résigner à saper avec patience les orgueils humains. Il peut ainsi condamner la nécessité sans se contredire, même s’il ne peut agir que quand la nécessité s’écroule. Si le réactionnaire admet la stérilité actuelle de ses principes et l’inutilité de ses condamnations, ce n’est pas parce que le spectacle des confusions humaines lui suffit. Si le réactionnaire s’abstient d’agir, ce n’est pas parce que le risque l’effraye, mais parce qu’il estime que le flux puissant des forces sociales se dirige présentement vers un but qu’il méprise. Dans le processus actuel, les forces sociales ont creusé leur lit dans la roche, et rien ne déviera leur cours tant qu’elles ne débouchent pas dans l’étendue rase d’une plaine hasardeuse. La gesticulation des naufragés fait seulement dériver leurs corps parallèlement à l’autre rive. Cependant, si le réactionnaire est impuissant dans notre temps, sa condition l’oblige à témoigner son dégoût. La liberté, pour le réactionnaire, consiste à se soumettre à une injonction.

En effet, même si elle n’est ni nécessité ni caprice, l’histoire, pour le réactionnaire, n’est pas pour autant la dialectique de la volonté immanente, mais l’aventure temporelle entre l’homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont des traces, sur le sable remué, du corps de l’homme et du corps de l’ange. L’histoire du réactionnaire est un lambeau, déchiré par la liberté humaine, qui oscille au souffle du destin. Le réactionnaire ne peut se taire, car sa liberté n’est pas seulement l’asile où l’homme échappe à l’agitation frénétique qui l’étourdit, et où il se réfugie pour s’assumer lui-même. Dans l’acte libre, le réactionnaire ne se contente pas de prendre possession de son essence. La liberté n’est pas la possibilité abstraite d’un choix entre des biens connus, mais la condition concrète dans laquelle nous est octroyée la possession de nouveaux biens. La liberté n’est pas une instance où se tranchent des disputes entre instincts, mais la montagne du haut de laquelle l’homme contemple l’ascension d’astres nouveaux, entre la poussière lumineuse du ciel étoilé. La liberté place l’homme entre des prohibitions qui ne sont pas physiques et des impératifs qui ne sont pas vitaux. L’instant libre dissipe la vaine clarté du jour pour que se dresse, sur l’horizon de l’âme, l’immobile univers qui répand ses lumières passagères sur le tremblement de notre chair. Si le progressiste se tourne vers le futur et le conservateur vers le passé, le réactionnaire ne mesure pas aspirations à l’aune de l’histoire d’hier ou de demain. Il n’acclame pas ce que doit apporter l’aube prochaine, pas plus qu’il ne désole des dernières ombres de la nuit. Son séjour s’élève dans cet espace lumineux où les essences l’interpellent de leurs présences immortelles. Le réactionnaire échappe à la servitude de l’histoire, car il poursuit dans la forêt humaine la trace de pas divins. Les hommes et les faits sont, pour le réactionnaire, une chair servile et mortelle portée par des souffles ultramontains. Être réactionnaire consiste à défendre des causes qui ne se meuvent pas sur l’échiquier de l’histoire, des causes qu’il n’importe pas de perdre. Être réactionnaire consiste à savoir que nous ne faisons que découvrir ce que nous croyons inventer ; à admettre que notre imagination ne crée pas, mais dénude des corps tendres. Être réactionnaire ne signifie pas embrasser des causes déterminées ou défendre des fins déterminées, mais soumettre notre volonté à la nécessité qui ne contraint pas, abandonner notre liberté à l’exigence qui n’impose pas ; trouver les évidences qui nous guident ensommeillées au bord d’étangs millénaires. Le réactionnaire n’est pas le rêveur nostalgique des passés abolis, mais le chasseur d’ombres sacrées sur les collines éternelles.

Nicolas Gomez Davila

[1] Je préfère ce terme, identique à l’original espagnol, à celui de « non-conformiste », plus clair pour les lecteurs français mais qui a l’inconvénient de finir par les quatre lettres que je honnis le plus (NdT).

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