Kalliste au sabre

Illustration d'Antoine.

Illustration par Antoine, aquarelle sur encre de Chine.

« Elle n’en finissait pas de rendre son parfum,
Parfum qui me grisait et m’ensorcelait… »

« Ode à la Corse » Antoine de Saint Exupéry

La Corse a un merveilleux passé, une histoire qui a su se réveiller parmi les âges, violente comme un orage en Méditerranée au milieu de laquelle elle domine, son Cinto majestueux tel une vague pétrifiée.

Peuplée par les Géants de l’Odyssée, plus hautes que toutes ses consœurs en Méditerranée, elle subit sa situation stratégique comme une tour de contrôle convoitée, au milieu du bassin ligurien. Convoitise du Grec tout d’abord, qui la déclara la plus belle d’entre toutes. L’île s’en enorgueillit à jamais. Du Romain ensuite, qui y exila Sénèque. Il apprit que l’on peut être à la même latitude de Rome sans jamais être sur la même longueur. Puis du Vandale venu d’Espagne, qui y fit sa réputation en carnages et rapines. Les Corses apprirent la souffrance. Du Saint-Siège qui recouvrit les sanctuaires à la beauté païenne en plaçant l’île sous le saint patronat virginal. En ce peuple naquit un immortel sens du sacré. Des Maures qui saccageant les ports de pêches, poussèrent les insulaires dans leurs Montagnes où ceux-ci s’aguerrirent. De Pise qui en fit une terre de seigneurs. De Gènes et de ses marchands, qui l’exploitèrent comme la première colonie de l’histoire moderne, lui enseignant les bienfaits de la révolte.

On dit aujourd’hui sur l’île qu’elle est le parent pauvre de notre bonne vieux pays, avec lequel elle scella une alliance historique quand le Roi de France soutint la révolte populaire de Sampiero Corso au XVIe siècle. Cette étrange jacquerie sentait déjà la révolution… Mais pas encore, car la Corse expérimenta tout d’abord un ersatz de monarchie éclairée, en mettant sur son trône, dans des conditions fort hasardeuses, un noble westphalien déshérité, sorte d’aventurier errant qui passait par là, en outre ancien mercenaire jacobite, un certain Theodore de Neuhoff. Son règne est un mélange saugrenu qui tient autant du Retour de Don Quichotte de Chesterton que du Roi se meurt d’Ionesco … Tellement absurde que son règne fit long feu.

La Corse provoqua ensuite l’admiration des Lumières au XVIIIe siècle, et donna des idées aux Parisiens, quand elle se lança dans ce qui est la première véritable révolution française, avec à sa tête le très sulfureux Pascal Paoli le « Babu a di patria ». Elle se donna une Constitution, bien avant la Capitale. Rousseau en fit un long éloge : de ces mouvements déraisonnés d’orgueil et de fierté propres au caractère insulaire vinrent des rêves de liberté, d’égalité, de fraternité dans nos salons parisiens.

La France voulut s’approprier toute cette fougue et, munie de ses chapeaux pointus (le célèbre pinzutu) mit la main sur l’île par le commerce, l’administration et la force.

C’est dans ces conditions qu’un petit aristocrate ajaccien débarqua sur le Continent, dans le port de Marseille, avec l’ambition dévorante d’un Rastignac devant Paris.

« – A nous deux ! » lança-t-il en mettant pied à terre. Et ils ne firent qu’un.

Le XIXe siècle fut un grand siècle pour la Corse, qui se trouva vite dispersée aux quatre coins du globe. Les Pozzo di Borgo en Russie, les Paoli en Angleterre, les Buonaparte à Naples, Rome, Madrid, Varsovie, Cracovie, Leipzig, Moscou…

Napoléon ne fit rien pour son île, il n’y mit même plus les pieds après 1898, et une escale avant l’expédition égyptienne. Il changea le destin de la France (et celui d’Eric Zemmour), mais aucunement celui de son peuple. Son neveu, qui n’avait pourtant plus beaucoup du bouillonnement sanguin propre à son oncle, essaya de faire renaître le lien originel, et entreprit quelques courageuses modernisations. Mais la Corse était déjà devenue une région trop périphérique, ou un hinterland marin entre le Continent et les Colonies, sorte d’étape oubliée sur la route de la mondialisation. Pas de développement industriel, pas de technologies agricoles, plus de révolution politique. Elle sombra peu à peu dans l’ombre et vit naitre la légende de la Vendetta : Mérimée, Balzac ou Maupassant entretinrent l’histoire d’une terre où le sang chaud s’échange contre du sang chaud, et où pullulent les bandits d’honneurs dans leurs retraites maquisardes.

Même Dostoïevski en entendit parler, en témoigne ce passage des Démons :

« On disait même, dans certains coins, qu’il allait y avoir, peut-être, un meurtre dans notre ville, que Stavroguine n’était pas homme à supporter une injure pareille, qu’il tuerait Chatov, mais d’une façon mystérieuse, comme une vendetta corse. Cette idée-là plaisait. »

La Corse apprit qu’elle était charnelle et violente comme l’Espagne, raffinée et cruelle comme le Maghreb, lumineuse et agressive comme l’Italie, complexe et orgueilleuse comme la France. Car, au milieu de tous, elle ne savait être autre chose qu’extrême.

Si petite et si insignifiante sur une carte du monde, et pourtant combien de personnes dont les destins furent changés par la geste de ses fils prodigues ? Fers de lance de la politique coloniale, chair à canon de la première Guerre Mondiale, premier département métropolitain libéré pendant la seconde, terre d’exil dangereuse pour les paysans Pieds Noirs, patrons des pègres marseillaise, parisienne, carioca, algéroise, antillaises… elle entretint tous les fantasmes et nourrit toutes les zones d’ombres du quotidien et pourtant …

A travers son sfumato, dans la fumée de l’arme à feu ou de l’explosif, sa violence ne nous semble plus être si belle ; sa fureur populaire serait-elle devenue vulgaire et clinquante ?

Il est frappant de voir que certains excités tentent aujourd’hui, soit-disant pour la sauver, de revitaliser sa langue avec des dénominations farfelues, des orthographes proches de la novlangue ou de l’espéranto, ou des conjugaisons rationnelles et scolaires là où la lingua corsa n’a jamais été que sensuelle et laborieuse.

Mais si cette terre est déchirée par quelques bâtisseurs qui détruisent les mots comme les littoraux, et saignée le grand marché mondial de l’illégalité, si elle abrite, de fait, certains crétins qui maintiennent l’ombre et la méfiance, c’est pour le meilleur comme pour son inverse. Sur les propositions ahurissantes d’irréalisme des nationalistes et autres autonomistes, dans les terres souillées par la bêtise des attentats quotidiens ont fleuri les immortelles, merveilleuses fleurs du mal du maquis. Elles s’épanouissent dans cette résurgence d’un passé ignoré, à commencer dans sa musique, avec le retour somptueux de la pratique de la paghjella. Quelque chose se brise et quelque chose renait : les confréries avec leurs lots de pénitents…

En Corse il y a toujours cette tendance à se satisfaire de la violence, parfois ignoblement, ou bêtement. Mais il s’agit toujours de sauver ce qui doit toujours être, toutes ces choses ce qui, de force, me rattachent à cette île. La beauté de ses terres, de ses femmes, de ses chants, de ses traditions agricoles et montagnardes. La violence de ses passions familiales, de sa fierté et de sa foi.

Bonaventure Caenophile

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