L’assassin est un escroc

broadchurch1

On a tous déjà fait cela : au début d’une série policière, d’un polar, on a tendance à choisir son coupable. Et à suivre le fil de l’enquête uniquement pour se prouver notre disposition intuitive. Cette attente, ce pari orgueilleux, génère toujours, malgré nous, une réelle frustration. Lire la suite

La marche à suivre

lamarcheSous la menace d’un très hypothétique (pour ne pas dire fantomatique) péril raciste dans notre cher pays, le moulin à prières médiatique tourne en ce moment à plein régime[1] et souffle ses vœux pieux et bénédictions sirupeuses par-dessus les défilés antiracistes, ces fameuses « marches », pénibles randonnées citoyennes qui sont évidemment l’occasion Lire la suite

Lautner est mort. Vive Lautner !

3340577_000-arp1516184

Georges Lautner en compagnie de Mireille Darc

« – Dites-moi Beaupoil, ils ont laissé un café dans le coin ?

– ‘Sont drôlement planqués oui !

Ah, j’en connais un pt’i après l’pont,

alors je m’disais que, si vous voulez…

– Je veux. »

(L’inconnu dans la maison, 1992) Lire la suite

Femme fatale

Image

Roman Polanski, Emmanuelle Seigner, Matthieu Amalric.

Critique de La Vénus à la fourrure, de Roman Polanski par B. Caenophile. Lire la suite

Blue moon of Kentucky, keep on shining

alabama

Critique d’Alabama Monroe par Bonaventure Caenophile. Lire la suite

Gatsby le Gallois

Image

Leonardo DiCaprio est Gatsby

Sorti de l’adaptation cinématographique de Gatsby le Magnifique, dont je ne discuterai pas ici les nombreux mérites, il m’est venu une lecture de l’œuvre que je ne suis sans doute pas le premier à faire, mais que je n’avais jamais entendue, et que je trouve amusante.

Comme tous les écrivains américains, Fitzgerald lutte avec l’absence de passé qui caractérise son pays. Il est pris d’une fascination mêlée de dégoût envers la société matérialiste, présentéiste, consommatrice et capitaliste dans laquelle il évolue. Il va donc rêver un personnage qui s’y oppose frontalement : Gatsby. Et Gatsby devra venir du passé. Lire la suite

Confucius Unchained

Image

Yip Man (Tony Leung) avec son école d’Hong Kong ; à ses côtés, le futur Bruce Lee.

Maître et maîtrise ne vont plus de pair aujourd’hui : les deux mots s’opposent même, car on conteste  bien souvent, au nom de l’égalité, sa maîtrise à celui qui s’en réclame par son titre ; on se demande si ce substantif est légitime, voire même éthique. Les maîtres ne semblent plus maîtriser.  D’où une interrogation très forte dans le monde du cinéma, qui après The Master de Paul Thomas Anderson revient en force avec Wong Kar Wai et The Grandmaster (en cantonais 代宗师: dai zong shi « Au nom du maître-ancêtre »). Un retour à la source de leur propre « maitrise » artistique ?

Il est très intéressant de remarquer que les deux films se situent presqu’à la même époque (pour une bonne partie) ; cela nous permet d’une part de resituer cette Chine luxuriante mais chancelante du début du XXe, mais d’autre part de prendre conscience du gouffre philosophique qui sépare la notion de « maître » en Chine et aux USA : Hegel et sa marche de l’histoire n’a nullement sa place dans la Chine en crise des années 40-50 et donc aucunement dans la réflexion propre au film ; en cela seulement, le film est irrévérencieux et politiquement incorrect, car il nie les fondements encore vivaces de nos jours dans le Parti, de la pensée marxiste et de sa téléologie communiste. Pour ne pas se mettre en péril financièrement et politiquement, Wong Kar Wai en restera là[1], offrant un silence assourdissant sur la place des communistes dans l’histoire chinoise : Hong Kong s’impose comme un asile[2] opportun pour l’après-1949 et la passerelle obligatoire pour penser l’avant-Mao en Chine[3]. L’héritage du maître est à Kowloon, pas à Shanghai ou Pékin.

La place du maître est centrale depuis Confucius, et elle est la plaque tournante de toute la sagesse chinoise, allant de pair socialement avec l’institution parentale. Etre un maître  c’est constituer une école pour pouvoir transmettre, tout comme l’on conçoit sa progéniture. Les photographies qui encadrent l’histoire de Yip Man, compositions symboliques d’une grande beauté, sont les témoins silencieux de la transmission entre génération, et la matérialisation concrète de l’héritage. « L’homme honorable commence par appliquer ce qu’il veut enseigner ; ensuite il enseigne »[4] dit Confucius. Cette sagesse complexe place le maître dans une position paradoxale : il n’est que le miroir de son enseignement, et donc un miroir agissant. Au-delà et au cœur de l’apprentissage en même temps. Mais au début de notre histoire, le maître  tout comme la tradition chinoise, prend un sérieux coup de vieux.

La vie de Yip Man est bouleversée par la remise en cause de cette tradition, montrée constamment en son parallèle avec la décadence (à ne pas prendre dans un sens moral) de la culture traditionnelle chinoise : l’émergence de la modernité et la déréliction de l’autorité, incarnée par son propre maître  Gong Baosen, dépassé puis tué par son disciple Ma San, disperse l’héritage : d’un côté le jeune disciple ambitieux, rallié à la Mandchourie[5] et de l’autre Gong Er, la fille unique qui cherche à sauver les Gong du déshonneur. Et Yip Man le déshérité. Cet héritage, c’est le kung-fu, composé des « 64 mains » du wing chung[6] connues uniquement par Gong Er et d’une version nordique (dont le nom m’échappe) maîtrisée par Ma San ; là où seule l’union des « héritiers » aurait pu permettre la pérennité du legs, l’histoire apporte le déséquilibre tragique ; la désobéissance au maitre entraine la chute de la maison et les deux élèves se voient relevés de leur héritage ; Gong Er emprunte le chemin du « Wu Lin » ou « monde martial » pour sauver l’honneur de sa famille mais abandonne du coup son droit à l’enseignement et à la procréation. Le combat qui oppose les deux héritiers, au côté d’une « bête humaine » infinie lancée à toute vitesse est lourd de sens ; ce train, c’est le temps qui avance bien trop vite pour eux, et qui les place dans leur plus profonde désuétude : à quoi sert-ce de faire du Kung Fu quand les armes à feu existent (cf. Indiana Jones et la dernière croisade)  ? Certes, c’est un combat pour l’honneur face au temps, mais la reconnaissance ultime de la faillite des Wong ; un regard en arrière douloureux, car il est dévoilement de l’ultime secret du maître (la passe du vieux singe) et le renoncement à tout combat à venir. C’est Confucius qui rétablit l’ordre par les lois sacrées de l’honneur : « Quand on peut accomplir sa promesse sans manquer à la justice, il faut tenir sa parole. »[7] La parole enchaîne la tradition a un passé révolu. Seul Yip Man la libère en continuant à vivre, simplement et justement, lui qui semble déshérité comme tous les autres dans cette histoire, de par son histoire tragique (faillite familiale, amoureuse et économique), devient le fondateur, parce qu’il a sacrifié son statut de maitre pour le respect de l’équilibre des forces de son temps, comme le conseille le Maitre Kong :  « Dépasser le but, ce n’est pas l’atteindre »[8] ; il démontre toutes les forces d’un traditionalisme quasi-stoïcien qui sacrifice de tout au présent (son bloc de combat part en bois de chauffe) et peut ainsi regarder calmement le passé, parce qu’il a compris que la maîtrise selon Confucius n’est ni un héritage figé dans la quête du parfait honneur, ni une construction ambitieuse du moderne opportuniste mais un réapprentissage perpétuel, une redécouverte spontanée de sa parenté et de sa filiation : « Rappelle-toi que ton fils n’est pas ton fils mais le fils de son temps »[9]. S’il ne peut hériter des « 64 mains », il peut les redécouvrir. Recevoir son héritage, c’est fonder son être dans ce qui, ayant existé auparavant, pourrait être toujours.

A partir de cet exemplum mythique qu’est le maître de la première génération de kungfu hongkongaise, que peut faire valoir l’un des plus dignes héritiers d’un cinéma local, qui s’est, comme chacun sait, fortement enrichi grâce à la mise en scène des arts martiaux ? Il y a certes cette recherche d’une esthétique des corps qui se violentent, mais surtout la prédominance de la finesse de l’effleurement, motif récurrent chez Wong Kar Wai. L’effleurement, c’est la pudeur du maître qui veut toucher le monde sans l’abimer, tout en sachant qu’un simple effleurement est plus puissant qu’un uppercut bien ajusté sous le menton. Frôlant les êtres, le maître se fait des disciples, là où l’arrogant se fait des ennemis. « Se regarder scrupuleusement soi-même, ne regarder que discrètement les autres. »[10] Caché sous son chapeau, Yip Man affirme haut et fort que le titre de maître ne peut valoir que pour soi, nullement pour les autres ; un homme sage le disait tout aussi bien « Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde ». Après Confucius vint le maître-élève Bouddha.

Bonaventure Caenophile


[1] On peut penser que la référence au traître Mandchou Ma San (allié aux Japonais) et au nationaliste renégat « The Blade » (qui trahit Jiǎng Jièshí) permet à Wong Kar Wai de compenser ces lacunes plus insidieuses.

[2] La raison de l’exil est très vite évoquée, et reste néanmoins mystérieuse : elle est économique et liée au passé commerçant du père de Yip Man, qui avait des relations à Hong Kong.

[3] On dit toujours que l’immigration chinoise est plus traditionaliste que la Chine moderne : ce film le confirme.

[4] Confucius, Entretiens.

[5] Le Japon et la Mandchourie peuvent être pensé comme l’alternative traditionnelle, qui historiquement elle  aussi périclite (en 1945).

[6] Littéralement « chant du printemps », d’où l’utilisation de l’hiver comme le symbole fort de la mise en péril de son héritage.

[7] Confucius, Entretiens.

[8] Id.

[9] Id.

[10]Id.