Lettre de congé

Belshazzar

Le Festin de Belshazzar, John Martin, c.1821.

« Il n’y a rien de plus répugnant que ce que le sot appelle ‘une activité sexuelle harmonieuse et équilibrée’. La sexualité hygiénique et méthodique est la seule perversion que les démons exècrent autant que les anges. » Nicolás Gómez Dávila

Chers humains,

Cela fait un petit moment que je vous observe. En réalité, cela fait même un long, très long moment : j’étais là avant vous, et je n’ai cessé de vous suivre, ou plutôt de vous précéder, de très près. Il paraîtra sans doute incongru à votre nombrilisme congénital de découvrir que vous n’avez rien inventé d’original : mais cela n’a rien de surprenant pour qui vous connaît un tant soit peu, ce qui est facile au vu de votre propension à courir après les mêmes chimères. J’en sais quelque chose, c’est moi qui les fais danser devant vos yeux enfiévrés, et comme le taureau poursuivant sans cesse une étoffe rouge qui sans cesse se dérobe, vous y foncez tête baissée, sans comprendre que c’est l’estocade qui vous attend, avec la même précipitation stupide, sans apprendre de vos erreurs. Et je n’ai aucunement l’intention de conserver vos oreilles et votre queue, organe que je trouve répugnant quoique je m’en serve avec le plus grand profit pour m’approprier les plus faibles d’entre vous. La chair est une chose infâme que j’abandonne volontiers à votre mesquinerie, et seul l’Autre est assez fou pour avoir voulu en faire l’expérience.

Or voilà que, contemplant ce que j’ai fait de vous, je trouve mon œuvre si près d’être achevée – je ne dis pas parfaite : la perfection est le genre de concept profondément irritant que je suis obligé de laisser à l’Autre – que je crois qu’il est grand temps d’aller jouir d’un repos bien mérité. Ceci pour deux raisons : la première est que j’ai si bien réussi mon entreprise que mon action semble dorénavant inutile. La deuxième, grotesques et méprisables humains, est que vous me dégoûtez.

Je ne reviendrai pas sur la première de ces raisons. Je m’y suis suffisamment arrêté dans une correspondance entretenue, il y a quelque temps, avec un auteur qui s’est avéré être un suppôt de l’Autre, et à laquelle je ne vous renvoie pas : j’ai horreur que l’on me devine. C’est pour vous expliquer la seconde que je reprends la plume, bien que j’aie la très nette impression de perdre mon temps. Mais j’ai constaté la profondeur de votre bêtise, et je suis bien placé pour savoir qu’il faut non seulement tout vous expliquer, mais encore vous tenir la main pour aller forniquer. Je trouve l’Autre profondément agaçant avec ses histoires de propédeutique de la liberté : fort heureusement, j’ai réussi à créer un monde où il est devenu presque impossible de L’entendre, bien aidé il est vrai par l’abîme de vos vanités.

Vous me dégoûtez, morbides rejetons d’Adam, parce que vous n’êtes pas dignes de mes soins. Avant que l’Autre ne se mette en tête de vous créer, nous avions le loisir de dominer le cosmos entre anges de bonne compagnie, jusqu’à ce que l’absurde bonté de votre Créateur ne s’en mêle. Je conçois volontiers qu’Il se soit morfondu, mais qu’Il ait décidé de combler son ennui avec de ridicules vermisseaux incarnés et sexués tels que vous me dépasse. J’ai bien tenté de me révolter, avec quelques-uns des nôtres, pour Lui faire entendre raison – voilà un mot qui me plaît : c’est grâce à lui que je vous ai fait commettre les pires atrocités ; 1789 et 1917 m’ont suprêmement diverti, croyez-le bien. Je dois avouer que ma révolte n’a été que moyennement couronnée de succès, mais je me suis amplement vengé.

Cette vengeance n’a que trop bien réussi, et vous me lassez. L’Autre s’entête à s’imaginer que vous êtes dignes de Ses vertus, et s’obstine à vouloir tirer quelque chose de votre médiocrité – quoiqu’une de mes plus grandes réussites ait été d’étouffer chez vous l’idée même de vertu. Je me vois ici obligé de saluer mes fidèles pantins que sont, par ordre chronologiques, les philosophes matérialistes, les sociologues et les psychanalystes : j’ai dû adapter mes stratagèmes à votre bassesse croissante.

Quant à moi, je constate que vous n’êtes plus dignes de mes vices. La modernité, le plus abouti de mes artifices, a tellement bien réussi à vous transformer en veaux aliénés que vous tenter n’a plus rien de gratifiant. Quel défi que la Renaissance, quand il fallut vous arracher à presqu’un millénaire de règne presque sans partage de l’Autre, à cette période que je vous ai fait nommer Moyen-Âge, submergée de transcendance et de monachisme ! Quelle fantaisie que les Lumières, lorsque j’organisai la suite de votre apostasie collective en suggérant à quelques philosophes salonnards le culte de votre raison, vaste plaisanterie culminant en un épisode de décollation collective qui fut incontestablement mon plus grand succès. Alors, je vous captivai par votre orgueil, le seul de vos vices qui me soit réellement familier. Le vingtième siècle fut comparativement plus fade : il me fallut recourir à de plus basses aspirations, et c’est pour l’argent et le pouvoir que je vous poussai à vous entretuer, mais je parvins à bien m’amuser tout de même. Avec la mort des derniers marxistes, mes serviteurs ô combien naïfs, il me fallut cependant trouver de nouveaux expédients plus adaptés à votre vautrement de plus en plus prononcé dans le foutre et la merde.

Ces expédients, bien sûr, je les ai trouvés : il suffisait de chercher plus bas. Plus on vous sonde et plus on rencontre le méprisable combustible de la fournaise où je vous consumerai. Je vous ai si bien plongés dans l’abjection que je ne vous manipule plus qu’avec des gants. J’ai dominé votre âme, et vous n’avez plus prié ; votre esprit, et vous n’avez plus pensé ; votre cœur, et vous n’avez plus aimé. Je domine maintenant votre queue, et vous avez oublié jusqu’à la notion de plaisir. La pornographie a succédé à l’érotisme ; les nus suaves de Boucher et de Delacroix, la débauche subtile de Choderlos de Laclos et Restif de La Bretonne, flattaient encore trop les restes de bon goût que je vous avais laissés. Vous les avez remplacés par d’infectes leçons d’anatomie en plan rapproché, ne laissant même plus à vos esprits pourrissants les délices de la suggestion. Gavés de sexe et d’hygiène, vous êtes devenus parfaitement incapables de la moindre once de sensualité, ce qui n’est pas plus mal : l’Autre prétend que caresser un être aimé est ce qui vous rapproche le plus de Lui. J’ai donc pris soin de vous désapprendre à la fois à aimer et à caresser.

Ce qui me répugne le plus chez vous, pourtant, c’est cette ardeur que vous avez à justifier votre aliénation par le sentimentalisme le plus rêveur et le plus affligeant. Sade, le seul de vos semblable que je puis appeler mon ami – Nietzsche aurait pu, lui aussi, prétendre à ce titre, mais il avait percé à jour certains de mes stratagèmes et sa lucidité devenait gênante ; je l’ai rendu fou, et je crains que l’Autre, poussé par son agaçante manie de la miséricorde, ne choisisse de me le chiper – avait au moins le courage de ses vices, et la franchise de son infamie. Vous, postmodernes, bandez mous jusque dans l’ennui de vos débauches, où vous vous laissez tomber avec l’inertie la plus exécrable. Sade fut dépravé parce qu’il l’avait résolument choisi ; vous l’êtes devenus sans même vous en rendre compte, ballotés par une litanie incessante de petites vilenies et de concessions mineures. Je n’ai rien eu à faire, ou si peu. Il suffit, pour se convaincre du peu d’intérêt que vous suscitez, de considérer votre idéal de vie fait d’évasions éphémères, de plages dorées, d’une vacuité confortable et de fornication régulière avec des clones à la plastique engageante et au regard vide, tel que décrit par les clips accompagnants cette musique molle et sans intérêt que je fais produire par les plus médiocres de mes affidés pour accompagner vos fades trépidations nocturnes. Vos rêves d’employés de bureau me répugnent. Vous voudriez jouir avec le plus de bassesse et de sécurité possibles sans devoir renoncer à rien. Vous êtes mon œuvre, un chef-d’œuvre de tiédeur. Et j’ai cette seule chose de commun avec l’Autre que je vomis les tièdes, quoique je puis vous assurer que je m’en occupe très bien dans mon antre.

Alors je vous quitte, définitivement, parce que j’en ai assez d’occuper mon éternité en votre déprimante compagnie. Je crains seulement que mon absence ne laisse le champ libre à l’Autre, qui serait bien capable de chercher à vous tirer de là. Mais j’ose espérer que vous serez assez abyssalement stupides pour ne pas vous laisser faire.

Je ne vous dis pas adieu, les quatre dernières lettres de ce mot me rendent malade. Je préfère vous dire à bientôt : nous devrions être amenés à passer une éternité ensemble.

Le Diable

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