A l’ombre des Saumons en pleurs

russov

Russov : Les bouffons flânant (1956)

Un portrait des Saumons par deux amis du Club :

Dans les recoins vermoulus des vieilles tavernes,

Là où tout, surtout le Progrès mène à la fiente,

Le saumon accablé s’abîme en propos ternes

Sur notre société saugrenue et souffrante.

Les saumons sont une espèce surprenante et rarissime – en voie d’extinction ou en cours d’apparition, qui sait ? Incompris de la masse et de la modernité ils évoluent dans un milieu protégé. Le soir, les saumons sortent en banc ; peut-être pourrez-vous les croiser dans quelque vieux rade poisseux[1] qui pue l’alcool froid ; une, deux ou cinq bières gisantes sur leur table – in vino veritas[2], un paquet de cigarettes éventré dans la poche et  un livre sous le coude – dont l’auteur est surement plus dézingué encore. Ils aiment à désespérer entre eux des problèmes d’actualité, et si nous disons « problèmes d’actualité » c’est que pour eux l’actualité est un vaste problème. Leur mode de vie au charme suranné a donc attiré toute notre attention.

Si le monde moderne avait un Roi, ils en seraient sans nul doute les bouffons, amusant la galerie,  flattant les ego ainsi que le besoin des courtisans du monarque de la bêtise ambiante d’être du « Bien » côté de la barrière. Ils paraderaient dans le village, jouant de la flûte antiprogressiste, du tambourin réactionnaire, et les grelots de leurs larges bonnets folâtres feraient résonner l’âpre grésillement d’un antilibéralisme primaire.

À la célèbre maxime de Barney Stinson « new is always better », ils préfèrent le bon  vieux « c’était mieux avant ». Ils envient l’époque qui va de Rabelais à Baudelaire, cette vaste époque appelée passé, et qui trouve son salut ainsi que son unité dans dans le fait qu’elle n’est pas le présent. Ce présent tellement contemporain ! Dans le jargon de ces initiés, « moderne » sonne comme une critique, « progressiste » est une insulte. Ils jettent un regard nostalgique vers le passé et désenchanté vers le futur. Si nous étions insolents nous dirions que, tandis que leurs propos semblent un peu réchauffés, nos saumons, eux, donnent plutôt l’impression d’être restés congelés dans une époque antérieure. Néanmoins nous nous contenterons de dire ceci : quand les contemporains hurlent à l’égalité absolue, eux en signalent l’hypocrisie et la stérilité ; quand la bien-pensance se fait doucement écrasante et tyrannique, ils luttent pour maintenir un semblant de liberté de pensée ; quand la société nous assomme à coups de divertissements, ils ironisent amèrement… et pondent un article ou vont boire une bière.[3]

Joséphine et son ami Gnafron


[1] 1) f. port, bassin, baie.

2) m. terme argotique : troquet, bouge

[2] La vérité est dans le vin.

[3] On retrouve ici, peut-être, la ligne de pensée de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique II, livre IV, chapitre VI : « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre » :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. (…) »

« Le souverain (…) ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

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One Response to A l’ombre des Saumons en pleurs

  1. Yuzu says:

    bonsoir,
    je crois reconnaitre ces saumons en pleurs qui squattent chez l un chez l autre, refont le monde selon Chesterton, demandent a chacun en general et aux KTOs en particulier de mettrent leurs actes en adequation avec leurs convictions, de creer, des MEDEF chretiens independants, de retenir l accent circonflexe qui se fait la malle, et de demander un peu de hauteur de vue a Monsieur Flamby /Bricolage.
    mais ils accrochent aussi d une patte d ours l ecolo qui arrive en jet a la COP21, deux autres ecolos qui refusent la decheance de nationalite mais decoivent et s’echouent sur un maroquin ministeriel, et Wei Wei rebelle qui expose au Bon Marche,
    no limite.

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