Gatsby le Gallois

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Leonardo DiCaprio est Gatsby

Sorti de l’adaptation cinématographique de Gatsby le Magnifique, dont je ne discuterai pas ici les nombreux mérites, il m’est venu une lecture de l’œuvre que je ne suis sans doute pas le premier à faire, mais que je n’avais jamais entendue, et que je trouve amusante.

Comme tous les écrivains américains, Fitzgerald lutte avec l’absence de passé qui caractérise son pays. Il est pris d’une fascination mêlée de dégoût envers la société matérialiste, présentéiste, consommatrice et capitaliste dans laquelle il évolue. Il va donc rêver un personnage qui s’y oppose frontalement : Gatsby. Et Gatsby devra venir du passé. Lire la suite

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La théorie des grognons

jean-gabin-L-22Pour le journaliste, le Français mécontent grogne, car il ne se plaint pas comme un être doué de raison, mais non, au contraire, il grogne comme un animal, puisque le seul qui a l’apanage de l’opposition sensée, c’est bien connu, c’est le Quatrième pouvoir. Au fond, même si Dieu nous garde de l’équité des journalistes, derrière cette tentative éhontée de désamorcer toute prise de conscience en réduisant un mouvement d’opposition à une épizootie passagère, (t’as vu la verve hein, Méluchien lecteur), il y a du vrai, du bon, et du juste je dirais même. Lorsque l’on se penche sur la vie de certains de nos génies français, on remarque qu’ils ont tout d’abord pressenti ce qu’ils n’étaient pas, bien avant de comprendre et d’accomplir leur destinée, encore à l’état d’intuition et sensible comme une soupe au lait. Et alors, ils ont grogné devant leurs contemporains comme une meute de chiens devant une merde qui n’est pas la leur, comme Gabin devant le couple de viande grise et de saindoux impudique de l’Occupation. Ainsi Baudelaire, dans les Fleurs du mal,  semble trépigner orgueilleusement comme Rimbaud à Charleville en attendant l‘Idéal, lorsqu’il écrit :

« Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,

Produits avariés, nés d’un siècle vaurien, (…)

Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien ».

 Mais si Baudelaire recèle soit une tristesse, soit une jubilation destructrice au milieu des havres de la douceur de son cœur idéal, tel le Prince de la cuite pissant sur les alcools médiocres, l’histoire universelle nous a montré des cœurs point trop étouffés par le noir océan des immondes cités. Je citerai en premier lieu le roman inénarrable de John Kennedy Tool,  La Conjuration des imbéciles, qui est la fresque universelle et drôlissime de l’intelligence face au monde moderne – moderne, c’est-à-dire qui détonne pour tout esprit qui commence à sortir de soi et de sa « tranchée d’imaginaires » et d’antiquités – le personnage d’Ignatius R. Reilly est le penchant facétieux et grotesque, hilare et horripilé de toute âme sensible. La conjuration est la comédie humaine retrouvée par le truchement grandiose d’un personnage que chacun, toute proportion gardée, s’il est attentif et délicat (et s’il a beaucoup de cet humour qui déride les c.), peut retrouver en lui-même,  et qui est la réincarnation littéraire d’un grand personnage de l’esprit, revêtant ses habits de fête, et qui porta tantôt le nom de Pantagruel, de Gargantua, de Dom Quichotte, tantôt celui de Gabin, J.-C. Dikkenek ou Frédéric Dard.

On reproche souvent à notre époque d’être un peu morne dans sa façon de porter la bêtise du monde – il faut dire que les cons ont considérablement grossi ces dernières années – et il faut reconnaître que c’est avec raison. Depuis l’essor de l’infâme, la réaction et l’opposition oublient un peu trop souvent que la connerie est sûrement ce qu’il y a de plus universellement partagé avec le Coca-Cola, la raison des Lumières et le jean’s 101. C’est ce qu’un certain Poquelin, fils de tapissier, rappelait à la Cour dans un siècle où, certes, on chiait derrière les rideaux à Versailles, mais on n’en tapissait pas les murs ou les plafonds. Mais il faut distinguer la belle connerie qui se sait, et qui en rit, Henri, et celle qui s’ignore, qui se voile, qui se mijore et joue sa honteuse. En cela la connerie, ce nez, Cyrano, pas l’apanage de la Gauche, loin s’en faut, mais quand on n’évoque qu’elle, c’est pas seulement que ça nous en touche une sans faire bouger l’autre, mais qu’au milieu de la cohue des conneries improbables c’est celle qu’on a envie de cogner la première. Oui j’le répète, il y une douce connerie, j’en fais partie, je t’le dis, mais je ne m’en vante pas non plus, qui peut en rire, car elle n’a pas toute la froideur des hommes à systèmes qui n’ont que l’Homme universel à la bouche – ce con glorieux – et qui écraseraient bien volontiers leurs semblables à coup de réformes, de matraque, ou avec je ne sais quel godemiché kubrique.

L’antimoderne c’est quelqu’un qui sait que la vie, c’est comme l’art, c’est de subtiles épousailles entre « le transitoire, le fugitif, et le contingent », dont l’autre moitié est « l’éternel et l’immuable »  pour citer encore le grand Charles, non, pas le grand peintre de la Résistance, mais celui de la vie moderne. Pour te la refaire en plus courte, l’homme c’est une moitié de connerie originale et particulière, bien à lui, et une raison universelle, avec quelques pépins de talents au milieu. Le progressiste voudrait nous couper en deux, et l’antimoderne n’aime pas être assis sur une seule fesse, il aime poser bien fière sa moustache au-dessus de son majestueux séant, si tu me permets cette image osée, vieux blogueur. Mais il y a quand même différents types d’antimodernes, celui qui éructe  ses  narquoiseries avec férocité, comme Diogène, celui qui déclame contre vents et marées de poignants discours dont tout le monde se fout, comme Démosthène ou Iraes, celui qui déprime un peu quand même, comme Finkielkraut, celui qu’on a fini par oublier dans sa cave sur son canapé rouge, j’sais plus comment il s’appelle d’ailleurs, et puis y a les jeunes, ceux dont la sève mordante se hérisse à tout assaut de la bêtise postmodernisante, Chérubine et priapique intelligence qu’envient les bande-tard des rangs du Sénat, car elle est prompte à bander la jeunesse antimoderne, elle est souvent bien dure d’ailleurs, elle y va pas avec le dos de la verge à con non plus, cette pousse verte, elle est parfois impétueuse, mais du moment qu’elle manque pas de souffle, de quoi tu te plains ?

Alors comme l’ours orageux des grottes philosophique, comme le fieffé péteur des quatre-cents-coups, je vais grogner, mordre et rire, jusqu’à qu’on nous ponde un parti politique digne de ce nom, ou bien je suivrai le grand homme, ou bien je l’insulterai depuis mon île, je ne sais pas ce que nous réserve l’avenir, et pourtant il faut s’en tenir à sa ligne de mire (beaucoup d’ire, quand même), mais il faut savoir remonter le ruisseau, et tant mieux si au bout y a des œufs de Pâques.

Alexandre Pâris

Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (2)

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n'est pas si naïf, se tient sur sa tête et s'exclame avec joie que l'aube est superbe, ce soir.

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n’est pas si naïf, se tient sur sa tête et s’exclame avec joie que l’aube est superbe, ce soir.

(première partie ici)

En résumé, l’idée d’Antoine Compagnon de définir l’antimodernisme comme un pessimisme n’est qu’à moitié justifiée, et il conviendrait en définitive d’y voir plutôt une application du Mooreeffoc, donc de la contradiction, du paradoxe, du retournement des lieux communs, d’où surgissent alors beauté (ou plus exactement sublime), rire et vérité. C’est Joseph de Maistre employant le rationalisme des Lumières pour combattre les Lumières ; c’est Balzac utilisant son époque comme chair d’une œuvre de dénonciation de son époque ; c’est Baudelaire retournant la morale du XIXe siècle contre elle-même ; Bloy proclamant, contre l’antisémite à succès Drumont (à la « néfaste gueule »), que le salut viendra des Juifs justement parce qu’ils sont ignominieux. Le Mooreeffoc est ce qui permet de penser le péché originel sans désespérer. Le Mooreeffoc est la pensée à rebours, la joie, sauvage parfois, de démolir les systèmes de la pensée confortable.

L’antimodernisme a pris ce nom parce qu’il s’est trouvé être l’opposant des modernes, mais ses racines plongent profondément dans les traditions judéo-chrétienne et helléno-romaine. Il s’agit d’une sagesse tout à fait comparable à la scolastique, qui fut la grande entreprise médiévale de conciliation de la raison et de la foi, projet éminemment paradoxal, nourri qui plus est de l’esprit d’un temps de saturation des significations : tout événement, tout homme, toute couleur, tout objet, toute parole, tout être, tout enfin au Moyen Age a une grande profondeur symbolique. La scolastique est le rassemblement de la sapience, de la folie et des symboles dans une seule émission de pensée. L’attraction qu’a exercée le Moyen Age sur les antimodernes est certaine. Léon Bloy est l’exemple le plus frappant ; il conçoit l’œuvre monumentale de son Journal comme une relecture symbolique de sa vie dans le plan divin. Une œuvre méconnue de Balzac est le recueil des Contes drolatiques, écrits dans un ancien français approximatif, et conçus comme une charge venue de la fin du Moyen Age à l’encontre du puritanisme et de la pruderie du XIXe siècle – la réaction scandalisée de la très moderne George Sand, quand Balzac lui en fit la lecture, est là pour en attester. Verlaine après sa conversion n’a que des mots amers pour son époque, et rêve à la vieille Chrétienté :

« Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !

C’est vers le Moyen Age énorme et délicat

Qu’il faudrait que mon cœur en peine naviguât,

Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste. »

Le Mooreeffoc enfin permet de comprendre l’étrange posture qui consiste à vivre dans un monde prétendument détesté tout en l’utilisant pour en faire son œuvre. En effet la relation des antimodernes avec leur époque est absolument paradoxale : la laideur d’un temps déploré a donné naissance à des monuments littéraires : « Des écoles et des ouvriers » dans les Curiosités esthétiques de Baudelaire (1868), son « Voyage » et d’autres poèmes des Fleurs du mal, les descriptions de la Révolution de 1848 dans L’Education sentimentale de Flaubert, ainsi que ses vitupérations dans sa correspondance (« La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme »), la démolition hilare des habitudes de langage du Bourgeois par Bloy dans son Exégèse des lieux communs, la folie des héros chestertoniens (ceux du Retour de Don Quichotte, des Contes de l’arbalète, de L’Auberge volante ou du Napoléon de Notting Hill), la haute tenue du verbe de Barthes. C’est que le Mooreeffoc est une philosophie qui engage à utiliser la contemporanéité, le commun, finalement ce dans quoi l’on vit, pour en prendre le contre-pied. La vérité surgit lorsque l’on a compris l’urgence à quitter la léthargie, à tourner la tête dans tous les sens pour attraper du regard le merveilleux qui se cache et que personne n’ose regarder. C’est en ce sens que les antimodernes ne sont ni pessimistes ni réactionnaires. Ils ont besoin du monde (tel qu’il est) comme le monde a besoin d’eux.

Bien entendu, il est osé de prétendre que Maistre ou Balzac ont appliqué l’idée de Mooreeffoc. Le terme n’existait pas ; ainsi il y a moins chez Maistre de féerie que de douceur et de raison. Mais enfin ce ne serait pas non plus le trahir que de lui prêter un esprit rebrousseur, en bute avec les acceptions, les considérations et les croyances à la mode. Les utilisant, il les retourne comme on retourne une peau, et montre qu’il est possible d’en tirer quelque chose de sain, et c’est précisément la définition que Chesterton donne du Mooreeffoc. L’avantage de ce mot, tout étrange qu’il sonne – saurait-on seulement le prononcer ? – est qu’il fournit un nom à cette manière de penser qui n’est pas la réaction mais la production d’une pensée féconde avec ce qu’on pense néanmoins être un ramassis de déchets. Comme le boui-boui commun se transforme en palais exotique une fois retourné, le modernisme lui-même, quand on l’a renversé cul par-dessus tête, donne naissance au beau, à la raison et à une certaine folie, aux cris et au rire.

On pourrait presque imaginer de ce fait la déception d’un Baudelaire, ou de son descendant Muray, s’ils avaient connu une cessation brusque des manies et des lubies qu’ils détestaient chez leurs contemporains. De quoi auraient-ils tiré leur œuvre ? Philippe Muray, constatant la mort de la poésie, l’agonie du roman, en somme l’engloutissement progressif de la littérature dans la louange sirupeuse, les enfantillages de l’hyperfestivisme et la dictature de cour d’école des « mutins de Panurge », a tenté un grand retournement artistique : la critique, longtemps considérée comme le parent pauvre de l’art, est devenue le tout de celui-ci, et en particulier de la littérature. Tout ce qui faisait autrefois l’art en a été chassé et s’est réfugié dans la critique, qui est désormais la seule possibilité de création artistique. Cela étant posé, il devient admis que le monde moderne, si détestable qu’il soit, est nécessairement devenu l’objet (et au sens le plus profond du terme objectus, ce que l’on jette, voire rejette loin de soi) unique de toute véritable œuvre d’art. Le rejet devient créateur ; d’un même mouvement, l’antimodernisme repousse le modernisme et s’y plonge, le vomit et s’en fait un squelette.

On rejoint là ce qui fait le centre de la thèse d’Antoine Compagnon, savoir qu’il serait plus juste de considérer les antimodernes comme des modernes malgré eux que comme des déserteurs. Enrôlés de force sous les drapeaux du Progrès. Embarqués contre leur gré dans une barque qui les préserve de la noyade, c’est-à-dire de la mort en tant qu’antimodernes. Tant qu’à devoir vivre à une époque où tout semble perdu, autant modeler quelque chose, préserver ce qui peut l’être et construire un art qui ne soit pas céleste et sans attache. On pourrait objecter que Baudelaire fut un tenant de l’« art pour l’art » ; néanmoins son œuvre plonge et s’enfouit dans la laideur observable du monde. Peut-être ne l’a-t-il pas conçue comme une œuvre engagée, une œuvre à message, mais elle reste profondément une œuvre critique.

C’est un nouveau désaccord entre l’antimoderne et le réactionnaire. L’antimoderne accepte de vivre dans le monde où il est né. Contre ce qu’il analyse comme l’effondrement de la création, il se fait créateur. Et s’il est traditionnel – Baudelaire compositeur de sonnets, c’est-à-dire d’une poésie très classique, Balzac conteur et romancier, donc continuateur de Chrétien de Troyes, Bloy lecteur des mystiques médiévaux et créant une œuvre elle-même mystique et pétrie des modes de pensée du Moyen Age, etc. –, il n’a pas le désir de faire renaître une époque révolue ou de pétrifier la tradition, mais de la mêler à la modernité, en fin de compte de la moderniser. Encore une fois, de tout regarder sous un angle inhabituel, hors du commun, en bref lire coffee-room à l’envers.

(à suivre)

Eric Campagnol