Panorama de la culture geek (8) : Le steam-punk, une machine à raccourcir le temps?

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Dishonored, Londres à la mode steam-punk.

« J’ai vu tourner les arbres d’hélice qui pèsent trente tonnes et dont le jeu est réglé à deux dixièmes près. […] J’ai suivi la circulation du mazout, des soutes jusqu’aux trente chaudières, où il se déverse en un torrent de feu. […] J’ai assisté au travail mystérieux des graisseurs, debout devant les yeux bleus, blancs, rouges des chaudières. Puis d’étages en étages, j’ai grimpé aux échelles, en me faufilant sous le ventre tiède des immenses condensateurs tout argentés et semblables à un troupeau d’éléphants agenouillés. » Blaise Cendrars, A bord du Normandie, 1935.1

 

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Charles, Auguste, Léon, Nina et tous les autres… (une histoire de métempsycose)

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L’Apothéose de Victor Hugo, Henry Cros (frère de Charles), Maison de Victor Hugo, Paris, date inconnue, pâte de verre.

Au lendemain d’une vie de fantaisies ivoirines et de fêtes galantes, le poète Charles Cros se sentit las. 1885 : le romantisme venait de périr, et gisait encore frais dans sa crypte du Panthéon 1. Le monde littéraire s’en trouvait tout désempli, et Cros se découvrit vieux. En cet été, la fournaise accablait les Parisiens, brûlant les toits vert-de-gris sous lesquels rôtissaient nos femmes de chambres et toutes sortes de damnés, quand nos bourgeois se perdaient dans l’indolente mais stupéfiante moiteur de leurs appartements, plongés dans une pénombre salutaire. S’ils le pouvaient, ils prenaient le vert, barbotaient dans la Marne avec les ouvriers, guinchaient lascivement sur la Grande Jatte… Lire la suite

Le malaise dans la peinture

"La Dame de Shalott", J. W. Waterhouse

La Dame de Shalott, J. W. Waterhouse

Né au beau milieu du XIXe siècle, le préraphaélisme a été, comme le furent nombre de romantiques et d’esprits gothiques depuis la fin du XVIIIe, fasciné par le Moyen Age, ses légendes, ses formes, ses couleurs, sa poésie. Eric Campagnol ne devrait que s’en réjouir ; il ne peut pourtant s’empêcher de trouver cet art mal à l’aise. Lire la suite

A quels seins se vouer ?

Peter Paul Rubens, "Sainte Marie-Madeleine en extase" (© Palais des Beaux-Arts de Lille, photo : Hugo Maertens)

Peter Paul Rubens, Sainte Marie-Madeleine en extase (© Palais des Beaux-Arts de Lille, photo : Hugo Maertens)

Analyse, par P.-L.P., de la pudibonderie très spéciale dont les exhibitionnistes modernes sont les enthousiastes promoteurs. Lire la suite

Le temps des gitans

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image tirée du film de Kusturica

En 1989, alors que le Mur de Fer s’effrite et que l’Est se réveille enfin de son cauchemar communiste, Emir Kusturica, le grand cinéaste serbe, remporte le prix de la mise en scène à Cannes pour son chef-d’œuvre, fresque mélancolique sur la communauté tzigane des Balkans, Le temps des Gitans. Le film est tourné en romani, la langue des Roms, et raconte l’histoire d’une famille violentée par l’organisation mafieuse de sa communauté. Lire la suite

Vivent les mariés

La joie de deux ectoplasmes à l'annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l'autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

La joie de deux ectoplasmes à l’annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l’autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

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Le titre de cet article reprend celui de la une du jour de Libération (notez qu’il est ironique et que la syntaxe en est corrigée). La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe vient d’être votée, et c’est une bien longue phrase à dire quand on est essoufflé par le bonheur comme je le suis.

Vivent les mariés, chante-t-on déjà, et champagne pour tout le monde, c’est un grand jour pour la démocratie, pour l’égalité, pour l’amour, les droits de l’homme, les papillons et la République française. Nul doute qu’on se congratule dans les chaumières, qu’on est fier d’avoir un président et un gouvernement capables de s’asseoir sur toutes leurs promesses sauf celles qui divisent les Français et qui ne coûtent pas un rond.

La gauche n’est plus que l’ombre laide et rosâtre de ce qu’elle était. Depuis quand, tiens, se préoccupe-t-elle d’amour ? Depuis quand défend-elle, bec et ongles, le mariage ? Depuis quand, grands Dieux, est-elle libérale (et dans tous les sens du terme, s’il vous plaît : furieusement favorable aux joyeuses démolitions de l’Union européenne, collabo au FMI, et piteusement tombée du pinacle de la lutte ouvrière aux caveaux de la défense des droits des homosexuels) ?

Bien sûr, elle n’a jamais manqué de prétendre son combat conforme au Bien, mais après tout qui ne le fait pas ? Ce qui est plus embêtant, c’est qu’elle se soit mise, par une sorte de régression intellectuelle, à professer, partout où ses petits pieds potelés la menaient, la morale, la moralisation, le moralitarisme, ne manquant jamais une occasion de moraliser ceci ou cela – à commencer par la politique, qui est aussi éloignée qu’on peut l’être de la morale. Vient le tour du mariage, naguère encore objet de violentes luttes pour en arracher la dimension religieuse : là où la gauche d’antan défendait le divorce et le libertinage, contre la rigueur du mariage chrétien fondé sur la charité et la fidélité, celle d’aujourd’hui a cherché par tous les moyens, et est parvenue à élargir le plus possible cette institution qu’elle est censée détester, et, accrochez-vous ! elle est même allée jusqu’à prétendre que le nombre de divorces étant très important chez les hétérosexuels, la grande fidélité, l’amour qui unit les familles issues de homosexuels (qui, eux, ne sont pas alcooliques et ne battent pas leur progéniture) allaient être à même de sauver le mariage. Rien que ça. Je ne sais plus qui disait ces âneries – Najat Vallaud-Belkacem, Audrey Pulvar ou une autre cruchasse du même acabit.

Je ne suis pas de gauche (et, aujourd’hui, bien incapable d’être de droite : je ne peux adhérer à ce qu’on s’est mis à appeler « droite », et qui est si éloigné de Burke, Maistre, Baudelaire ou Bloy qu’on pourrait aussi bien l’appeler « gauche », ou « milieu » ou « truc »), mais ça ne m’empêche pas de vouloir du bien à la gauche, ne serait-ce que pour trouver, dans la France moderne, un adversaire valeureux comme mes lointains prédécesseurs ont pu avoir. Je souhaite une vraie gauche en face de moi, une gauche qui puisse batailler avec moi sur l’Histoire, le progrès, la révolution et la réaction, les problèmes et les solutions, et je refuse la moindre considération à cette gauche en papier-mâché qui se secoue les bourrelets après une victoire de pacotille sur un sujet ridicule, qui se présente comme le Christ en marche vers le Paradis des arcs-en-ciel, des confettis multicolores et des barbes-à-papa géantes, cette gauche qui n’est qu’un tas de crétins puérils dont je n’ai à dire que le plus grand mal, incapable de l’estimer le moins du monde.

Je pourrais me murer dans le silence mais j’ai de la bile à revendre, et elle est d’autant plus acide que ce n’est pas dans les rangs lâches de la droite à demi vendue que je vais pouvoir la ravaler sans broncher. Mais vivent les mariés, cela va sans dire ; les homo, proto, hétéro, coco, rigolosexuels, enfin tout ce qu’on voudra, vive tout si vous voulez, mariez-vous, tous pour le mariage et le mariage pour tous, mais marrons-nous plutôt. Tout cela n’est pas très sérieux.

Eric Campagnol

Le Ministère de la Vertu

Draperie féminine

Etude pour le retable de Notre Dame du Sacré-Coeur, v.1820, Delacroix.

« Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l’huile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral ! pensa-t-il. »

Le Rouge et le Noir

Comme on se gausse de cette société du Second Empire qui a voulu condamner Flaubert et Baudelaire pour avoir écrit des œuvres immorales ! Nous, n’est-ce-pas, nous aurions su reconnaître le génie. Nous, nous aurions su distinguer l’Art de la morale. Nous aurions aimé être dérangés par la subversion intrinsèque à ces œuvres. Nous, nous nous sommes libérés de ces préjugés bourgeois sur l’érotisme, l’homosexualité et l’adultère. Que le XIXe siècle était bête.

Je ne nie pas que le XIXe siècle eût été bête. Mais je me demande si le nôtre est plus intelligent.

Le mot « morale » n’est plus guère utilisé que dans un sens négatif, comme si la chose était un sombre héritage des temps archaïques (on ne se permet de l’utiliser qu’à propos de ceux qui gagnent trop d’argent). Il ne faut de morale ni dans les mœurs ni dans les livres. Et c’est logique : le souffle libertaire devait détruire la morale. Les demi-sots disent à propos des procès Bovary et Fleurs du Mal : il faut les comprendre, à l’époque il y avait le poids de la morale, contrairement à aujourd’hui. On aurait tort pourtant de conclure que la morale n’a plus aucune force à présent ; elle est même tout à fait florissante.

Car qu’est-ce que la morale ? C’est la convention sociale qui touche aux mœurs et qui fait qu’on reçoit ou non le blâme général de la société (oui, je laisse au placard toutes les dissertations de philo sur la morale en soi, qui n’est pas un vrai problème). Or le domaine des actions qui provoquent ce blâme social a connu un lent glissement, de sorte que la plupart des gens croient qu’il n’y a presque plus de morale, et qu’aujourd’hui nous serions enfin dans une société libérée de ses chaînes ancestrales. Aujourd’hui, vous pouvez tromper votre femme, écrire un livre sur l’adultère, tourner un film pornographique, vous dénuder, être homosexuel, bi-, trans, polyamoureux, sans trop de conséquences. La sexualité, qui était le centre de la morale du XIXe siècle, ne pose plus problème[1] (socialement ; car psychologiquement elle s’est mise à en poser démesurément, mais c’est un autre problème). Très bien.

Alors, où y a-t-il de la morale ? Quels sont les actes, les paroles, les positions qui provoquent immédiatement la condamnation unanime de la société ? Eh bien ! le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, le sexisme, le machisme, le patriarcat, la transphobie, l’homophobie, la lesbophobie (selon l’utile distinction des militants), les notes à l’école. C’est-à-dire, toutes les discriminations.

Mais il y a un malentendu terrible, c’est qu’on ne se rend pas bien compte qu’il s’agit de la vraie, de la grande morale du siècle, et qu’on entend toujours, ou feint d’entendre par « morale » les questions de sexualité, alors qu’aujourd’hui la morale concerne les discriminations. Imaginez donc, à la place d’une Emma Bovary plongée dans les délices de l’adultère, un personnage actuel de roman évoluant dans les sphères nationalistes, xénophobes et racistes de la société. Les plus modérés des observateurs diraient : « Je ne me sens pas très à l’aise avec ce livre. » (Je pense qu’ils ne diraient pas « dérangés », ce qu’ils seraient de fait ; car « déranger », c’est positif, pour un Artiste.) La majorité condamnerait ce livre dangereux, qui aurait joué avec les tensions françaises de façon irresponsable, et d’ailleurs on se demanderait si l’auteur ne partage pas les thèses de son personnage. Le livre et l’auteur, bien sûr, auraient été traînés en justice et condamnés pour injures raciales (trouvées dans les dialogues du roman). Conclusion des sages du PAF : l’auteur aurait mieux fait de ne pas soulever ce débat nuisible à la société, et on sous-entend qu’il n’est pas à fréquenter, c’est-à-dire à inviter sur les plateaux télé – sinon comme démon qu’on regarde avec une curiosité coupable.

C’est déjà arrivé plusieurs fois. Mais ces nouveaux procès Bovary sont loin d’être les pires manifestations de la nouvelle morale, d’autant plus pernicieuse qu’elle ne s’assume pas comme telle. Le pire, ce sont toutes les tentatives pour faire « avancer l’égalité » et pour lutter contre les discriminations, défendues avec le calme et le petit sourire faussement modeste de ceux qui savent qu’ils sont du côté du bien (c’est-à-dire ceux qui défendent la morale – sans se l’avouer, voire sans le savoir). De façon amusante, comme toute morale, elle cherche des justifications à l’extérieur d’elle-même (alors qu’une morale, je pense, ne se développe que par un attachement semi-inconscient à telle ou telle valeur). Aussi nous démontre-t-on que l’égalité, la parité, la diversité sont productives, efficaces, rentables ; toutes qualités qui n’ont rien à voir avec la morale. Au primaire, explique la Ministre des droits des femmes, les équipes de sport paritaires filles-garçons sont meilleures que les équipes non paritaires. Elle ne dira jamais qu’elles sont plus morales, mais elle voudra vous prouver qu’elles gagnent plus de matches[2]. De même qu’on cherchait à montrer au bête XIXe siècle que les ouvrières travaillaient mieux si elles étaient rangées et que les homosexuels finissaient forcément ruinés. Et de qualifier toutes ces actions morales du ridicule adjectif « citoyen ».

Ceux qui se croient libertins (d’esprit, j’entends) devraient penser à actualiser l’objet de leur libertinage, car pour l’instant, ils ne sont que dévots. Je voyais il n’y a pas longtemps le dépliant d’une école quelconque, design comme une affiche de comédie romantique, avec des photos de groupes d’amis ou de couples sur toute la page. Il y avait un couple de chaque orientation sexuelle, et tout le spectre chromatique humain était représenté, chaque couleur arithmétiquement répartie. Si s’illustrait leur slogan, selon lequel la diversité était leur meilleur atout. Siècle moral !

Évariste de Serpière


[1]L’inceste survit comme interdiction, étonnamment.

[2]Voir le programme « ABCD de l’égalité »