Avignon de mal en Py

Crédit : Ingo Mehling

Crédit : Ingo Mehling

La nouvelle est tombée après le premier tour des élections municipales : la cité des Papes a dérapé. Le Front national y est arrivé en tête. Depuis, tout le monde est sur le pont. Vous pensiez peut-être jusqu’à présent que sur le pont d’Avignon, on y danse, on y danse… Mais non, non, non ! Erreur ! Revoyez vos classiques, désinvolte lecteur, car désormais, sur le pont d’Avignon, on y pense tous en rond. Nuance ! Lire la suite

Buisson en festin

animal_animals_zoology_38300_h

Photo : Kevin Walsh

La télévision étant le non-lieu par excellence, ceux qui s’y rendent ne peuvent jamais qu’y faire semblant de penser et de parler, et ils le font en bande, ou plutôt en troupe, mauvais acteurs sur une mauvaise scène, mimes sans talent, intermittents de la raison. Lire la suite

La gauche, la droite et les petits pas de Sarkozy

Nicolas Sarkozy, par Serpière

Nicolas Sarkozy, par Serpière

Intéressantes réactions dans les médias à l’espèce d’interview de l’ancien président publiée il y a deux semaines dans Valeurs Actuelles. Il y a des journalistes que je trouve toujours intéressants à entendre : le bavardage éternel de leur bêtise infinie me fascine ; Canal +, bien sûr, en fournit pléthore : pour en prendre un bon paradigme, voyez le sympathique Nicolas Domenach. Avocat sempiternel des idées du Parti socialiste, mais qui tient tout de même à paraître un esprit critique, il a trouvé la solution, d’abord de plisser les yeux pour se donner un air malin, ensuite de toujours critiquer en demi-teintes : Il faut faire ce qu’ils font, mais mieux. Ils vont dans la bonne direction mais ils manquent d’audace. Je suis d’accord avec leur ligne directrice mais ils devraient l’énoncer plus clairement. Il faudrait imaginer quelque chose de neuf[1]. L’avantage, c’est que si vous êtes de droite, vous pouvez être sûrs de vous : ce que vous pensez, c’est le contraire de ce qu’il dit. Ce n’est pas très flatteur pour la droite, mais il est communément admis qu’elle a toujours été une anti-gauche. Certaines personnes de droite, dont le caractère a peut-être un petit fond de gauche, s’exclameront : « Mais pas du tout ! La droite, ce n’est pas s’opposer, c’est construire. » Mais il faut assumer : la droite est conservatrice ou réactionnaire. Notez que c’est un projet réformateur, d’être réactionnaire. Je m’égare.

Nicolas Domenach, donc, réagissait à propos du retour de Sarkozy, et disait qu’il l’avait raté (il n’est pas le seul : c’est aussi l’avis d’un chroniqueur du Point et d’autres). Sarkozy, expliquait-il, n’avait pas fait d’autocritique ; il aurait dû rassembler ses partenaires et, avec eux, réaliser une analyse de ce qui n’avait pas été dans la campagne et dans le quinquennat, pour définir de nouveaux objectifs. Là, c’était raté, il n’avait pas fait de mea culpa, et d’ailleurs il ne parlait que de lui dans son interview, ce sale petit égocentrique. Je me disais en regardant l’émission : ce type de gauche veut qu’un type de droite agisse comme un type de gauche. Il voudrait que Sarkozy établisse une commission de consensus et qu’il déclare vouloir travailler conjointement avec tous les hommes de bonne volonté à l’élaboration d’une nouvelle ligne, qu’il s’excuse de sa campagne droitière, qu’il agisse comme un type normal, quoi, à la fin.

Mais quelle incompréhension de ce qu’est la droite et de ce qu’est Sarkozy, bonapartiste de caractère malgré des idées orléanistes ! Principes du petit Bonaparte : ne jamais dire qu’on a échoué, ne jamais reculer ; changer son arme, certes, mais sans le laisser voir ; se montrer sûr de la victoire, même lorsqu’elle est incertaine ; ne jamais passer par la route que vous tracent vos rivaux, couper à travers champs (c’est-à-dire par le peuple) ; ramener tous les pouvoirs et toutes les idées à soi – ces idées fussent-elles volatiles (Bonaparte ne s’est jamais beaucoup embarrassé de cohérence idéologique). Si Sarkozy veut revenir – et il le veut sans doute – il doit attendre (c’est d’ailleurs le principal échec de cette sortie dans Valeurs Actuelles : elle vient trop tôt[2]), ne jamais rentrer dans les luttes internes de la droite, et se présenter au dernier moment comme l’homme providentiel. La vraie question est la suivante et elle est idéologique : voudra-t-il être le rassembleur qui embrassera la France entière pour la sauver du gouffre – ce qu’aimerait être Fillon – au risque de n’avoir que le style pour le différencier de François Hollande, ou sera-t-il, en reprenant la ligne Buisson, l’alternance droitière la plus assumée et la plus dure ? Bien sûr, rien ne l’empêchera de changer de piste en pleine course – il nous y a habitués.

Pour le moment, Nicolas Sarkozy apparaît dans Valeurs Actuelles : il me semble qu’il a pris son parti.

Gédéon Triolet


[1] Ces gens m’insupportent de plus en plus qui se lèvent gravement pour dire d’un air profond : « Il faudrait inventer une nouvelle façon de penser la question », sans dire quoi. On en trouve en politique, en philosophie, dans la recherche, en cuisine, c’est terrifiant.

[2] La polémique selon laquelle il se serait fait piéger par Buisson et Valeurs Actuelles jette le trouble, mais il se peut qu’elle soit infondée (voire voulue par le président pour ménager ses arrières).

Décryptage du « toujours + »

Image

Saturne dévorant un de ses enfants, peint par Goya entre 1919 et 1923.

La nouvelle vague médiatique incarnée aujourd’hui par Canal + est portée partout aux nues. Le monde économique, politique, culturel applaudit tous les jours ce qui est considéré comme le cœur  de l’innovation audiovisuelle dans un secteur médiatique sinistré. Les affres de la presse traditionnelle, qui tente de se maintenir péniblement à flot, sont cependant fortement liées à l’émergence de ce modèle moderne de l’information. Car le raz-de marée de l’ « info+ » n’est vraiment pas moins effrayant que celui que nous préparerait la fonte des glaces. L’écosystème médiatique français en est profondément atteint. Ici, pas d’hypothèse scientifiques, mais un simple constat : les Français regardent le Grand Journal comme ils lisaient naguère Le Monde.

Avec un budget record de 120 000 euros par émission, Le Grand Journal est la face « claire » d’une télévision pour initiés, qui a construit son succès sur la retransmission de films récents et le direct sportif. De Journal, il n’a d’ailleurs que le nom : avec l’apathique Jean-Michel pour la politique, Beurk Daphné dans un rôle d’OVNI très flippant, une présentatrice météo décérébrée qui a tout du mannequin de supermarché, un certain Augustin Trapenard, mi-trappe mi-traquenard de la critique littéraire, la distribution est décidément misérable; vous pensiez qu’il fallait des journalistes pour un Journal, et vous vous trompiez car le reste de la  troupe n’est que succession de comiques ultra-conventionnels ; en chef d’orchestre, Michel Denisot, avec sa tête d’éternel défoncé au cactus, qui nous gâte au quotidien de son absence totale de personnalité, arbore le sourire faux du vrai businessman gérant son investissement. Non, on ne décrit pas l’actualité, mais on la crée sur Canal, à coup de signatures sur un chéquier et de partenariats commerciaux douteux. Bébé sacré de Vivendi, la chaîne s’inscrit donc pleinement dans la mondialisation culturelle ; biberonnant ses spectateurs au « must have », c’est-à-dire justement ce dont ils n’ont pas besoin, Canal s’affirme comme la chaîne « créatrice », finançant le gotha de la scène humoristique et cinématographique en prônant un renouvellement permanent: la destruction créatrice de Joseph Schumpeter qui consiste à dire qu’un emploi est détruit pour être remplacé par un autre, est pensé comme un modus vivendi sacrificiel et frénétique. Ses créations sont mort-nées : des microcommandes qui se calquent sur les cotes de popularité. Elle bouffe de la star à s’en donner le tournis, ingérant le pire et le meilleur (mais souvent le pire) et les suçant jusqu’à la moelle pour les jeter une fois usagés.

Qu’est-ce que Canal ? Ce n’est pas la 4 mais la 68, tant elle a hérité du renouveau hype des folies de mai;           « C-anal » défèque le fruit d’une effroyable digestion, celle de l’esprit libertaire à la sauce libérale : elle enfante des monstres puissamment modernes qui s’intronisent princes du moment  entre  maoïstes du square des Bats, s’encensent à vau-l’eau entre anars de la ligne 14, et pensent très sérieusement que Nietzsche est un auteur de gauche. Positionnée dans la droite ligne de l’underground façon Actuelles et Radio Nova, Canal en est la façade commerciale et l’aboutissement le plus réussi. Ce n’est pas pour rien que nombre de petits protégés de Jean-François Bizot, fondateur des médias cités précédemment et père du « journalisme » libertaire, ont parasité l’information moderne en rejoignant le monde du « toujours + », pour lui donner la consistance fragmentaire et absconse d’un poème citoyen de la RATP (Edouard Baer est un des seuls à mériter le purgatoire dans cet enfer).

La valeur créative, à bien des égards douteuse d’un point de vue artistique est au centre de cette non-information qui se vend à merveille. Démiurges insensés, les promoteurs du monde du toujours + sont les actionnaires de notre culture et de notre vision de la société. Une vision moche et agressive comme la friture de son cryptage.

Bonaventure Caenophile