Kalliste au sabre

Illustration d'Antoine.

Illustration par Antoine, aquarelle sur encre de Chine.

« Elle n’en finissait pas de rendre son parfum,
Parfum qui me grisait et m’ensorcelait… »

« Ode à la Corse » Antoine de Saint Exupéry

La Corse a un merveilleux passé, une histoire qui a su se réveiller parmi les âges, violente comme un orage en Méditerranée au milieu de laquelle elle domine, son Cinto majestueux tel une vague pétrifiée. Lire la suite

Extension du domaine de l’inutile

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La femme au voile, Alexander Roslin, 1768, Nationalmuseum Sweden

Rien de nouveau sous le soleil : lunettes noires et éventails font leur grand retour. La parade nécessaire aux agressions solaires et autres chaleurs accablantes. Mais non, je vous arrête, je ne vais pas faire la liste des must have de l’été. Bien au contraire. Aujourd’hui, j’ai cette furieuse envie de me méfier de ces « accessoires indispensables ». L’expression sonne comme une antinomie sans en receler la substantifique moelle qui fait de Chesterton le « Prince du paradoxe ». Voilà. Comme cela, on est bien loin des pages fringues de Elle ou Gentleman Quarter. Lire la suite

De l’islam de France

La Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 (crédit Gérard Ducher)

La Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 (crédit Gérard Ducher)

Les récents événements de Trappes ont rouvert une plaie qu’on n’a, à vrai dire, jamais tellement fermée. Lire la suite

De la modernité du totalitarisme

Auguste Forel (1848-1931)

Auguste Forel (1848-1931)

Avec un aveuglement caractéristique, le site Next Libération voyait en Auguste Forel[1], auteur en 1906 de La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, un « prémoderne », dans un article de novembre 2012. Il est devenu courant d’analyser l’Histoire comme une marche constante vers la modernité, avec son lot de « précurseurs », de « visionnaires », etc., comme si personne n’avait rien inventé mais simplement deviné ce que les hommes éclairés du XXe et du XXIe siècle allaient faire. Quand il expose sa théorie sur la sexualité, Auguste Forel n’est donc pas un homme de son temps (ce qu’il était, comme tous les hommes de tous les temps ont tous été des hommes de leur temps) mais presque un homme du nôtre.

Il faut s’intéresser au projet de Forel, qui est de « résoudre la question sexuelle », en ayant  pris soin de « faire table rase des préjugés, des traditions et de la pruderie ». Que dit ce « prémoderne » ? Que l’ignorance est dangereuse et qu’il convient de parler de sexe, de l’éjaculation, de lever les peurs liées à l’accouchement. Cet homme de progrès, proche des protestants libéraux[2], des libres penseurs français, membre des Bons-Templiers[3], socialiste et pacifiste – un proto-Joël de Rosnay, si l’on veut – se prend à rêver, pour l’avenir, à de vastes programmes d’éducation sexuelle. Comme Mme Vallaud-Belkacem et les Suédois d’aujourd’hui, il hait profondément la prostitution. Comme les féministes du XXIe siècle, il parle du clitoris et du plaisir féminin, imagine un monde heureux où la bigamie pourra exister en étant socialement acceptable, où le divorce réglera les conflits (le naïf imagine que l’éducation sexuelle permettra d’en réduire le nombre…), etc. Des pages et des pages ruisselant de bons sentiments sucrés. Du pré-Libération.

Ce que l’article ne mentionne pas, c’est l’eugénisme et le racisme féroces de cet apôtre de la paix mondiale – en passant, le journaliste de Libération admet, mais sans avoir l’air plus gêné que cela, que « qui dit “progrès” dit aussi recherche d’un homme nouveau, débarrassé de ses oripeaux de perversité » : personne ne semble chagriné d’afficher une tranquille sympathie pour les théories les plus infectes des totalitarismes du XXe siècle. Notre bon Dr Forel estime par exemple, dans un chapitre consacré à la sexualité en politique et en économie, que l’urgence est à « enseigner, ou même imposer, d’une façon pratique le néo-malthusianisme aux malades, aux incapables, aux imbéciles, aux amoraux et criminels et aux races inférieures ». Forel prémoderne ? Hitler prémoderne, si j’ai bien compris.

Certes, Forel n’est pas moderne, il l’est en puissance, il n’est que pré. Il n’avait pas vu que le racisme est une imbécillité, que l’eugénisme est une horreur, qu’il n’existe pas de races inférieures (toutes chose qu’on affirme avoir brusquement découvertes au milieu du XXe siècle). Mais enfin Forel au pouvoir aurait-il fait quelque chose de très différent de ce que fit le nazisme ? Ne faut-il pas pardonner aux nazis de s’être trompés sur quelques points, eux qui avaient si bien vu sur tant d’autres ?

Et il faut rappeler qu’à la même époque, d’autres, en petit nombre, pilonnaient l’eugénisme, les stérilisations des parents d’handicapés, les théories raciales qui pullulaient à l’air libre. En 1917, Chesterton, dont on ne s’attend pas à ce que Libération loue la « surprenante modernité », publie Eugenics and Other Evils. Devant le danger qu’il pressent, il se propose de « prouver pourquoi l’eugénisme doit être détruit », affirmant que « l’eugénisme, à petite ou à forte dose, institué lentement ou brusquement, convoqué pour de bonnes raisons ou pour de noirs desseins, appliqué à mille personnes aussi bien qu’à trois, n’est pas plus une chose dont on doive interroger le bien-fondé que le poison. » En septembre 1933, lors d’une entrevue dans The Jewish Chronicle, il explique : « Je suis effaré par les atrocités hitlériennes en Allemagne. Il n’y a derrière elles absolument aucune raison ni logique, et elles sont très certainement l’expédient d’un homme qui, ne sachant trop comment tenir ses promesses sauvages à un peuple exténué, a fini par chercher un bouc-émissaire, et trouvé, avec soulagement, le plus célèbre bouc-émissaire de l’histoire européenne : le peuple juif. » Il se déclare prêt à « mourir en défendant le dernier juif d’Europe ». Dans un recueil d’essais publié en 1940 (six ans après sa mort), il proclame que « tant que nous n’aurons pas totalement détruit la religion mystique de la race chez les chrétiens, nous ne restaurerons jamais la Chrétienté »[4].

Que disait, dans le même temps, le prémoderne ? L’éclairé qui avait compris l’importance de la laïcité (« On devrait trouver, pour la devise du parti socialiste : “La religion reste affaire privée” »[5]), le « chantre suisse des idées nouvelles », comme le gargouille Libération ? Que pouvait bien penser de tout cela un chevalier du Bien, un pacifiste, un socialiste du début du XXe siècle ? Un adversaire de l’alcool et du tabac ? Constatant qu’entasser les malades et les fous dans des hôpitaux et des asiles n’était pas une solution convenable aux « impuretés » de la race, il penchait pour quelque chose de plus radical : « En s’attaquant aux racines du mal et en préparant un terme à la procréation des ratés de corps et d’âme, on fait une œuvre humanitaire encore bien plus belle et meilleure, mais qui frappe moins les yeux et émeut moins la galerie ». Le 14 juillet 1933 est votée une loi en Allemagne sur la stérilisation des alcooliques, des schizophrènes, des épileptiques, des sourds héréditaires, et d’autres « dégénérés ». « Si l’on veut obtenir une marche ascendante de l’humanité à tous les points de vue, il s’agit d’établir une sélection artificielle humaine qui conserve soigneusement les germes de bonne qualité, tout en stérilisant les mauvais. » Non, je ne cite pas la loi, mais notre aimable libre penseur prémoderne.

Il conviendrait pour le camp progressiste d’entamer un salutaire examen de conscience. Tirez le fil d’une idée à la mode, d’une « idée neuve », d’une « avancée sociétale », et il sortira toujours, assez vite, une pelote noire très sale qu’on pensait avoir bien cachée.

Eric Campagnol


[1] Psychiatre et entomologiste suisse, né en 1848 et mort en 1931.

[2] Courant de pensée visant à intégrer le christianisme dans la modernité, en niant la divinité de Jésus et en combattant le cléricalisme et le catholicisme en général, jugés « incompatibles avec la démocratie ». Les protestants libéraux étaient soutenus par des associations comme l’Alliance religieuse universelle, qui mit à la mode la laïcité « à la française » et contribua à son succès. Un célèbre protestant libéral était Ferdinand Buisson, auquel le ministre de l’Education actuel, M. Peillon, a consacré un livre.

[3] Une association luttant contre l’alcool en prônant l’abstinence totale.

[4] The End of the Armistice, 1940.

[5] Les Etats-Unis de la Terre, 1914.

Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (2)

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n'est pas si naïf, se tient sur sa tête et s'exclame avec joie que l'aube est superbe, ce soir.

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n’est pas si naïf, se tient sur sa tête et s’exclame avec joie que l’aube est superbe, ce soir.

(première partie ici)

En résumé, l’idée d’Antoine Compagnon de définir l’antimodernisme comme un pessimisme n’est qu’à moitié justifiée, et il conviendrait en définitive d’y voir plutôt une application du Mooreeffoc, donc de la contradiction, du paradoxe, du retournement des lieux communs, d’où surgissent alors beauté (ou plus exactement sublime), rire et vérité. C’est Joseph de Maistre employant le rationalisme des Lumières pour combattre les Lumières ; c’est Balzac utilisant son époque comme chair d’une œuvre de dénonciation de son époque ; c’est Baudelaire retournant la morale du XIXe siècle contre elle-même ; Bloy proclamant, contre l’antisémite à succès Drumont (à la « néfaste gueule »), que le salut viendra des Juifs justement parce qu’ils sont ignominieux. Le Mooreeffoc est ce qui permet de penser le péché originel sans désespérer. Le Mooreeffoc est la pensée à rebours, la joie, sauvage parfois, de démolir les systèmes de la pensée confortable.

L’antimodernisme a pris ce nom parce qu’il s’est trouvé être l’opposant des modernes, mais ses racines plongent profondément dans les traditions judéo-chrétienne et helléno-romaine. Il s’agit d’une sagesse tout à fait comparable à la scolastique, qui fut la grande entreprise médiévale de conciliation de la raison et de la foi, projet éminemment paradoxal, nourri qui plus est de l’esprit d’un temps de saturation des significations : tout événement, tout homme, toute couleur, tout objet, toute parole, tout être, tout enfin au Moyen Age a une grande profondeur symbolique. La scolastique est le rassemblement de la sapience, de la folie et des symboles dans une seule émission de pensée. L’attraction qu’a exercée le Moyen Age sur les antimodernes est certaine. Léon Bloy est l’exemple le plus frappant ; il conçoit l’œuvre monumentale de son Journal comme une relecture symbolique de sa vie dans le plan divin. Une œuvre méconnue de Balzac est le recueil des Contes drolatiques, écrits dans un ancien français approximatif, et conçus comme une charge venue de la fin du Moyen Age à l’encontre du puritanisme et de la pruderie du XIXe siècle – la réaction scandalisée de la très moderne George Sand, quand Balzac lui en fit la lecture, est là pour en attester. Verlaine après sa conversion n’a que des mots amers pour son époque, et rêve à la vieille Chrétienté :

« Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !

C’est vers le Moyen Age énorme et délicat

Qu’il faudrait que mon cœur en peine naviguât,

Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste. »

Le Mooreeffoc enfin permet de comprendre l’étrange posture qui consiste à vivre dans un monde prétendument détesté tout en l’utilisant pour en faire son œuvre. En effet la relation des antimodernes avec leur époque est absolument paradoxale : la laideur d’un temps déploré a donné naissance à des monuments littéraires : « Des écoles et des ouvriers » dans les Curiosités esthétiques de Baudelaire (1868), son « Voyage » et d’autres poèmes des Fleurs du mal, les descriptions de la Révolution de 1848 dans L’Education sentimentale de Flaubert, ainsi que ses vitupérations dans sa correspondance (« La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme »), la démolition hilare des habitudes de langage du Bourgeois par Bloy dans son Exégèse des lieux communs, la folie des héros chestertoniens (ceux du Retour de Don Quichotte, des Contes de l’arbalète, de L’Auberge volante ou du Napoléon de Notting Hill), la haute tenue du verbe de Barthes. C’est que le Mooreeffoc est une philosophie qui engage à utiliser la contemporanéité, le commun, finalement ce dans quoi l’on vit, pour en prendre le contre-pied. La vérité surgit lorsque l’on a compris l’urgence à quitter la léthargie, à tourner la tête dans tous les sens pour attraper du regard le merveilleux qui se cache et que personne n’ose regarder. C’est en ce sens que les antimodernes ne sont ni pessimistes ni réactionnaires. Ils ont besoin du monde (tel qu’il est) comme le monde a besoin d’eux.

Bien entendu, il est osé de prétendre que Maistre ou Balzac ont appliqué l’idée de Mooreeffoc. Le terme n’existait pas ; ainsi il y a moins chez Maistre de féerie que de douceur et de raison. Mais enfin ce ne serait pas non plus le trahir que de lui prêter un esprit rebrousseur, en bute avec les acceptions, les considérations et les croyances à la mode. Les utilisant, il les retourne comme on retourne une peau, et montre qu’il est possible d’en tirer quelque chose de sain, et c’est précisément la définition que Chesterton donne du Mooreeffoc. L’avantage de ce mot, tout étrange qu’il sonne – saurait-on seulement le prononcer ? – est qu’il fournit un nom à cette manière de penser qui n’est pas la réaction mais la production d’une pensée féconde avec ce qu’on pense néanmoins être un ramassis de déchets. Comme le boui-boui commun se transforme en palais exotique une fois retourné, le modernisme lui-même, quand on l’a renversé cul par-dessus tête, donne naissance au beau, à la raison et à une certaine folie, aux cris et au rire.

On pourrait presque imaginer de ce fait la déception d’un Baudelaire, ou de son descendant Muray, s’ils avaient connu une cessation brusque des manies et des lubies qu’ils détestaient chez leurs contemporains. De quoi auraient-ils tiré leur œuvre ? Philippe Muray, constatant la mort de la poésie, l’agonie du roman, en somme l’engloutissement progressif de la littérature dans la louange sirupeuse, les enfantillages de l’hyperfestivisme et la dictature de cour d’école des « mutins de Panurge », a tenté un grand retournement artistique : la critique, longtemps considérée comme le parent pauvre de l’art, est devenue le tout de celui-ci, et en particulier de la littérature. Tout ce qui faisait autrefois l’art en a été chassé et s’est réfugié dans la critique, qui est désormais la seule possibilité de création artistique. Cela étant posé, il devient admis que le monde moderne, si détestable qu’il soit, est nécessairement devenu l’objet (et au sens le plus profond du terme objectus, ce que l’on jette, voire rejette loin de soi) unique de toute véritable œuvre d’art. Le rejet devient créateur ; d’un même mouvement, l’antimodernisme repousse le modernisme et s’y plonge, le vomit et s’en fait un squelette.

On rejoint là ce qui fait le centre de la thèse d’Antoine Compagnon, savoir qu’il serait plus juste de considérer les antimodernes comme des modernes malgré eux que comme des déserteurs. Enrôlés de force sous les drapeaux du Progrès. Embarqués contre leur gré dans une barque qui les préserve de la noyade, c’est-à-dire de la mort en tant qu’antimodernes. Tant qu’à devoir vivre à une époque où tout semble perdu, autant modeler quelque chose, préserver ce qui peut l’être et construire un art qui ne soit pas céleste et sans attache. On pourrait objecter que Baudelaire fut un tenant de l’« art pour l’art » ; néanmoins son œuvre plonge et s’enfouit dans la laideur observable du monde. Peut-être ne l’a-t-il pas conçue comme une œuvre engagée, une œuvre à message, mais elle reste profondément une œuvre critique.

C’est un nouveau désaccord entre l’antimoderne et le réactionnaire. L’antimoderne accepte de vivre dans le monde où il est né. Contre ce qu’il analyse comme l’effondrement de la création, il se fait créateur. Et s’il est traditionnel – Baudelaire compositeur de sonnets, c’est-à-dire d’une poésie très classique, Balzac conteur et romancier, donc continuateur de Chrétien de Troyes, Bloy lecteur des mystiques médiévaux et créant une œuvre elle-même mystique et pétrie des modes de pensée du Moyen Age, etc. –, il n’a pas le désir de faire renaître une époque révolue ou de pétrifier la tradition, mais de la mêler à la modernité, en fin de compte de la moderniser. Encore une fois, de tout regarder sous un angle inhabituel, hors du commun, en bref lire coffee-room à l’envers.

(à suivre)

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (1)

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G.K. Chesterton (crédit Simon Monroe)

Dans un recueil d’articles publié en français sous le titre A bâtons rompus, Chesterton a cette phrase étrange : « Je crois depuis longtemps que la seule foi réellement heureuse et pleine d’espoir est une foi dans la chute de l’Homme. » Il n’est guère étonnant de la trouver sous la plume de celui qu’on appelait le « prince du paradoxe » ; elle ne laisse pas néanmoins de surprendre. La croyance dans la chute de l’Homme, c’est-à-dire dans le péché originel, cette croyance que le mal n’est pas extérieur à nous mais en nous, qu’il n’est pas absolu mais relatif, autrement dit la croyance qui façonne l’esprit antimoderne[1], cette croyance enfin qui semble être l’essence du pessimisme est au contraire, pour Chesterton, cause de bonheur et d’espoir.

C’est que ce grand écrivain, pourfendeur des travers de ses contemporains, en plus d’être catholique (le catholicisme utilisant précisément la foi dans le péché originel pour combattre optimisme et pessimisme, qui ne sont après tout que deux sortes de fatalisme), est un défenseur de la philosophie du Mooreeffoc. Ce mot barbare n’est pas issu d’une langue mystérieuse, mais de l’anglais, et il fut découvert par l’un des plus grands écrivains britanniques, Charles Dickens. Car mooreeffoc n’est autre que coffee-room lu à l’envers. Un jour qu’il sirotait un café, Dickens fut surpris, lisant depuis l’intérieur les inscriptions de la vitrine, de se découvrir attablé dans une mooreeffoc, et jamais plus il ne put regarder un café sans songer à l’impensable exotisme que recèle un tel établissement. Chesterton (et Tolkien après lui) utilisa cette anecdote, et le Mooreeffoc, érigé en maxime, devint le cœur de sa pensée. Le réenchantement du monde qu’il appelait de ses vœux, en un temps où la machine capitaliste le rendait gris et sans âme, se trouvait tout entier dans ce mot : toute chose, si anodine soit-elle, se révèle féerique dès lors qu’on la contemple sous un angle inhabituel. Autrement dit, le retournement systématique des lieux communs est un moyen très sûr d’accéder à la vérité – et la vérité est nécessairement merveilleuse. Vous croyez-vous dans une coffee-room ? Regardez à l’envers, vous découvrirez que vous êtes en réalité dans une mooreeffoc, ce qui est plus amusant, plus poétique, sans doute même plus vrai.

Ainsi donc l’idée que la croyance dans la Chute serait pessimiste ne tient pas si l’on revoit sa façon d’observer. Si l’on regarde par où personne ne regarde. Le péché originel, bien loin de détruire tout espoir en l’homme, est la seule chose qui permette de penser le libre-arbitre : aucun homme n’est déterminé, puisque bien et mal sont relatifs. Il ne peut ni tomber complètement dans le mal, ni vivre éternellement dans le bien ; le seul déterminisme ontologique de l’homme est sa liberté, finalement son obligation à la liberté. Des chaînes ne le rendent pas moins libre de décider de l’orientation de son âme.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le mouvement antimoderne, qui ne fut certes ni homogène ni bien sûr catholique dans son ensemble – encore que nombre d’antimodernes, de Joseph de Maistre à Bloy en passant par Balzac, Baudelaire, Verlaine, Claudel ou plus récemment Muray, l’eussent été – mais qu’on aurait tort d’accuser trop rapidement de pessimisme. Ce qui définit ce mouvement de pensée, selon Compagnon dans l’ouvrage qu’il lui a consacré[2], peut être résumé en six grandes idées. Une idée historique, la contre-Révolution ; une idée philosophique, les anti-Lumières ; une idée religieuse, le péché originel ; une idée esthétique, le sublime ; une idée stylistique, la vitupération ; enfin une idée morale, le pessimisme. Si la plupart de ces idées semblent tout à fait correctes, il faut cependant discuter de la dernière qu’on a citée, soit l’idée fixe du pessimisme, commune selon l’auteur aux antimodernes. La discuter à la lumière de Chesterton, ce qui est sans doute fort osé, puisque Compagnon n’avait pas dans l’idée de s’intéresser à autre chose qu’à des écrivains français ; puisque, d’autre part, Chesterton ne rentre qu’imparfaitement dans la définition de l’antimodernisme. Mais enfin ce pari repose sur la conviction que Chesterton pourrait nous faire voir, sous un angle nouveau et inhabituel, toute la profondeur des antimodernes, et la véritable joie qui a pu les animer.

Il faut préciser d’abord que le pessimiste, selon la définition qu’en donne Chesterton, est quelqu’un qui, comme l’optimiste, croit au Progrès – seulement il ne l’aime pas. Celui qui ne croit pas au Progrès ne peut pas, par définition, imaginer que celui-ci continuera. Tout est plutôt une question de volonté : la destinée des hommes ne s’infléchit dans telle ou telle direction que dans la mesure où ils prennent les moyens de composer avec le destin (ou la Providence, qui est le nom chrétien de ce que saint Thomas d’Aquin nomme l’ordonnance des effets, autrement dit le hasard), donc d’exercer leur libre-arbitre, ou, pour employer une formule catholique, d’exécuter librement la volonté divine.

Ce serait donc dans un sens très restreint que les antimodernes seraient des pessimistes. Sans croire à la lubie du Progrès, ils n’auraient pas tellement d’espoir quant à l’intelligence de leurs contemporains, soupçonnant ceux-ci de continuer à la professer. Ce pessimisme-là, on comprend bien, est aussi éloigné de la réaction que du conservatisme. Le réactionnaire est celui qui se désole de la disparition des ordres anciens ; en somme, il se lamente de la pente que dégringole la société dans laquelle il vit. De l’autre côté, le conservateur est le satisfait, le confortable ; celui qui ne souhaite qu’une chose, c’est la tranquillité de l’équilibre où il se tient. Loin de ces deux types, l’antimoderne est pris d’un vertige devant l’aveuglement de ses contemporains, dans la clairvoyance desquels il ne croit plus. Il ne souhaite pas que l’on remonte le temps ; il ne souhaite pas baisser les bras : il souhaite que l’on cesse de croire au Progrès. Son pessimisme, en réalité, est guérissable, il est contingent.

Sans cela, il eût été impossible de lire le moindre écrit antimoderne : si Maistre, Balzac, Baudelaire, Bloy, Chesterton, Péguy, Claudel ont écrit, c’est qu’ils avaient encore quelque chose à dire, c’est qu’ils estimaient encore leur cri légitime, c’est qu’ils pensaient que tonner avait encore un sens. Le pessimiste véritable est celui qui se tait ou celui qui se tue. Il reste au demi-pessimiste qu’est un antimoderne la volonté de se battre.

Ce combat peut n’être qu’un diagnostic ; rares sont en effet ceux qui proposent une solution au désastre dont ils se font les peintres. Mais enfin le diagnostic est un pas vers le soin, c’est la première étape du travail d’un médecin. On comprendra peut-être mieux en se disant que le pessimisme antimoderne n’est pas la complaisance dans la plainte et le désespoir, mais plutôt le chagrin de ne trouver nulle part où agripper son espoir. L’antimoderne est quelqu’un qui aimerait pouvoir espérer. En réalité, et c’est là une contradiction, c’est précisément dans cette « idée religieuse » du péché originel que réside l’espoir, ou plus exactement l’espérance. Il restera toujours aux hommes la possibilité d’exercer leur liberté : le mal ou le bien qu’ils font ne sont pas absolus mais contingents.

Un désespéré n’aurait d’ailleurs pas adopté l’idée stylistique de la vitupération dont parle Antoine Compagnon, ni cru dans l’idée esthétique du sublime (soit dans la démesure, l’hybris, la confrontation du grand et du petit). Le pessimiste radical serait un prostré. Nul n’irait plastronner, crier sa colère et tempêter, s’il était absolument  sans espoir.

Non que les antimodernes aient tous été de joyeux lurons. A dire vrai, Chesterton occupe une place à part dans ce mouvement. Son imposant corps secoué d’éclats de rire, il a, parce qu’il était anglais, tâché de faire renaître la tradition du merry man et de l’incarner, l’Anglais tel qu’il existait avant le puritanisme, l’Anglais médiéval, catholique enfin, ce drille personnifié par Curio ou Valentine, les personnages de Shakespeare. Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu ou dans Fusées, Bloy dans les différents tomes de son Journal, ne sont certes pas guillerets, encore qu’ils fassent rire – et Baudelaire a bien terminé sa vie sur un long cri plein d’un humour rageur : Pauvre Belgique !

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Eric Campagnol

[1] Les « modernes » ou « modernistes » seront entendus comme les adeptes de la foi dans le Progrès comme perfectibilité de l’homme, de ses mœurs et de la société en général.

[2] Antoine Compagnon, Les Antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.