Méditations journalistiques

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Rien de tel pour se faire une idée de l’esprit du temps que de comparer chaque matin les unes du Figaro et de Libération. Souvent, elles n’ont apparemment rien à voir ; mais que les deux faces de la lune soient différentes ne les empêche pas d’appartenir à la même sphère. Lire la suite

Nombre de mes amis

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Où sont les flans?

Nombre de mes amis, durant les derniers mois m’ont demandé pourquoi je ne manifestais pas contre le projet de mariage pour tous. Je les comprends, moi-même extérieurement, je me donnerais le Bon Dieu sans confession.

Je ne débattrai pas du pour ou contre le « mariage pour tous » ; je souhaite simplement parler de la « Manif Pour Tous ». Et je ne crois pas à l’efficacité politique de ce mouvement. Lire la suite

Le temps des gitans

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image tirée du film de Kusturica

En 1989, alors que le Mur de Fer s’effrite et que l’Est se réveille enfin de son cauchemar communiste, Emir Kusturica, le grand cinéaste serbe, remporte le prix de la mise en scène à Cannes pour son chef-d’œuvre, fresque mélancolique sur la communauté tzigane des Balkans, Le temps des Gitans. Le film est tourné en romani, la langue des Roms, et raconte l’histoire d’une famille violentée par l’organisation mafieuse de sa communauté. Lire la suite

Nathalie Kosciusko-Morizet, nager dans le néant

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Paris Match, 23 mars 2005.

A quoi sert Nathalie Kosciusko-Morizet ?

Elle a été porte-parole de Nicolas Sarkozy pendant sa dernière campagne, avant de s’en prendre au principal inspirateur de cette même campagne, Patrick Buisson, l’accusant de vouloir « faire du Maurras ».

Elle s’est abstenue lors du vote du Mariage pour Tous, arguant qu’elle désirait une union civile. Précisément : lorsqu’on veut une union civile, c’est qu’on ne veut pas du mariage. Quand on ne veut pas d’une loi, on vote contre. Surtout quand on est dans l’opposition. Lire la suite

Mean Mrs. Merkel

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L’ogresse, Riccardo Valsecchi/digitaljournal.com

Le Gouvernement espérait pouvoir se reposer de ses récents efforts, quand tout à coup le Parti socialiste sortit du placard et cria d’une voix aiguë : « Méchante Madame Merkel ! Ouh, la sale petite égoïste ! » Le Gouvernement s’empressa de refermer le placard, mais trop tard : la Droite a entendu. D’une voix sévère, elle se répand en imprécations : « Comment osez-vous ? Vous jouez aux apprentis sorciers, bande de germanophobes ! » (Si même la droite se met à sortir les –phobes, où va-t-on?) Le gouvernement écrase discrètement le pied du Parti socialiste et temporise d’une petite voix angoissée. Lire la suite

Vivent les mariés

La joie de deux ectoplasmes à l'annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l'autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

La joie de deux ectoplasmes à l’annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l’autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

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Le titre de cet article reprend celui de la une du jour de Libération (notez qu’il est ironique et que la syntaxe en est corrigée). La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe vient d’être votée, et c’est une bien longue phrase à dire quand on est essoufflé par le bonheur comme je le suis.

Vivent les mariés, chante-t-on déjà, et champagne pour tout le monde, c’est un grand jour pour la démocratie, pour l’égalité, pour l’amour, les droits de l’homme, les papillons et la République française. Nul doute qu’on se congratule dans les chaumières, qu’on est fier d’avoir un président et un gouvernement capables de s’asseoir sur toutes leurs promesses sauf celles qui divisent les Français et qui ne coûtent pas un rond.

La gauche n’est plus que l’ombre laide et rosâtre de ce qu’elle était. Depuis quand, tiens, se préoccupe-t-elle d’amour ? Depuis quand défend-elle, bec et ongles, le mariage ? Depuis quand, grands Dieux, est-elle libérale (et dans tous les sens du terme, s’il vous plaît : furieusement favorable aux joyeuses démolitions de l’Union européenne, collabo au FMI, et piteusement tombée du pinacle de la lutte ouvrière aux caveaux de la défense des droits des homosexuels) ?

Bien sûr, elle n’a jamais manqué de prétendre son combat conforme au Bien, mais après tout qui ne le fait pas ? Ce qui est plus embêtant, c’est qu’elle se soit mise, par une sorte de régression intellectuelle, à professer, partout où ses petits pieds potelés la menaient, la morale, la moralisation, le moralitarisme, ne manquant jamais une occasion de moraliser ceci ou cela – à commencer par la politique, qui est aussi éloignée qu’on peut l’être de la morale. Vient le tour du mariage, naguère encore objet de violentes luttes pour en arracher la dimension religieuse : là où la gauche d’antan défendait le divorce et le libertinage, contre la rigueur du mariage chrétien fondé sur la charité et la fidélité, celle d’aujourd’hui a cherché par tous les moyens, et est parvenue à élargir le plus possible cette institution qu’elle est censée détester, et, accrochez-vous ! elle est même allée jusqu’à prétendre que le nombre de divorces étant très important chez les hétérosexuels, la grande fidélité, l’amour qui unit les familles issues de homosexuels (qui, eux, ne sont pas alcooliques et ne battent pas leur progéniture) allaient être à même de sauver le mariage. Rien que ça. Je ne sais plus qui disait ces âneries – Najat Vallaud-Belkacem, Audrey Pulvar ou une autre cruchasse du même acabit.

Je ne suis pas de gauche (et, aujourd’hui, bien incapable d’être de droite : je ne peux adhérer à ce qu’on s’est mis à appeler « droite », et qui est si éloigné de Burke, Maistre, Baudelaire ou Bloy qu’on pourrait aussi bien l’appeler « gauche », ou « milieu » ou « truc »), mais ça ne m’empêche pas de vouloir du bien à la gauche, ne serait-ce que pour trouver, dans la France moderne, un adversaire valeureux comme mes lointains prédécesseurs ont pu avoir. Je souhaite une vraie gauche en face de moi, une gauche qui puisse batailler avec moi sur l’Histoire, le progrès, la révolution et la réaction, les problèmes et les solutions, et je refuse la moindre considération à cette gauche en papier-mâché qui se secoue les bourrelets après une victoire de pacotille sur un sujet ridicule, qui se présente comme le Christ en marche vers le Paradis des arcs-en-ciel, des confettis multicolores et des barbes-à-papa géantes, cette gauche qui n’est qu’un tas de crétins puérils dont je n’ai à dire que le plus grand mal, incapable de l’estimer le moins du monde.

Je pourrais me murer dans le silence mais j’ai de la bile à revendre, et elle est d’autant plus acide que ce n’est pas dans les rangs lâches de la droite à demi vendue que je vais pouvoir la ravaler sans broncher. Mais vivent les mariés, cela va sans dire ; les homo, proto, hétéro, coco, rigolosexuels, enfin tout ce qu’on voudra, vive tout si vous voulez, mariez-vous, tous pour le mariage et le mariage pour tous, mais marrons-nous plutôt. Tout cela n’est pas très sérieux.

Eric Campagnol

Mourir pour le mariage ?

Delacroix, "La Liberté guidant le peuple" (1830)

Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » (1830)

Le 4 mai 1939, dans le journal  L’Œuvre, Marcel Déat se demandait, avec tout l’esprit qui le caractérisait, s’il était bien raisonnable de s’engager à propos de Dantzig. En effet, il s’agissait de mettre un terme au pangermanisme juridique et diplomatique qui semblait n’en plus finir après l’annexion de l’Autriche et la conférence de Munich. « Mourir pour Dantzig ? » ironisait-il dans un titre demeuré célèbre, en intellectuel sage et serein. Il voyait une guerre aventureuse, là où se déroulait en réalité une bataille inscrite dans un contexte géopolitique bien plus large. Et pourtant il sera le premier à accuser la gauche de n’avoir rien fait pour empêcher la débâcle de 1940. Il sera d’ailleurs condamné à mort par contumace à la Libération.

Rassurez-vous ce n’est pas une énième reductio ad hitlerum si chère aux vigilants de tous bords, seulement une mise en perspective. Le mariage est une première bataille dans une guerre culturelle plus vaste, qui nous oppose au centralisme, à la technocratie, au néolibéralisme, au darwinisme social, et à la connerie mondiale organisée et sciemment utilisée. La droite a rencontré trois écueils dans son histoire : le fatalisme ou l’inertie des gens sereins, le boulangisme (attente  toujours déçue de l’homme providentiel), et la division. Et il est bon de les avoir en tête alors qu’elle semble relever la sienne.

« Défendre la civilisation ? Combattre la société du spectacle, le jacobinisme et l’énarchie ? Ce n’est pas un peu exagéré ? Il ne faut pas trop en faire non plus, ce n’est qu’une manif, ce n’est jamais qu’un million de personnes. Ce n’est qu’un mouvement relayé dans le monde, parmi d’autres. Mais en tout cas ce n’est pas le sens de l’histoire ! », répondent les incrédules, les éclairés et ceux qu’on a qualifiés de « mesurés ». Oubliant que la mesure est fort relative suivant le bord vers lequel on penche. « Faut absolument faire tomber le gouvernement pour que Sarko revienne », répliquent ceux qui chérissent les causes dont ils déplorent les effets, pour paraphraser Bossuet.

Ne rien attendre et rester désenchanté, voilà le premier mal du contemporain, que Cohn-Bendit comparait à un maniaco-dépressif qui passe de l’enthousiasme le plus fiévreux au désenchantement le plus désabusé. Tout attendre de l’Etat, voilà le deuxième mal qui touche les Français, qui n’ont toujours pas pris compte la mise en garde de Tocqueville : en démocratie, il faut une société civile forte, organisée et diverse, c’est-à-dire aussi de droite, si l’on veut une politique saine, et un corps social apaisé. Ce n’est pas le cas en France, où les pouvoirs sont inégalement répartis, et où on laisse des Flans gouverner, des Savonarole faire la loi et des gratte-papiers les appliquer.

La division pour la droite, c’est le syndrome des extrêmes qu’avait bien analysé Lucien Rebatet, après la venue de Pétain au pouvoir. « La droite des extrêmes n’est jamais d’accord que sur des désaccords et sur des mécontentements. C’est par nature un  mouvement voué à l’inertie, la division et la défaite. » (Les Décombres) il ne faut pas disqualifier tel ou tel parti (enfin si mais il ne faut pas le dire), il faut simplement remarquer que ce sont des mouvements bigarrés qui ne sont pas appuyés sur des écoles politiques très rigoureuses ni sur une réflexion de fond puissante, défaut qui touche la plupart des partis depuis la fin du socialisme et de la droite traditionnelle. Ce qui participe de ce que dénonce le philosophe allemand contemporain Sloterdjik lorsqu’il évoque  le nihilisme latent et abrutissant de l’esprit de mort qui s’est répandu au lendemain du traumatisme de la Grande Guerre,  touchant d’abord une avant-garde en 1918, puis une majorité à partir de 1968. Et dont la conséquence est qu’on s’abstient de penser avec ambition et audace dès qu’il s’agit de politique. Des partis, oui oui, que des partis, non, non pour parler comme dans la manif de Koch.

La situation actuelle est inédite et potentiellement insurrectionnelle, car les grandes crises sont toujours une conjonction de crises : institutionnelle (Europe et France), régionale (Grèce, Espagne, Chypre), financière, culturelle et politico-charismatique (Flamby). Seulement, il ne faudrait pas que la droite se fasse encore floutée par elle-même. Et pour cela il faut qu’elle se réorganise en société civile, et qu’elle joue un rôle de contrepoids en face du politique, afin de le tempérer, l’éclairer, et de le soutenir. Une société civile forte et unie résoudrait tous les problèmes : délinquance, désengagement, déculturation, individualisme, débilité de masse… Allô quoi, t’es citoyen et tu crois même pas en la politique.

Alexandre Pâris