Du commerce érotique (1) : De l’hygiénisme social à la Bourse de Francfort

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Beate Uhse en 1937, (alors Köstlin) première femme aviateur à faire de la voltige. Elle a alors 17 ans.

Jean-Suie Fortaise nous fait découvrir les dessous du sex-shop. Avec un mélange d’humour et de sérieux dont nous lui savons gré. 

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Spring Breakers : franchir les portes de l’empyrée ?

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Qu’on se le dise, quand on décide d’aller voir Spring Breakers on se sent tout émoustillé, un peu comme lorsque l’on décide de voler un bonbon à 2 centimes chez le boulanger. Et oui, il suffit d’avoir vu la bande annonce et surtout les posters qui tapissaient le métro parisien pour supposer que l’on va passer 90 minutes de bonheur et voir se trémousser les jolis petits postérieurs de Selena Gomez, Vanessa Hudgens et Ashley Benson. C’est suffisant. Mais pourtant, en cinéphile averti, on jette un rapide coup d’œil aux critiques et on manque de s’étouffer quand on se rend compte que Le Monde, Les Cahiers du cinéma (ceux qui mettent 1/5 à Argo et qui ne sont jamais contents) tout comme d’autres ont mis 5/5.

Les cinq premières minutes ne sont pas décevantes car le film s’ouvre par une scène filmée au ralenti dans laquelle on aperçoit à loisir la vulgarité, la folie, l’alcool et de plantureux attributs féminins. Evidemment, on est content, on était quand même venus pour ça merde ! Les magnifiques ralentis sur de jeunes éphèbes versant des cannettes d’alcool qu’ils tiennent au niveau de leur bas-ventre dans la gorge déployée de jeunes nymphes assises sur la plage nous laissent pantois, la bouche, la nôtre, salivant et grande ouverte.

Pourtant, au fur et à mesure que le film avance, un malaise, un mal-être se fait sentir. En effet, de même que le procédé de Verfremdung, distanciation, chez Brecht, l’empyrée[1] présenté, le comportement déluré et sans limites de nos jeunes adolescentes en chaleur ne nous permet d’éprouver pour elle, à aucun moment ni émotion, ni empathie. Dès lors, il n’est jamais possible pour le spectateur d’entrer pleinement dans l’univers décrit par le film, il se sent témoin impuissant d’un spectacle déversant sur nous un flot de grivoiseries et de violence tant physique que morale. D’où ce sentiment de malaise permanent qui s’imprègne peu à peu dans l’esprit du spectateur pour aller jusqu’à devenir insoutenable au bout d’une heure. Harmony Korine arrive à nous surprendre de belle manière. Quant à savoir de quelle façon, il est difficile d’en juger.

Le scénario du film, qu’on ne dévoilera pas, tient en deux lignes et les dialogues sont peu nombreux, voire inexistants face au déchainement furieux des plans violents et brutaux. Pourtant, cela ne choque pas, au contraire, cela participe de l’ambiance du film et la renforce. Or, ici, c’est justement l’ambiance, malsaine, pernicieuse et perverse qui crée le film et contamine le spectateur jusqu’à ce qu’il ne puisse plus supporter la vue de ce « rococo bling-bling ». Nos « héroïnes » rencontrent un gangster en la personne de James Franco, dont les dents sont plaquées or. Ce sourire devient abominable, synonyme de l’inadéquation des personnes avec le monde réel.

Se sentir vivre, voilà une expression intéressante et à laquelle nos quatre jouvencelles délurées sont particulièrement attachées. On pourrait légitimement penser que le film contenant 80 minutes (sur 90) de trémoussage d’arrière-trains et de mamelles serait une apologie du plaisir, il n’en est rien. On a ici non pas à faire au plaisir mais à l’excitation constante. Pour les héroïnes, cette recherche de l’excitation est une spirale négative sans fin ni limites de laquelle on pourrait rapprocher le divertissement pascalien. Mais point trop de philosophie, Pascal ça ne va pas vraiment avec nos pucelles dénudées, qui passent leur temps à se droguer, donnant l’occasion à Korine de nous déstabiliser par moult ralentis et répétition, toujours dans l’idée de nous éloigner du sujet. Cela participe de l’esthétique du film qui est véritablement à part. On se croirait presque dans un film de Wong Kar Wai dont le but originel aurait été dévoyé. Tout devient lourd et pesant, poussant le mimétisme jusqu’à l’écœurement.

L’ambiance du film est également créée par le grain de couleur de ces images ultra-colorées, luminescentes et par là extrêmement agressives à l’œil.  Les textes eux, oscillent entre le mensonge et la bêtise. Si l’on y adjoint le bruit froid et métallique de déchargement d’un revolver à chaque ellipse, qui devient rapidement insoutenable au bout de la quinzième fois, on se trouve à des années lumières d’High School Musical. A ce moment, le sentiment malsain qui anime les personnages et la perversité a presque atteint son acmé. L’ictus n’est pas loin pour le spectateur.

La dernière scène est parfaitement symptomatique de l’ambiance du film. Celle-ci est volontairement outrancière, il s’agit d’une fusillade, mais se termine par la vue des postérieurs, charmant d’ailleurs, de Vanessa Hudgens et Ashley Benson. Or, cette scène finale est une overdose pour le spectateur. Harmony Korine parodie, de manière ultraviolente, les films niais dont le seul attrait réside dans les filles à moitié ou complètement dénudées. Et ça marche, il arrive un moment au bout duquel il devient impossible pour le spectateur d’assumer pleinement de regarder cet érotisme. Il faut noter que dans la scène finale nos héroïnes sont en bikini jaune, avec tout de même le visage masqué par une cagoule rose, faut pas déconner, on pourrait les reconnaître sinon ! On ne se préoccupe plus que du corps, c’est-à-dire de l’apparence d’autrui et cette tendance, qui est certes inhérente à l’homme, s’est cependant développée de manière exacerbée à notre époque où l’on constate une tendance outrancière à juger rapidement les personnes d’après leurs attributs extérieurs.

Finalement, ce film est-il un constat ? Est-il une parodie ? Est-il moral ? Difficile de juger. En tout cas, c’est un film à voir car il ne peut que surprendre et déjoue beaucoup de clichés, dont on pensait le film empreint, en les parodiant d’une manière certes discutable. Une chose est sûre, on se situe à l’heure de l’apparence, où il s’agit de montrer, montrer, toujours montrer, tout montrer, trop montrer… Et si on parlait plutôt ?

Baruch


[1]Dans l’Antiquité, la plus élevée des sphères célestes, figurativement, le lieu des délices par excellence.