Le Chevalier aveugle

Le chevalier, la mort et le diable

Albert Dürer, « Le Chevalier, la Mort et le Diable », 1513

Et il leur dit : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin. »« Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives. » Il leur répondit : « C’est bien assez ! » Lc 22, 36-38

C’est d’abord avec surprise et incompréhension que j’ai appris hier le suicide spectaculaire de Dominique Venner. M’est d’abord venu à l’esprit le dialogue suivant le suicide de Jean Rochefort dans RRRrrrr ! :

« – Il l’a dit, il l’a fait. Grand homme.

– Grand con, oui… » Lire la suite

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L’évangile selon saint Emile

Zola_Leandre

L’auteur de la grande saga des Rougon-Macquart est indéniablement un grand écrivain, et courageux avec ça. Dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, il accusa les accusateurs avec une verve et un cran indéniables. Bien sûr, il y eut avant lui Bernard Lazare[1]  et quelques autres pour soutenir le malheureux capitaine, mais le coup de maître fut J’accuse… !, camouflet splendide. Les Drumont, Monniot, Méry et la crème des officiers français pouvaient aller se rhabiller.

C’est que, pense-t-on, Emile Zola fut un défenseur philosémite de la justice, un bon vieux socialiste pacifique comme on les aime. Une sorte d’affectueux grand-père progressiste. On n’aurait qu’à moitié tort de le croire, mais il convient de regarder d’un peu plus près son activité littéraire à la fin de sa vie. Les Rougon-Macquart, son œuvre la plus célèbre, et l’affaire Dreyfus à la fin des années 1890, ont totalement occulté le second grand cycle romanesque qu’il avait entamé – et qu’il ne termina jamais.

En réalité, ce cycle est plutôt une paire de cycles, puisqu’il écrit Les Trois Villes entre 1893 et 1898, avant de se consacrer jusqu’à sa mort en 1902 aux Quatre Evangiles. Je n’ignore pas la sainte haine moderne pour les amalgames, aussi je m’empresserai d’amalgamer ces six romans (il n’a jamais écrit le quatrième évangile) puisqu’ils constituent certainement l’aboutissement de la pensée de l’écrivain. Trop souvent dédaignés par la critique, considérés par elle comme les délires mystiques d’un vieux gâteux, ils sont en réalité, lorsqu’on s’y penche un peu, l’accomplissement de toute une vie de réflexion et d’écriture.

Les romans retraçant l’histoire des Rougon et des Macquart sont les témoins de l’obsession zolienne de la généalogie et de la transmission, en même temps que de sa tendance à la complaisance « pornographique », comme on le lui reprochait à l’époque. Ce n’est pourtant rien comparé aux Trois Villes et aux Quatre Evangiles. Le premier de ces cycles est tout bonnement l’histoire d’un prêtre qui finit par se défroquer, soit un long striptease qui se veut un universel appel à l’abandon des oripeaux de la religion pour pouvoir ensuite copuler, copuler, copuler encore comme le font les héros des Quatre Evangiles. Le roman Fécondité n’est en fin de compte qu’une longue enfilade dans un monde où les hommes, véritables lapins, n’ont en tête que la perpétuation de l’espèce – et paradoxalement une sainte horreur du sexe, Zola étant un moderne (et on a vu ce que les modernes pensaient de la sexualité et de sa présence dans l’art, lorsqu’ils attaquèrent le Madame Bovary du très antimoderne Flaubert et, la même année, Les Fleurs du Mal du catholique Baudelaire).

Dans ses derniers romans, Zola se fait le prêcheur d’une nouvelle religion, ce qui était très à la mode, et cette religion repose évidemment sur les ruines des villes trop catholiques de Rome et de Lourdes, et de Paris le débauché, défiguré qui plus est par la récente basilique du Sacré-Cœur. Cette religion est celle de l’avenir et mettra fin à l’Histoire – c’est-à-dire d’une part à la cité, à la ville, où sont concentrés les péchés du monde, d’autre part au catholicisme, dont le Dieu s’est incarné dans l’Histoire humaine en sortant du vagin d’une femme, ce qui donnait à Zola des nausées, ainsi qu’il en fait mention dans sa correspondance –, elle y mettra fin en recrutant ses fidèles à la campagne, où l’on fait beaucoup de petits socialistes. Cette religion substituera à l’Histoire la généalogie, donc les gènes, la génération, témoins d’une infinie métempsycose, de la renaissance permanente et infinie qu’on appelle le Progrès, contre quoi a lutté l’Eglise de toutes ses forces.

Il faudrait écrire une histoire religieuse du XIXe siècle pour comprendre le XXe et le XXIe. Le ministre de l’Education nationale, M. Peillon, a récemment publié une étude sur Ferdinand Buisson, l’un des pères de la laïcité et de l’éducation moderne, très éclairante sur le caractère religieux et anticatholique de la laïcité, sur son origine protestante et socialiste. Le combat des Hugo, des Michelet, des Ferry, des Zola n’avait pas comme on l’a trop souvent cru pour but de libérer l’homme du joug religieux, mais de l’affranchir de la tutelle de l’Eglise catholique, ce qui est très différent, puisqu’il s’agissait de remplacer une religion par une autre et non de nier les religions. A la fin de sa vie, Zola nous offre donc un résumé frappant des croyances modernistes, qui se résument à une vaste tentative de réhabilitation des hérésies – catharisme, arianisme, manichéisme, Réforme, etc.

Ce qui engage à relire les grands écrivains socialistes sous un jour nouveau. Le réalisme d’Emile Zola n’est pas constitutif de son œuvre, laquelle est plutôt irréaliste, parce que téléologique et religieuse. La précision de ses études sur le terrain, ses longs séjours à Rome, à Lourdes, sa connaissance de Paris, servent en définitive de socle à un véritable prêche sur l’avenir, donc sur ce qui n’existe pas. Enrobé comme de juste dans un discours sirupeux de grand-père gâteux sur la probité et la vertu, dont on trouve toujours des traces – encore qu’avec moins de talent, cela va sans dire – dans les vomissements rose bonbon des adorateurs d’Audimat, dans les diarrhées sucrées de la caste télévisuelle, dans le babil infini des adultes infantilisés, espèce très commune en ces temps 2.0. Je laisserai le dernier mot à ce cher Léon Bloy. A la place de Zola, mettez n’importe quel nom de présentateur, homme politique ou chroniqueur de Libération, des Inrockuptibles ou d’autres papiers d’apocalypse : « Combien le vice paraît aimable comparé à la vertu offerte par Emile Zola ! »

Eric Campagnol


[1] Célèbre anti-antisémite qui considérait que Léon Bloy, que la censure moderne a tendance à qualifier de « nauséabond » (notamment parce qu’elle ne comprend pas son chef-d’œuvre, Le Salut par les Juifs), c’est-à-dire immonde, était tout sauf un antisémite.