Chroniques colombiennes (3) : Mas Anécdotas

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La suite des aventures de SOJ en Colombie.  Lire la suite

Chroniques colombiennes (2) : Anécdotas

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© SOJ

Toujours dans l’idée de donner un aperçu des découvertes qui agrémentent mon nouveau quotidien, je propose cette fois-ci un modeste florilège d’anecdotes diverses… Lire la suite

Médaille d’opprobre

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Poutine par les Pussy Riot, ©Abode of Chaos

La Russie est sous le feu de toutes les attaques en ce moment. De son implication dans la guerre civile ukrainienne, terre du premier Rus1, à son action diplomatique (et militaire) en Syrie, rien ne semble pouvoir la sauver de la défiance et de l’antipathie médiatique ; pas même la grande fête universelle du sport que sont les Jeux Olympiques. Lire la suite

La loi du marchand de sable

Depuis quelques décennies, la société contemporaine s’amuse. Elle s’amuse de tout, elle s’amuse de rien, elle rit à l’occasion, elle rit au quotidien ; elle se joue du monde, elle se joue d’elle-même, elle fête l’événement, elle fête la fête ! Et qu’on se rassure, cela peut durer. Car notre centre aéré national a plus d’un divertissement dans son sac. Enfants, nous feuilletions Youpi, aujourd’hui, après une petite recherche sur Yahoo!, nous pouvons faire nos achats sur Houra.fr : à l’évidence tout cela ne manque pas d’être « trop cool. »

Il convient de rappeler qu’en créant le « principe de précaution » en 1992, les chefs d’Etats présents au sommet de Rio ont offert au monde entier un voyage en déresponsabilité organisée au pays des Schtroumpfs. C’est ainsi, dans un contexte de grand enthousiasme juvénile, que les gouvernements se sont investis du devoir de faire front commun contre le danger, de dresser des barricades contre les risques quels qu’ils soient, en somme de repousser collectivement le méchant Gargamel. « Bonne nuit les petits » est depuis un des slogans de notre brochure constitutionnelle, avec son partenaire Mondial Assistance qui nous offre une assurance tous risques ; le fameux package « principe de précaution » est maintenant de série. 100% offert, une seule condition : se répéter qu’on est vraiment content d’être heureux.

L’idée est géniale : la communauté se voit proposer un repos sans contrainte ni souci, alors que le gouvernement a carte blanche pour pallier toute éventualité probable qui risquerait de nuire potentiellement aux festivités générales.

Effectivement le « principe de précaution » adopté en 1995 par la loi Barnier oblige l’Etat à suivre en toutes circonstances le précepte « mieux vaut prévenir que guérir. » C’est heureux me direz-vous, puisqu’on imagine bien les affres que pourraient causer dans un pays l’adage « dans le doute s’abstenir »… Néanmoins le principe de précaution en incitant sans cesse à la prudence et même à la surprotection fait souvent le jeu de la déraison. Le fait est qu’on ne s’embarrasse même plus d’une évaluation censée du danger qui est encouru à la suite d’une crise, pour préférer prendre systématiquement le parti du pire. Qu’on en juge. Lorsqu’en 2010 planait le spectre de la pandémie mondiale H1N1, la France fut l’unique pays avec la Grèce à se ruer sur les vaccins Pendemrix, Panenza et Focetria pour la modique somme de 800 millions d’euros. Joli budget pour une soirée « open-bar » réussie. Certes peu de préventes ont été vendues mais qu’importe ? Le gouvernement a carte blanche pour que la fête perdure et la population inconséquente et insouciante, s’est à nouveau enivrée pendant des mois du parfum bucolique qui émane de la sueur du berger étatique.

Réjouissons-nous, un nouveau tetrapharmakon est né : l’homme est un agneau pour l’homme, le bonheur est dans le pré, Marianne la chèvre y pourvoira, on peut sauter sans crainte dans le précipice. Faites vos jeux rien ne va plus ! Voilà à quoi nous a conduit la rare combinaison d’une société prête à tout et d’un Etat bon à rien ; on ne veut plus parler de prise de risque, on préfère somnoler dans un attentisme rassurant certes, coupable néanmoins. Coupable par manque d’engagement, coupable par le refus de prendre à bras-le-corps ses responsabilités, coupable de renâcler à prendre le temps de la réflexion, coupable d’être incapable d’appliquer un précepte général à la réalité du cas particulier. On ne juge donc plus, on applique bêtement la règle, le nouveau paradigme dogmatisé : « surtout ne prendre aucun risque. »

Par quel sort, sommes-nous donc devenus des bougres courbant l’échine à la loi du moindre effort, une clique de navets blafards sans rêve commun, des créatures humaines étiolées et moribondes, sans audace ni ambition hormis celle de jouir sempiternellement de l’instant présent ? Force est de constater qu’en deux générations, l’Homme a su parfaitement s’adapter aux nouveaux codes de la société qu’il a créée. Boulimie de la consommation de masse, idylle des loisirs sans contrainte, passion du libéralisme effréné, foi dans la mondialisation à flux-tendu, jouissance par l’instantané : Frankenstein s’est transformé en son propre monstre. Or la valeur constitutive de ce matérialisme exacerbé est le temps, car on le répétera jamais assez : le temps c’est de l’argent.

On ne saurait par conséquent se permettre le luxe du calcul, le coût du raisonnement, mécanismes surannés désormais trop longs, trop chers. Le remède miracle tout trouvé pour préserver un temps précieux est ainsi le « principe de précaution », nous permettant de nous affranchir de toute finesse d’analyse, exercice convenons-en intellectuellement plus exigeant que la simple réaction épidermique d’une horde de vierges effarouchées pourtant dénommés « dirigeants politiques » et incapables cependant de quelque recul que ce soit. Il est à cet égard amusant de remarquer que les seules institutions capables de s’accorder le faste de la projection à long-terme sont encore les banques, à la différence notable des Etats, qui se laissent administrer placidement la saignée d’un taux d’emprunt à deux chiffres sur dix ans…

En somme, le « principe de précaution » est l’illustration anthologique du temps politique qui tâche tant bien que mal de se plier aux impératifs dictés par le temps économique.

L’Etat, père de famille effrayé à l’idée de faire acte de courage, tire ainsi désespérément la main de son peuple bambynisé. Le choix nous échappe toujours mais quelque part c’est tellement plus facile de se s’adonner nonchalamment au serein charme de l’insouciance.

Au milieu du XIIIe siècle un texte intitulé Li Fabliaus de Coquaigne décrivait une utopie : le paradis terrestre du pays de Cocagne. Dans ce monde inversé, manifestation de la contre-culture, où la paresse est prônée alors que le travail est proscrit, constituant ainsi l’antithèse des valeurs et des mœurs officielles, les fêtes sont continuelles. Nuit après nuit, les enfants et les impies, le luxe et l’oisiveté sont ainsi célébrés. Or l’Homme moderne met aujourd’hui tout son art au service de la métamorphose de ce mythe en réalité au point que la fête, jadis gageure occasionnelle de la transgression, est devenue l’apanage obsessionnel du quotidien. Déjà Rivière dans La nef des folz du monde faisait le lien entre une place de plus en plus grande donnée à la libre entreprise capitaliste et l’abandon des dogmes immuables de l’éthique chrétienne, remplacés par la volonté de se livrer à toutes sortes de plaisirs aussi divers que malsains. Ce qui l’attristait le plus en fait dans la « renaissance » de sa société, c’était l’exaltation de l’excès au mépris de la mesure, désormais abandonnée.

Le principe de précaution est en tous points conforme aux excès que dénonçait Rivière : la jouissance chimérique d’un matérialisme exacerbé rend évanescents les enseignements que nous inculque une culture millénaire, alors que nous moquons le bon sens au profit de la paresse intellectuelle et morale. Les calculs raisonnables d’un État responsable ont laissé place à l’enfantine hystérie des gouvernements, qui engagent immédiatement tout l’arsenal des moyens dont ils disposent pour palier un danger présumé, voire fantasmé.

Cette innovation révèle la vanité de notre monde. Car non seulement le principe de précaution  participe du désir de l’humanité de tout maîtriser, sorte d’illusion faustienne, mais aussi de tout cautionner sauf ce qui lui échappe, j’entends ce qu’elle ne se donne plus la peine de comprendre ou l’inconnu auquel elle refuse toute confrontation.

C’est à ce prix que l’enthousiasme benoît à l’endroit du progrès est sauvegardé mais lorsque le moment viendra d’admettre que l’euphorie a fait long feu, tout un chacun conviendra qu’il avait omis de prendre l’élémentaire précaution de mettre son cher principe en abîme ; c’est-à-dire en l’appliquant d’abord lorsqu’il s’agit de l’employer…

E.F.