Petit président deviendra grand

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L’infant Pierre-Charles de Bourbon et Bragance, par N.-A. Taunay, (1785).

« Quand j’étais petit, on m’a dit que n’importe qui pouvait devenir président. Je commence à le croire. » Clarence Darrow

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Petit tableau parisien

Crédit : loiclemeur

Crédit : loiclemeur

C’était un matin froid, un matin de janvier. Paris se saoulait d’inconscience, sous un ciel lourd d’inattention. On avait versé du purin devant l’Académie de la Conscience, et tout cela sentait un peu. Les gens grommelaient en mangeant leurs sandwichs, aux heures de grande affluence. Lire la suite

La muraille de la dette

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Un ancien membre d’un cabinet ministériel du gouvernement Ayrault faisait part, à l’occasion d’une confidence enjouée[1], de la situation peu enviable du gouvernement. En effet, le « président du changement » a été élu à la faveur de ses promesses de sauvegarder le modèle social français malgré la crise, et de renforcer la démocratie sociale à travers différentes Lire la suite

La fleur au fusil

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Bachar, je suis ton pire cauchemar !

En ce soir du 6 septembre sur le tarmac de l’aéroport, tout un parterre de journalistes accueille François Hollande, de retour du sommet du G20. Tandis que le conflit syrien est sur toutes les lèvres au pied de l’avion présidentiel, le décalage entre le pitoyable revers que vient d’essuyer la diplomatie française à Saint-Pétersbourg et l’engouement cependant affiché de l’intelligentsia parisienne, remémore au président une phrase de Daladier : « Ah les cons, s’ils savaient… » Lire la suite

Doux Bellorum

soldatNon content d’avoir eu sa guerre avec le Mali, notre Président semble y avoir pris goût. Les sondages ne nieront pas un constat simple : une bonne grosse guerre, ça fait chef. En conséquence, avec une paire de guerres, et cela soutenue par les Américains et l’ami Barrack, on l’imagine déjà en Lord of war. Lire la suite

Assolement quinquennal

Charge de CRS le 24 mars 2013 (crédit : Witt. SIPA)

Charge de CRS le 24 mars 2013 (crédit : Witt. SIPA)

La culture du con est un art très français. Le con est une denrée abondante en France, où l’on retrouve tous les cinq ans à la tête des plus grandes institutions un renouvellement garni et toujours plus savoureux. Le Français se plaint du con, même – et surtout – s’il a voté pour lui. Cette contradiction l’irrite et alors le Français ne vote plus. Quarante millions d’électeurs pour une poignée de candidats : notre système électoral  est extrêmement élaboré pour sélectionner la fine fleur des cons. Lire la suite

Soufflons la première bougie de l’essoufflé!

« La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille. »

« Les deux coqs », Jean de La Fontaine, Fables, Livre VII.

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Chers amis, laissez-moi souffler avec vous les un an de la Présidence Hollande. C’est jour de fête. Rassemblons-nous. A douze mois, notre nourrisson manque cruellement de souffle. Ce sont les journalistes, doctes de la santé médiatique, qui l’ont dit, se félicitant néanmoins qu’il sache brasser un peu de vent et faire des bulles avec la langue. Alors, gageons que nous serrons nombreux à ses côtés pour la souffler, cette première bougie. Qu’il se rassure le bambin, nous l’aiderons. Prêtons-lui nos souffles. Des souffles clairs, généreux et puissants. Lire la suite

La Danse et la Transparence ? (ou jusqu’où ira la transparence en politique ?)

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La danse, Henri Matisse, 1909-1910.

« Il n’y a, dit Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme ».

Zadig ou la Destiné, de Voltaire, 1747.

« Le Grand Déballage » : c’est la danse à la mode aujourd’hui. Chacun y va de ces petites contorsions, on roule du popotin, pour mieux masquer ses grosses poignées d’amour, son ventre plantureux. Voyez-vous, j’ai regardé la farce médiatique de cette dernière semaine avec tendresse. D’abord, parce qu’à les voir tous défiler, un a un, devant les caméras à faire leurs courbettes, les Montebourg, les Fillon, les Duflot, les Wauquiez … et oui, même Wauquiez, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un mauvais vaudeville ou aux si charmantes prestations des Guignols, au jardin d’acclimatation.

Ensuite, j’ai bien aimé l’histoire du référendum sur le « choc de moralisation » de la vie politique. Etant gosse à Guignol, il y avait aussi des référendums improvisés. « Vous voulez que je vous débarrasse du grand méchant, les enfants » ? Tous en choeur : « Oui ! » Plus tard, il sortait son gros bâton et lui tapait sur le crâne, au méchant. Un peu comme avec Cahuzac. Ah ! la big stick policy, rien de tel ! Surtout quand il s’agit de copier le puritanisme à l’anglo-saxonne. C’est ce qu’a cru comprendre notre cher Président, tapant du gras sur la table : à partir de maintenant, « le changement c’est chacun qui va rendre public son patrimoine ».

On se dit : l’idée est excellente ! Que n’a-t-elle pu poindre plus tôt en son front disgracieux ? Avec un telle mesure, Cahuzac aurait déclaré à la presse son compte à la UBS, transféré à Singapour, et il n’aurait pu devenir le ministre du Budget en charge de la fraude fiscale. On rit. Jaune. Il n’empêche que depuis cette annonce, c’est à qui devancera l’appel. Ah, ces premiers de classe, ils ne changeront jamais ! Que voulez-vous, c’est une question de réflexe,  d’ultime révérence au tribunal médiatique.

Sans les quelques protestations effarouchées d’une Nadine Morano, la pitié aurait vite, pour nous, supplanté la tendresse. Par chance, la palme de l’ironie revient sûrement à Jean-Luc Mélenchon, qui a pris soin de nous renseigner sur les détails de sa corpulence dans sa déclaration de patrimoine. Notons qu’il a omis de préciser les mensurations, taille et poids, de ses organes procréateurs. Les bijoux de familles sont, il est vrai, un patrimoine fort précieux pour nombre de nos confrères. C’est pourtant ce que proposait le tonitruant Monsieur le député Gilbert Collard, affirmant être prêt « à enlever le bas ». Monsieur Collard, je vous crois assez malin pour en avoir une paire de rechange en Suisse, aux fraîcheurs helvétiques.

Après tout, dans un pays où l’échec est stigmatisé et la réussite suspecte, il n’est pas étonnant de voir vénérer sous cette forme la transparence, onction suprême de la démocratie made in France. Plaisanterie mise à part, en plus d’être risible, le bal des vrais-faux-tartufes a quelque chose de naïf. Le grand déballage médiatique s’est transformé en une course au plus pauvre, sous les yeux médusés des téléspectateurs et les quolibets des internautes. On est vraiment dans du théâtre au sens brechtien du terme, tant le Verfremdungseffekt[1] est brutal.

Devant leurs pirouettes malhabiles, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au bon Roi Nabussan, fils de Nabussanab, priant Zadig de lui trouver un « trésorier qui ne [le] vole point ». « Il n’y a, dit Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme ». N’est-il pas attendrissant de les voir se gondoler si grassement, « la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés », comme on lit dans Zadig ? Chacun y allant de son petit refrain sucré sur la moralisation. Très précis sur la valeur d’une 4L achetée y a dix ans, mais plus évasif sur leur appartement de cent mètres carrés à Paris. Ce dont tout le monde par ailleurs se fout. Certains ne danseront que sur ordre ; ainsi, les Copé. D’autres s’y sont employés pressement. On ne peut même pas dire : « Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce », car apparemment, c’était déjà le cas du temps du bon roi Nabussan et des soixantes-trois fripons, se présentant pour être trésorier du roi à la place du trésorier du roi. Mais Hollande n’est pas Nabussan, et Ayrault n’est pas Zadig.

Un premier ministre insipide qui se pose en héraut de la transparence, ça ne manque pas de sel. Si seulement la transparence n’était qu’une diversion politique du gouvernement ! Mais la transparence politique, ils y connaissent un rayon. C’est presque devenu un concept, tant la politique est de plus en plus figurative. Il faut dire que l’on a la chance d’avoir un Président et un gouvernement on ne peut plus transparents. Exemplaires en la matière. Leur parole ne vaut plus rien. Ils sont inaudibles, translucides, vaporeux. En action : Hollande manie les coups d’épée dans l’eau avec brio. C’est quand même moins dangereux que les moulins à vent ! Vive la transpafrance ! Bref, la république du cellophane …

Jean-Suie Fortaise


[1] Effet de distanciation ; mais Verfremdungseffekt ça fait bien.

La République des ingrats

crédit photo : AFP

crédit photo : AFP

Français, vous êtes des ingrats. Vous avez voté avec une écrasante majorité, une conviction inédite et une participation jamais vue pour ce gouvernement, le parti-pour-tous, et voilà que vous voulez l’abandonner pour les drapeaux rouges, roses et bleus de Jean-Luc et Virginie. Français, vous n’êtes qu’une foule fanatisée, radicalisée, fascisante. Français, vous n’êtes qu’une poignée de vilains bonshommes.

Finies, les imprécations contre la crise. Finies, les excuses et la fainéantise féroce des jours heureux. La France se réveille, la France s’agite, mais la France va se mettre au salut-pour-tous. Des larmes, de la sueur et du sang : voilà le programme du bon François. Du gaz, des escapades nocturnes et des coups de matraques. A ton tour d’adhérer au triptyque des révolutions civilisationnelles des grandes défaites nationales, travail, famille, patrie : chômage, acculturation matrimoniale, rois fainéants.

François Pays-au-plus-Bas, Harlem Désir-pour-tous, Benoît Touche-pas-Hamon-gouvernement, Jean-Marc anti-Ayrault, merci de sauver la République contre les 50 boutonneux du GUD et de l’AFJ. Merci, pour la France. Merci-pour-tous. Cahuzac-de-nœuds, tes mensonges devant le Parlement n’ont pas à rougir face aux proférations outrageantes et extrémistes de Virginie Tellenne et de ses comparses douteux. Hollande ne veut pas du sang, il ne veut pas rester cent ans, juste cinq ans, avec ses copains qui ont bien travaillé-pour-tous, et il va continuer à faire voter ses loi-pour-tous avec l’approbation-pour-tous de la presse-pour-tous, par le Parlement-pour-tous. Et si t’es pas content, et bien, t’auras la répression-pour-tous.

La fête est finie, citoyens-pour-tous! La police-pour-tous a enfilé sa combinaison Robocop-contre-tous, et la République va pouvoir rosser ses ingrats. Tu brûles des voitures ? Ingrat. Tu offres des Tagada aux CRS ? Ingrat. Tu veux manifester en mai ? Ingrat. La France, c’est les ingrats mal-pensants contre le gratin des malfaisants ? Fasciste dégueulasse des heures les plus sombres de l’humanité sans-feu-pour-tous. Les mal-pensants, va falloir les mettre au pas. La République, c’est l’ordre-pour-quelques-un, l’unanimité-pour-tous et le pouvoir-pour-nous. C’est Valls qui l’a dit. Tu sais, le candidat-pour-tous pour qui tu vas sûrement voter dans cinq ans.

L’heure du socialisme-pour-tous a sonné, Français-pour-tous. Range ton drapeau, sors ton anneau, puisqu’on te dit qu’on va enfin l’arracher à Gollum-le droit-pour-lui-tout-seul. C’est pas ces Uruk-Hai-pour-Sauron-camouflé en Elfes-pour-tous qui vont nous en empêcher !

Alexandre Pâris

Disette au canon!

tank              Si jadis les enseignants distribuaient des images à leurs élèves consciencieux, aujourd’hui le président de la République accorde des bons points à ses militaires méritants. Pour récompenser ainsi les quelques belles prises faites dans le massif des Ifoghas par les meutes du ministère de la Défense, celui-ci s’est vu remettre un bel os à moelle qu’il devrait ronger au moins jusqu’à la fin de l’année prochaine. On sait que le chien est le meilleur ami de l’homme mais le soldat est à n’en pas douter le plus fidèle compagnon de la Ve République… En équilibre sur ses pattes arrière, le regard vif, bouche béante et langue pendante, l’amiral Guillaud[1] fait ainsi le beau devant son maître. Il faut reconnaître qu’il y a de quoi. Car le spectre tant redouté de la piqûre létale s’est volatilisé jeudi 28 mars, alors qu’Hollande annonçait vouloir remplir la gamelle de l’hôtel de Brienne au même niveau en 2014 qu’en 2013… La consolation peut certes sembler maigre aux néophytes, ce serait oublier cependant un adage célèbre : le moral des troupes réside au fond de leur assiette ! L’euphorie passagère que suscite cette bonne nouvelle, ne doit toutefois pas occulter un mal plus profond.

Contexte géopolitique oblige, le budget de la Défense qui atteignait 2,8% du PIB national en 1989 a en effet régulièrement été revu à la baisse, pour atteindre en 2012 la portion incongrue, soit 1,6% ou environ quarante-deux milliards d’euros. Il est évidemment compréhensible d’observer que la disparition de la menace soviétique qui s’exerçait sur le sol français, ait été accompagnée par une contraction des dépenses militaires au cours de la décennie 1990. Néanmoins, le pas politique est vite franchi entre rationalisation des dépenses allouées à la défense, et utilisation du budget des armées comme variable d’ajustement des comptes de l’Etat… Or cette confusion volontaire commise par nos gouvernements successifs est confondante d’absurdité. Tout d’abord en ce qu’elle participe d’une véritable aberration politique. Car non contents de limiter l’effort de défense national à un peu moins de six-cent-cinquante euros par habitant et par an, alors que la France prétend toujours être une « grande puissance internationale », nos dirigeants alimentent de surcroît la plus parfaite contradiction stratégique en affaiblissant nos armées, alors même que le monde n’a jamais connu autant de conflits ! Cet écart croissant entre la rhétorique politique et la capacité matérielle de la mettre en œuvre est saisissant. A titre d’exemple, le LBDSN[2] ordonne actuellement que l’armée de terre doit être en mesure de mobiliser en quarante-huit heures trente mille hommes, et les déployer à sept mille kilomètres de la métropole ; quand on sait qu’il a fallu à la France une semaine pour envoyer quatre mille soldats au Mali avec l’aide de transporteurs américains, anglais et même canadiens, en dépit de nos bases au Tchad et en Côte d’Ivoire, cette incantation déclaratoire qui relève de la piété la plus fervente, perte malheureusement à sourire. Ainsi, alors que les puissances émergentes témoignent chaque année davantage de la hauteur de leurs ambitions géopolitiques, la France est conduite peu à peu dans une impasse.

Car s’il est bien un outil étatique qui ne saurait souffrir d’être conduit au gré des aléas politiques et de ses caprices quotidiens, c’est à n’en pas douter l’outil militaire. La défense ne s’envisage effectivement pas en fonction de problématiques actuelles, mais suivant des projections à long-terme, et cela pour au moins une raison : la durée de vie des programmes d’armements militaires. Le Rafale qui rentre tout juste en phase opérationnelle a en effet été conçu à la fin des années 1970, pour effectuer son premier vol en 1986. Son retrait progressif est quant à lui annoncé à l’horizon 2040, après un demi-siècle de bons et loyaux services… Or il en va de même pour tous les armements qu’ils soient navals, terrestres ou aériens. Ce sont donc les choix stratégiques actés dans le Livre Blanc qui augurent à la fois, la place qu’occupera la France dans plusieurs décennies, mais aussi qui déterminent l’enveloppe budgétaire dévolue à la défense dans le cadre de la loi de programmation militaire votée tous les cinq ans. Ce n’est par conséquent pas demain la veille que la nation fera les frais des amputations que subissent nos armées mais dans plusieurs décennies, tout comme c’est au début des années 1990 que la France a su préserver sa capacité d’action militaire, qui lui permet en 2013 le relatif succès de l’opération Serval. Alors même que les pays émergents fournissent un effort considérable pour se hisser au rang des grandes puissances d’aujourd’hui, afin de devenir celles de demain, nous poursuivons bon an mal an la dangereuse quête que nous offrira une défense anémiée. Après tout, on ne récolte que ce que l’on sème.

Tâchons désormais d’identifier les deux origines essentielles aux maux qui rongent l’appareil défensif français. Le triomphe du temps économique sur le temps politique, que la commission européenne n’a de cesse de célébrer à chaque fois que l’occasion se présente, est sans conteste un mal des plus insidieux. Car dépasser le sacro-saint critère d’un déficit public fixé à 3 % du PIB, demeure un grave motif d’inculpation au sein de l’Union. Ainsi sommée d’obtempérer au risque de se voir infliger une amende salée, la France n’a pas d’autre alternative que de limiter ses dépenses là où elles semblent pour l’heure superflues. « Vous êtes en état de disparition mais vous avez le droit de garder le silence », déclare alors solennellement le commissaire de Bruxelles secondé par son fidèle héraut Bercy, au moment de passer les menottes marquées du sceau du régime budgétaire, aux poignets déjà décharnés de la grande-muette… En temps de paix, il faut convenir que les armées sont les clientes faciles des coupes budgétaires les plus drastiques : les soldats ne manifestent pas, ne font pas grève, ne représentent pas donc un enjeu électoral décisif. Mais aussi et surtout la population qui ne se sent pas menacée, observe-t-elle avec un œil bienveillant son armée disparaître. De cette distance croissante entre le peuple et son armée, voyons-nous se profiler subrepticement peut-être le nœud du problème : une classe politique qui, pour la première fois dans l’histoire de France, n’aura connu ni les affres de la guerre, ni les tracas de la conscription. Sarkozy, puis Hollande sont en effet les premiers chefs des armées à n’avoir participé à aucun conflit. On ne peut bien sûr d’un certain point de vue que s’en réjouir, mais ils sont à l’image d’une classe politique toute entière qui, avec le temps, est de moins en moins consciente des contraintes matérielle et temporelle qui pèsent sur l’outil militaire, et des impératifs stratégiques qui l’accompagnent.

L’évolution de l’appellation du ministère au cours de la Ve République a en outre probablement contribué à rendre l’emploi de forces militaires, un concept désuet voire abstrait pour nos représentants politiques. Appelé ministère des Armées en 1958, le ministère de la Défense prend effectivement son nom actuel en 1974. Or voilà qui participe d’un cheminement intellectuel logique pour une France qui auparavant menacée, vogue désormais sous les auspices rassurants d’une paix que l’on souhaiterait inébranlable. Car le terme de « défense » adjoint à celui de « ministère », enferme l’Etat dans une conception aussi passive que nébuleuse de l’usage de la force militaire ; en effet de qui faut-il se prémunir, et contre quoi convient-il de se défendre ? A cet égard, le fait que l’on prétende « faire la guerre au terrorisme », qui n’est en réalité qu’une technique de violence et non un adversaire désigné, est un éloquent témoignage du manque de profondeur stratégique des raisonnements politiques actuels sur la défense. Pourtant, si l’on ne peut pas reprocher à la majeure partie des Français d’ignorer ces quelques considérations, nos dirigeants n’ont eux pas le droit de sacrifier notre souveraineté nationale à long-terme, sur l’autel du confort politique immédiat.

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Ce d’autant plus qu’ils occasionnent ce faisant deux préjudices majeurs au pays. Tout d’abord en cloisonnant sciemment les mondes militaire et économique alors que ce n’est pas un hasard si la France, quatrième vendeur d’armes au monde depuis des décennies, a pu construire le Concorde, transcription civile des technologies militaires de pointe héritées du programme Mirage.  Ainsi donc sont hypothéqués non seulement tout un savoir-faire français dont les fruits dépassent l’unique sphère de l’armement, mais aussi l’avenir d’un bassin d’emplois fort d’un million de personnes. Enfin la crédibilité de la France sur la scène internationale est paradoxalement entachée par le choix politique de sanctuariser la dissuasion nucléaire, dont le budget préservé vaille que vaille, implique nécessairement une cure d’autant plus sévère pour les forces conventionnelles, qu’elles sont les seules à supporter l’effort financier demandé au ministère. Or l’atout fondamental de l’appareil militaire français, émanait jusqu’à présent de la richesse de son éventail d’actions qui permettait des réponses adaptées à toute situation. Cependant, ce n’est certes pas en agitant son hochet atomique que l’Elysée s’est imposé au Tchad ou en Côte d’Ivoire… Et la France qui possède la deuxième plus vaste zone économique exclusive au monde, aura certainement à défendre tôt ou tard ses mines de nickel en Nouvelle-Calédonie, ses terres rares à Wallis-et-Futuna ou encore ses gisements pétroliers en Guyane. Eh oui que voulez-vous, il est bien certaines constantes qui ne s’inventent pas : « qui terre a, guerre a. »

E.F.


[1]     Chef d’Etat-major des armées

[2]     Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale