La théorie des grognons

jean-gabin-L-22Pour le journaliste, le Français mécontent grogne, car il ne se plaint pas comme un être doué de raison, mais non, au contraire, il grogne comme un animal, puisque le seul qui a l’apanage de l’opposition sensée, c’est bien connu, c’est le Quatrième pouvoir. Au fond, même si Dieu nous garde de l’équité des journalistes, derrière cette tentative éhontée de désamorcer toute prise de conscience en réduisant un mouvement d’opposition à une épizootie passagère, (t’as vu la verve hein, Méluchien lecteur), il y a du vrai, du bon, et du juste je dirais même. Lorsque l’on se penche sur la vie de certains de nos génies français, on remarque qu’ils ont tout d’abord pressenti ce qu’ils n’étaient pas, bien avant de comprendre et d’accomplir leur destinée, encore à l’état d’intuition et sensible comme une soupe au lait. Et alors, ils ont grogné devant leurs contemporains comme une meute de chiens devant une merde qui n’est pas la leur, comme Gabin devant le couple de viande grise et de saindoux impudique de l’Occupation. Ainsi Baudelaire, dans les Fleurs du mal,  semble trépigner orgueilleusement comme Rimbaud à Charleville en attendant l‘Idéal, lorsqu’il écrit :

« Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,

Produits avariés, nés d’un siècle vaurien, (…)

Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien ».

 Mais si Baudelaire recèle soit une tristesse, soit une jubilation destructrice au milieu des havres de la douceur de son cœur idéal, tel le Prince de la cuite pissant sur les alcools médiocres, l’histoire universelle nous a montré des cœurs point trop étouffés par le noir océan des immondes cités. Je citerai en premier lieu le roman inénarrable de John Kennedy Tool,  La Conjuration des imbéciles, qui est la fresque universelle et drôlissime de l’intelligence face au monde moderne – moderne, c’est-à-dire qui détonne pour tout esprit qui commence à sortir de soi et de sa « tranchée d’imaginaires » et d’antiquités – le personnage d’Ignatius R. Reilly est le penchant facétieux et grotesque, hilare et horripilé de toute âme sensible. La conjuration est la comédie humaine retrouvée par le truchement grandiose d’un personnage que chacun, toute proportion gardée, s’il est attentif et délicat (et s’il a beaucoup de cet humour qui déride les c.), peut retrouver en lui-même,  et qui est la réincarnation littéraire d’un grand personnage de l’esprit, revêtant ses habits de fête, et qui porta tantôt le nom de Pantagruel, de Gargantua, de Dom Quichotte, tantôt celui de Gabin, J.-C. Dikkenek ou Frédéric Dard.

On reproche souvent à notre époque d’être un peu morne dans sa façon de porter la bêtise du monde – il faut dire que les cons ont considérablement grossi ces dernières années – et il faut reconnaître que c’est avec raison. Depuis l’essor de l’infâme, la réaction et l’opposition oublient un peu trop souvent que la connerie est sûrement ce qu’il y a de plus universellement partagé avec le Coca-Cola, la raison des Lumières et le jean’s 101. C’est ce qu’un certain Poquelin, fils de tapissier, rappelait à la Cour dans un siècle où, certes, on chiait derrière les rideaux à Versailles, mais on n’en tapissait pas les murs ou les plafonds. Mais il faut distinguer la belle connerie qui se sait, et qui en rit, Henri, et celle qui s’ignore, qui se voile, qui se mijore et joue sa honteuse. En cela la connerie, ce nez, Cyrano, pas l’apanage de la Gauche, loin s’en faut, mais quand on n’évoque qu’elle, c’est pas seulement que ça nous en touche une sans faire bouger l’autre, mais qu’au milieu de la cohue des conneries improbables c’est celle qu’on a envie de cogner la première. Oui j’le répète, il y une douce connerie, j’en fais partie, je t’le dis, mais je ne m’en vante pas non plus, qui peut en rire, car elle n’a pas toute la froideur des hommes à systèmes qui n’ont que l’Homme universel à la bouche – ce con glorieux – et qui écraseraient bien volontiers leurs semblables à coup de réformes, de matraque, ou avec je ne sais quel godemiché kubrique.

L’antimoderne c’est quelqu’un qui sait que la vie, c’est comme l’art, c’est de subtiles épousailles entre « le transitoire, le fugitif, et le contingent », dont l’autre moitié est « l’éternel et l’immuable »  pour citer encore le grand Charles, non, pas le grand peintre de la Résistance, mais celui de la vie moderne. Pour te la refaire en plus courte, l’homme c’est une moitié de connerie originale et particulière, bien à lui, et une raison universelle, avec quelques pépins de talents au milieu. Le progressiste voudrait nous couper en deux, et l’antimoderne n’aime pas être assis sur une seule fesse, il aime poser bien fière sa moustache au-dessus de son majestueux séant, si tu me permets cette image osée, vieux blogueur. Mais il y a quand même différents types d’antimodernes, celui qui éructe  ses  narquoiseries avec férocité, comme Diogène, celui qui déclame contre vents et marées de poignants discours dont tout le monde se fout, comme Démosthène ou Iraes, celui qui déprime un peu quand même, comme Finkielkraut, celui qu’on a fini par oublier dans sa cave sur son canapé rouge, j’sais plus comment il s’appelle d’ailleurs, et puis y a les jeunes, ceux dont la sève mordante se hérisse à tout assaut de la bêtise postmodernisante, Chérubine et priapique intelligence qu’envient les bande-tard des rangs du Sénat, car elle est prompte à bander la jeunesse antimoderne, elle est souvent bien dure d’ailleurs, elle y va pas avec le dos de la verge à con non plus, cette pousse verte, elle est parfois impétueuse, mais du moment qu’elle manque pas de souffle, de quoi tu te plains ?

Alors comme l’ours orageux des grottes philosophique, comme le fieffé péteur des quatre-cents-coups, je vais grogner, mordre et rire, jusqu’à qu’on nous ponde un parti politique digne de ce nom, ou bien je suivrai le grand homme, ou bien je l’insulterai depuis mon île, je ne sais pas ce que nous réserve l’avenir, et pourtant il faut s’en tenir à sa ligne de mire (beaucoup d’ire, quand même), mais il faut savoir remonter le ruisseau, et tant mieux si au bout y a des œufs de Pâques.

Alexandre Pâris

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