Panorama de la culture geek (9) : La vie d’Homo Video Ludens, et ses extensions.

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L’évolution selon Nintendo

Cet article sent la naphtaline, l’élément de langage de l’EHESS et l’anglicisme technique. Cent coups de fouets pour son auteur !

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Panorama de la culture geek (8) : Le steam-punk, une machine à raccourcir le temps?

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Dishonored, Londres à la mode steam-punk.

« J’ai vu tourner les arbres d’hélice qui pèsent trente tonnes et dont le jeu est réglé à deux dixièmes près. […] J’ai suivi la circulation du mazout, des soutes jusqu’aux trente chaudières, où il se déverse en un torrent de feu. […] J’ai assisté au travail mystérieux des graisseurs, debout devant les yeux bleus, blancs, rouges des chaudières. Puis d’étages en étages, j’ai grimpé aux échelles, en me faufilant sous le ventre tiède des immenses condensateurs tout argentés et semblables à un troupeau d’éléphants agenouillés. » Blaise Cendrars, A bord du Normandie, 1935.1

 

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Panorama de la culture geek (7) : De la culture comme loot.

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Instant de grâce à Kamishovo, dans le jeu DayZ, © BAGP.

Le développement de ce nouveau média totalement atypique qu’est le jeu-vidéo, croisant procédés d’écriture, musique, innovation ludique et techniques cinématographiques ou picturales est souvent perçu comme celui d’un item hybride. Pour ne pas dire batard. Ce manque de reconnaissance (aujourd’hui de plus en plus contestable) exaspère la communauté de joueurs. Chaque attaque des médias dits « classiques » contre cette jeunesse (parfois plus si jeune que cela) « gavée à la console » dès le biberon se traduit par une riposte vigoureuse sur les réseaux sociaux de la génération geek. Evidemment, il y a une différence entre ceux qui dénoncent les « Mopeurg » (MMORPG[1]), ceux qui en parlent du dehors (parfois en bien), et une critique interne construite par ses usagers. Celle-ci, qui est en plein développement, que ce soit de façon très superficielle (et comique quand on parle du Joueur du Grenier) ou plus sérieuse (comme essayait de le faire le regretté pseudo-marxiste Usulmaster dans son 3615), se pose comme contre-culture, bien que plus intégrée aujourd’hui. Lire la suite

Panorama de la culture geek (6): Le complexe de Zelda

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Zelda et Link

La sexualité est un sujet tabou pour la modernité. De fait, on considère le sexe comme fondamentalement bon, mais on ne cesse de le contraindre. L’actualité récente, en particulier le débat autour de la prostitution, confirme le retour à un ordre moral du sexe, à un puritanisme qui vient coudre la lettre écarlate à la veste de tous ceux qui semblent s’écarter de l’ébat raisonné. Dans la communauté geek, que l’on a tendance à considérer naïvement comme abstinente, ou obnubilée par un onanisme numérique, la question du sexe prend une tournure particulièrement  intéressante. Alors évidemment, il y a la problématique de l’enfance, car on le sait, du jeu vidéo aux comics, la clientèle ciblée reste en partie très jeune, même si les parents attardés bavant devant Candy Crush dans le métro, tout comme un mouvement adulte plus intelligent et plus minoritaire, tendent à changer la donne ces dernières décennies. Lire la suite

Panorama de la culture geek (5) : Lara Croft est une femme !

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Fantasme sexuel pervers ou aventurière attachante?

L’affaire est maintenant un peu vieille, mais elle n’en est pas pour autant inintéressante et encore moins inactuelle. Il y a quelque temps, une jeune gameuse, Mar_Lard, s’était fendue d’une série d’articles très pertinents pour dénoncer le sexisme dans la culture geek. La liste ignoble de faits encore plus immondes parle d’elle-même : le machisme tendance pervers est une réalité sur le Net et dans les communautés de gamers. Lire la suite

Panorama de la Culture Geek (4) : Le Pro(bo)cope, ou le mythe de l’Encyclopedia Galactica

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Le meilleur cyber de Paris au XVIIIe siecle. On y tweetait grave.

Quatrième épisode de cette lente et complexe découverte de la culture geek. Aujourd’hui, la tendance encyclopédiste d’une certaine frange de la communauté geek, et de sa « culture littéraire ». Lire la suite

Panorama de la culture geek (3): Anonymous et Angot, même combat ?

“We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us. »[1]

Oscillant entre le club des vengeurs masqués, l’armée des ombres, l’association des malfaiteurs humanistes et la confrérie des hackers fous ou immatures, nul ne sait ce que veut vraiment cette obscure Franc-maçonnerie du Net. Du moins, point de communiqués officiels ni de réception à l’Elysée en perspective.

Anonymous en France

Anonymous version française…

Le fait est que les Anonymous sont aujourd’hui une unité d’élite(s), cela au point de devenir un allié de choix. Les U.S.A. l’ont certainement compris, car l’action impromptue de nos Guy Fawkes sans foi ni loi, menée contre Pyongyang ces derniers jours, est tout à fait bienvenue pour le Pentagone. Tout comme le sont les cyberattaques contre l’Iran, le Venezuela ou la Syrie. Il serait ici bien stupide de faire du mouvement le suppôt secret de la bannière étoilée ; mais les objectifs de la superpuissance et de la cyberorganisation semblent bien souvent se rejoindre : doit-on y voir une proximité idéologique, des idéaux communs? J’en vois un immédiatement, c’est celui de la « frontier » : Internet est le lieu d’expansion infinie pour une pensée de la conquête qui doit faire face à la finitude territoriale; on retrouve même le bon vieil esprit d’autogestion qui caractérisait les pionniers, une capacité à faire justice sur ses « terres » qui s’approche du lynchage, le mépris du pied tendre renommé noob à l’occasion, et même une certaine mythologie qui peut faire passer pour héroïque un simple détrousseur de diligence, et monstrueux un cow-boy lambda. C’est dans cet espace imaginaire, dans cette conception de « la conquête d’internet » que l’on retrouve l’esprit américain des Anonymous. Mais leur influence n’est en aucun cas uniquement interne. L’intérêt que suscite le groupe dans la communauté geek (le versant « informatique » de ce groupe, cela va de soi) est lié à une certaine politisation du mouvement et à son nouveau statut de puissance. La capacité de frappe de son élite, dont l’estimation est complexe, voire impossible, donne à Anonymous un crédit nouveau et en fait l’acteur international numéro un de la « culture geek indépendante », qui s’oppose en cela à une culture geek « dépendante » ou consommatrice. Paradoxalement, vous allez le voir, cette culture indépendante semble être un fervent défenseur du libéralisme, c’est-à-dire son avant-garde libertaire, ne critiquant aujourd’hui que ce qui viendrait entraver leur totale liberté d’action sur la Toile.

« Anonymous est la première superconscience construite à l’aide d’Internet. Anonymous est un groupe semblable à une volée d’oiseaux. Comment savez-vous que c’est un groupe ? Parce qu’ils voyagent dans la même direction. À tout moment, des oiseaux peuvent rejoindre ou quitter le groupe, ou aller dans une direction totalement contraire à ce dernier » affirme Chris Lander, du Baltimore City Paper. La comparaison m’évoque malgré moi  Les Oiseaux d’Hitchcock. Ces volatiles représentent une « superconscience », mot barbare défini par Pierre Levy, philosophe canadien, comme  « le projet d’une intelligence variée, partout distribuée ; sans cesse valorisée, coordonnée et mise en synergie en temps réel ; et qui aboutit à une mobilisation effective des connaissances ». Levy entretient en fait l’idée d’une conscience démocratique à flux tendus. Anonymous est pensée comme la cotation intellectuelle plus que comme un groupe social; cette dématérialisation et dépersonnalisation du bandit/héros suscite tous les fantasmes.  Mais quoi qu’en dise ces « spécialistes », le gratin des 2 milliards d’internautes (pour 7 milliards de Terriens) porte un message, qui, sous couvert de superconscience, se définit comme universel ; et qui ne peut être analysé que dans ses actions concrètes et revendiquées.

On dénombrera trois types de d’attaques. Le premier concerne la défense de la démocratie : Anonymous, par ses actions dans tous les pays du Printemps Arabe, tout comme en Iran, au Vénézuela ou en Corée du Nord, s’est placé comme le gardien de la transparence, affirmant « libérer l’information ». On a pu voir à quel point les informations « libérées » n’étaient pas représentatives de la réalité démocratique avec les résultats des élections tunisiennes, libyennes et égyptiennes. Concrètement, Anonymous est donc le relais informel de la démocratie à l’occidentale, et donc en aucun cas le rassemblement de défense des « journalistes – citoyens » impartiaux. Le volet « anti-censure » est avant tout un camouflet ; pour la communauté geek, cela a un effet direct : l’hacktivisme est souvent pensé comme neutre et désintéressé quand il est politico-humaniste et donc fruit d’une idéologie concrète (de nos jours les journalistes en font trop souvent leur choux gras, à tort).

La seconde catégorie concerne la moralisation d’Internet : attaque contre la Scientologie, contre le site ludique Habbo (considéré comme un nid à pédophiles) et contre les opposants aux hackers de Megaupload. La diversité de ces attaques renvoie à l’esprit de « frontier », c’est-à-dire à un positionnement de justicier solitaire, qui vient compléter celui de « watcher » ou gardien exprimé ci-dessus ; de là cette valorisation de la Loi du Talion. Vous retrouverez ici toute la civilité qui caractérise de très nombreux forums, publics essentiellement (certains forums privés réussissant plus souvent, il est vrai, à instaurer des comportements et conversations tout à fait urbains). L’ennemi est vite désigné : un mot de travers et le sang coule par gros pixels sur votre écran ; trolling, caps lock et Godwin sont fortement déconseillés: ils ne pardonnent pas.

La dernière catégorie concerne la libértarisation (excusez le gros mot) : Anonymous compte envoyer en premier lieu « du porno et des chatons » aux amis nord-coréens, une fois leur réseau pénétré. La pénurie en la matière est certainement ce qui inquiète le plus tous les observatoires supranationaux; cela donnera en tout cas une belle image de la civilisation occidentale. Voilà ce qu’est la liberté version Guy Fawkes et le catholique fou qu’il était aurait tout à fait approuvé cette action, n’en doutons point. Les hérauts de l’activisme « geek » ou « hacktivisme portent majoritairement l’idée qu’être libre, c’est faire ce qu’on veut. Quelle profondeur philosophique, certes ! Christine Angot dit la même chose quand elle affirme:

« Anonyme veut dire collectif. Un mot qu’on ne signe pas, ça veut dire qu’il représente la collectivité, quand on ne s’individualise pas. »

Prions pour qu’elle signe la totalité de ses torchons : l’humanité en sortira grandie, et indéniablement plus libre.

Mais rassurez-vous ! Quand j’en viendrais, moi aussi, à signer ce texte du doux nom de Bonaventure Caenophile, je promets de ne point me muter en un collectif ; même pas dans celui du très sympathique cénacle des Saumons. J’espère, contrairement à Anonymous, que mon anonymat restera pour vous la marque de mon statut de personne, pas de « tout le monde ».

Bonaventure Caenophile


[1] Nous sommes des Anonymes. Nous sommes Légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Gare à nous !