Vivent les mariés

La joie de deux ectoplasmes à l'annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l'autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

La joie de deux ectoplasmes à l’annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l’autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

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Le titre de cet article reprend celui de la une du jour de Libération (notez qu’il est ironique et que la syntaxe en est corrigée). La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe vient d’être votée, et c’est une bien longue phrase à dire quand on est essoufflé par le bonheur comme je le suis.

Vivent les mariés, chante-t-on déjà, et champagne pour tout le monde, c’est un grand jour pour la démocratie, pour l’égalité, pour l’amour, les droits de l’homme, les papillons et la République française. Nul doute qu’on se congratule dans les chaumières, qu’on est fier d’avoir un président et un gouvernement capables de s’asseoir sur toutes leurs promesses sauf celles qui divisent les Français et qui ne coûtent pas un rond.

La gauche n’est plus que l’ombre laide et rosâtre de ce qu’elle était. Depuis quand, tiens, se préoccupe-t-elle d’amour ? Depuis quand défend-elle, bec et ongles, le mariage ? Depuis quand, grands Dieux, est-elle libérale (et dans tous les sens du terme, s’il vous plaît : furieusement favorable aux joyeuses démolitions de l’Union européenne, collabo au FMI, et piteusement tombée du pinacle de la lutte ouvrière aux caveaux de la défense des droits des homosexuels) ?

Bien sûr, elle n’a jamais manqué de prétendre son combat conforme au Bien, mais après tout qui ne le fait pas ? Ce qui est plus embêtant, c’est qu’elle se soit mise, par une sorte de régression intellectuelle, à professer, partout où ses petits pieds potelés la menaient, la morale, la moralisation, le moralitarisme, ne manquant jamais une occasion de moraliser ceci ou cela – à commencer par la politique, qui est aussi éloignée qu’on peut l’être de la morale. Vient le tour du mariage, naguère encore objet de violentes luttes pour en arracher la dimension religieuse : là où la gauche d’antan défendait le divorce et le libertinage, contre la rigueur du mariage chrétien fondé sur la charité et la fidélité, celle d’aujourd’hui a cherché par tous les moyens, et est parvenue à élargir le plus possible cette institution qu’elle est censée détester, et, accrochez-vous ! elle est même allée jusqu’à prétendre que le nombre de divorces étant très important chez les hétérosexuels, la grande fidélité, l’amour qui unit les familles issues de homosexuels (qui, eux, ne sont pas alcooliques et ne battent pas leur progéniture) allaient être à même de sauver le mariage. Rien que ça. Je ne sais plus qui disait ces âneries – Najat Vallaud-Belkacem, Audrey Pulvar ou une autre cruchasse du même acabit.

Je ne suis pas de gauche (et, aujourd’hui, bien incapable d’être de droite : je ne peux adhérer à ce qu’on s’est mis à appeler « droite », et qui est si éloigné de Burke, Maistre, Baudelaire ou Bloy qu’on pourrait aussi bien l’appeler « gauche », ou « milieu » ou « truc »), mais ça ne m’empêche pas de vouloir du bien à la gauche, ne serait-ce que pour trouver, dans la France moderne, un adversaire valeureux comme mes lointains prédécesseurs ont pu avoir. Je souhaite une vraie gauche en face de moi, une gauche qui puisse batailler avec moi sur l’Histoire, le progrès, la révolution et la réaction, les problèmes et les solutions, et je refuse la moindre considération à cette gauche en papier-mâché qui se secoue les bourrelets après une victoire de pacotille sur un sujet ridicule, qui se présente comme le Christ en marche vers le Paradis des arcs-en-ciel, des confettis multicolores et des barbes-à-papa géantes, cette gauche qui n’est qu’un tas de crétins puérils dont je n’ai à dire que le plus grand mal, incapable de l’estimer le moins du monde.

Je pourrais me murer dans le silence mais j’ai de la bile à revendre, et elle est d’autant plus acide que ce n’est pas dans les rangs lâches de la droite à demi vendue que je vais pouvoir la ravaler sans broncher. Mais vivent les mariés, cela va sans dire ; les homo, proto, hétéro, coco, rigolosexuels, enfin tout ce qu’on voudra, vive tout si vous voulez, mariez-vous, tous pour le mariage et le mariage pour tous, mais marrons-nous plutôt. Tout cela n’est pas très sérieux.

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (2)

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n'est pas si naïf, se tient sur sa tête et s'exclame avec joie que l'aube est superbe, ce soir.

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n’est pas si naïf, se tient sur sa tête et s’exclame avec joie que l’aube est superbe, ce soir.

(première partie ici)

En résumé, l’idée d’Antoine Compagnon de définir l’antimodernisme comme un pessimisme n’est qu’à moitié justifiée, et il conviendrait en définitive d’y voir plutôt une application du Mooreeffoc, donc de la contradiction, du paradoxe, du retournement des lieux communs, d’où surgissent alors beauté (ou plus exactement sublime), rire et vérité. C’est Joseph de Maistre employant le rationalisme des Lumières pour combattre les Lumières ; c’est Balzac utilisant son époque comme chair d’une œuvre de dénonciation de son époque ; c’est Baudelaire retournant la morale du XIXe siècle contre elle-même ; Bloy proclamant, contre l’antisémite à succès Drumont (à la « néfaste gueule »), que le salut viendra des Juifs justement parce qu’ils sont ignominieux. Le Mooreeffoc est ce qui permet de penser le péché originel sans désespérer. Le Mooreeffoc est la pensée à rebours, la joie, sauvage parfois, de démolir les systèmes de la pensée confortable.

L’antimodernisme a pris ce nom parce qu’il s’est trouvé être l’opposant des modernes, mais ses racines plongent profondément dans les traditions judéo-chrétienne et helléno-romaine. Il s’agit d’une sagesse tout à fait comparable à la scolastique, qui fut la grande entreprise médiévale de conciliation de la raison et de la foi, projet éminemment paradoxal, nourri qui plus est de l’esprit d’un temps de saturation des significations : tout événement, tout homme, toute couleur, tout objet, toute parole, tout être, tout enfin au Moyen Age a une grande profondeur symbolique. La scolastique est le rassemblement de la sapience, de la folie et des symboles dans une seule émission de pensée. L’attraction qu’a exercée le Moyen Age sur les antimodernes est certaine. Léon Bloy est l’exemple le plus frappant ; il conçoit l’œuvre monumentale de son Journal comme une relecture symbolique de sa vie dans le plan divin. Une œuvre méconnue de Balzac est le recueil des Contes drolatiques, écrits dans un ancien français approximatif, et conçus comme une charge venue de la fin du Moyen Age à l’encontre du puritanisme et de la pruderie du XIXe siècle – la réaction scandalisée de la très moderne George Sand, quand Balzac lui en fit la lecture, est là pour en attester. Verlaine après sa conversion n’a que des mots amers pour son époque, et rêve à la vieille Chrétienté :

« Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !

C’est vers le Moyen Age énorme et délicat

Qu’il faudrait que mon cœur en peine naviguât,

Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste. »

Le Mooreeffoc enfin permet de comprendre l’étrange posture qui consiste à vivre dans un monde prétendument détesté tout en l’utilisant pour en faire son œuvre. En effet la relation des antimodernes avec leur époque est absolument paradoxale : la laideur d’un temps déploré a donné naissance à des monuments littéraires : « Des écoles et des ouvriers » dans les Curiosités esthétiques de Baudelaire (1868), son « Voyage » et d’autres poèmes des Fleurs du mal, les descriptions de la Révolution de 1848 dans L’Education sentimentale de Flaubert, ainsi que ses vitupérations dans sa correspondance (« La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme »), la démolition hilare des habitudes de langage du Bourgeois par Bloy dans son Exégèse des lieux communs, la folie des héros chestertoniens (ceux du Retour de Don Quichotte, des Contes de l’arbalète, de L’Auberge volante ou du Napoléon de Notting Hill), la haute tenue du verbe de Barthes. C’est que le Mooreeffoc est une philosophie qui engage à utiliser la contemporanéité, le commun, finalement ce dans quoi l’on vit, pour en prendre le contre-pied. La vérité surgit lorsque l’on a compris l’urgence à quitter la léthargie, à tourner la tête dans tous les sens pour attraper du regard le merveilleux qui se cache et que personne n’ose regarder. C’est en ce sens que les antimodernes ne sont ni pessimistes ni réactionnaires. Ils ont besoin du monde (tel qu’il est) comme le monde a besoin d’eux.

Bien entendu, il est osé de prétendre que Maistre ou Balzac ont appliqué l’idée de Mooreeffoc. Le terme n’existait pas ; ainsi il y a moins chez Maistre de féerie que de douceur et de raison. Mais enfin ce ne serait pas non plus le trahir que de lui prêter un esprit rebrousseur, en bute avec les acceptions, les considérations et les croyances à la mode. Les utilisant, il les retourne comme on retourne une peau, et montre qu’il est possible d’en tirer quelque chose de sain, et c’est précisément la définition que Chesterton donne du Mooreeffoc. L’avantage de ce mot, tout étrange qu’il sonne – saurait-on seulement le prononcer ? – est qu’il fournit un nom à cette manière de penser qui n’est pas la réaction mais la production d’une pensée féconde avec ce qu’on pense néanmoins être un ramassis de déchets. Comme le boui-boui commun se transforme en palais exotique une fois retourné, le modernisme lui-même, quand on l’a renversé cul par-dessus tête, donne naissance au beau, à la raison et à une certaine folie, aux cris et au rire.

On pourrait presque imaginer de ce fait la déception d’un Baudelaire, ou de son descendant Muray, s’ils avaient connu une cessation brusque des manies et des lubies qu’ils détestaient chez leurs contemporains. De quoi auraient-ils tiré leur œuvre ? Philippe Muray, constatant la mort de la poésie, l’agonie du roman, en somme l’engloutissement progressif de la littérature dans la louange sirupeuse, les enfantillages de l’hyperfestivisme et la dictature de cour d’école des « mutins de Panurge », a tenté un grand retournement artistique : la critique, longtemps considérée comme le parent pauvre de l’art, est devenue le tout de celui-ci, et en particulier de la littérature. Tout ce qui faisait autrefois l’art en a été chassé et s’est réfugié dans la critique, qui est désormais la seule possibilité de création artistique. Cela étant posé, il devient admis que le monde moderne, si détestable qu’il soit, est nécessairement devenu l’objet (et au sens le plus profond du terme objectus, ce que l’on jette, voire rejette loin de soi) unique de toute véritable œuvre d’art. Le rejet devient créateur ; d’un même mouvement, l’antimodernisme repousse le modernisme et s’y plonge, le vomit et s’en fait un squelette.

On rejoint là ce qui fait le centre de la thèse d’Antoine Compagnon, savoir qu’il serait plus juste de considérer les antimodernes comme des modernes malgré eux que comme des déserteurs. Enrôlés de force sous les drapeaux du Progrès. Embarqués contre leur gré dans une barque qui les préserve de la noyade, c’est-à-dire de la mort en tant qu’antimodernes. Tant qu’à devoir vivre à une époque où tout semble perdu, autant modeler quelque chose, préserver ce qui peut l’être et construire un art qui ne soit pas céleste et sans attache. On pourrait objecter que Baudelaire fut un tenant de l’« art pour l’art » ; néanmoins son œuvre plonge et s’enfouit dans la laideur observable du monde. Peut-être ne l’a-t-il pas conçue comme une œuvre engagée, une œuvre à message, mais elle reste profondément une œuvre critique.

C’est un nouveau désaccord entre l’antimoderne et le réactionnaire. L’antimoderne accepte de vivre dans le monde où il est né. Contre ce qu’il analyse comme l’effondrement de la création, il se fait créateur. Et s’il est traditionnel – Baudelaire compositeur de sonnets, c’est-à-dire d’une poésie très classique, Balzac conteur et romancier, donc continuateur de Chrétien de Troyes, Bloy lecteur des mystiques médiévaux et créant une œuvre elle-même mystique et pétrie des modes de pensée du Moyen Age, etc. –, il n’a pas le désir de faire renaître une époque révolue ou de pétrifier la tradition, mais de la mêler à la modernité, en fin de compte de la moderniser. Encore une fois, de tout regarder sous un angle inhabituel, hors du commun, en bref lire coffee-room à l’envers.

(à suivre)

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (1)

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G.K. Chesterton (crédit Simon Monroe)

Dans un recueil d’articles publié en français sous le titre A bâtons rompus, Chesterton a cette phrase étrange : « Je crois depuis longtemps que la seule foi réellement heureuse et pleine d’espoir est une foi dans la chute de l’Homme. » Il n’est guère étonnant de la trouver sous la plume de celui qu’on appelait le « prince du paradoxe » ; elle ne laisse pas néanmoins de surprendre. La croyance dans la chute de l’Homme, c’est-à-dire dans le péché originel, cette croyance que le mal n’est pas extérieur à nous mais en nous, qu’il n’est pas absolu mais relatif, autrement dit la croyance qui façonne l’esprit antimoderne[1], cette croyance enfin qui semble être l’essence du pessimisme est au contraire, pour Chesterton, cause de bonheur et d’espoir.

C’est que ce grand écrivain, pourfendeur des travers de ses contemporains, en plus d’être catholique (le catholicisme utilisant précisément la foi dans le péché originel pour combattre optimisme et pessimisme, qui ne sont après tout que deux sortes de fatalisme), est un défenseur de la philosophie du Mooreeffoc. Ce mot barbare n’est pas issu d’une langue mystérieuse, mais de l’anglais, et il fut découvert par l’un des plus grands écrivains britanniques, Charles Dickens. Car mooreeffoc n’est autre que coffee-room lu à l’envers. Un jour qu’il sirotait un café, Dickens fut surpris, lisant depuis l’intérieur les inscriptions de la vitrine, de se découvrir attablé dans une mooreeffoc, et jamais plus il ne put regarder un café sans songer à l’impensable exotisme que recèle un tel établissement. Chesterton (et Tolkien après lui) utilisa cette anecdote, et le Mooreeffoc, érigé en maxime, devint le cœur de sa pensée. Le réenchantement du monde qu’il appelait de ses vœux, en un temps où la machine capitaliste le rendait gris et sans âme, se trouvait tout entier dans ce mot : toute chose, si anodine soit-elle, se révèle féerique dès lors qu’on la contemple sous un angle inhabituel. Autrement dit, le retournement systématique des lieux communs est un moyen très sûr d’accéder à la vérité – et la vérité est nécessairement merveilleuse. Vous croyez-vous dans une coffee-room ? Regardez à l’envers, vous découvrirez que vous êtes en réalité dans une mooreeffoc, ce qui est plus amusant, plus poétique, sans doute même plus vrai.

Ainsi donc l’idée que la croyance dans la Chute serait pessimiste ne tient pas si l’on revoit sa façon d’observer. Si l’on regarde par où personne ne regarde. Le péché originel, bien loin de détruire tout espoir en l’homme, est la seule chose qui permette de penser le libre-arbitre : aucun homme n’est déterminé, puisque bien et mal sont relatifs. Il ne peut ni tomber complètement dans le mal, ni vivre éternellement dans le bien ; le seul déterminisme ontologique de l’homme est sa liberté, finalement son obligation à la liberté. Des chaînes ne le rendent pas moins libre de décider de l’orientation de son âme.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le mouvement antimoderne, qui ne fut certes ni homogène ni bien sûr catholique dans son ensemble – encore que nombre d’antimodernes, de Joseph de Maistre à Bloy en passant par Balzac, Baudelaire, Verlaine, Claudel ou plus récemment Muray, l’eussent été – mais qu’on aurait tort d’accuser trop rapidement de pessimisme. Ce qui définit ce mouvement de pensée, selon Compagnon dans l’ouvrage qu’il lui a consacré[2], peut être résumé en six grandes idées. Une idée historique, la contre-Révolution ; une idée philosophique, les anti-Lumières ; une idée religieuse, le péché originel ; une idée esthétique, le sublime ; une idée stylistique, la vitupération ; enfin une idée morale, le pessimisme. Si la plupart de ces idées semblent tout à fait correctes, il faut cependant discuter de la dernière qu’on a citée, soit l’idée fixe du pessimisme, commune selon l’auteur aux antimodernes. La discuter à la lumière de Chesterton, ce qui est sans doute fort osé, puisque Compagnon n’avait pas dans l’idée de s’intéresser à autre chose qu’à des écrivains français ; puisque, d’autre part, Chesterton ne rentre qu’imparfaitement dans la définition de l’antimodernisme. Mais enfin ce pari repose sur la conviction que Chesterton pourrait nous faire voir, sous un angle nouveau et inhabituel, toute la profondeur des antimodernes, et la véritable joie qui a pu les animer.

Il faut préciser d’abord que le pessimiste, selon la définition qu’en donne Chesterton, est quelqu’un qui, comme l’optimiste, croit au Progrès – seulement il ne l’aime pas. Celui qui ne croit pas au Progrès ne peut pas, par définition, imaginer que celui-ci continuera. Tout est plutôt une question de volonté : la destinée des hommes ne s’infléchit dans telle ou telle direction que dans la mesure où ils prennent les moyens de composer avec le destin (ou la Providence, qui est le nom chrétien de ce que saint Thomas d’Aquin nomme l’ordonnance des effets, autrement dit le hasard), donc d’exercer leur libre-arbitre, ou, pour employer une formule catholique, d’exécuter librement la volonté divine.

Ce serait donc dans un sens très restreint que les antimodernes seraient des pessimistes. Sans croire à la lubie du Progrès, ils n’auraient pas tellement d’espoir quant à l’intelligence de leurs contemporains, soupçonnant ceux-ci de continuer à la professer. Ce pessimisme-là, on comprend bien, est aussi éloigné de la réaction que du conservatisme. Le réactionnaire est celui qui se désole de la disparition des ordres anciens ; en somme, il se lamente de la pente que dégringole la société dans laquelle il vit. De l’autre côté, le conservateur est le satisfait, le confortable ; celui qui ne souhaite qu’une chose, c’est la tranquillité de l’équilibre où il se tient. Loin de ces deux types, l’antimoderne est pris d’un vertige devant l’aveuglement de ses contemporains, dans la clairvoyance desquels il ne croit plus. Il ne souhaite pas que l’on remonte le temps ; il ne souhaite pas baisser les bras : il souhaite que l’on cesse de croire au Progrès. Son pessimisme, en réalité, est guérissable, il est contingent.

Sans cela, il eût été impossible de lire le moindre écrit antimoderne : si Maistre, Balzac, Baudelaire, Bloy, Chesterton, Péguy, Claudel ont écrit, c’est qu’ils avaient encore quelque chose à dire, c’est qu’ils estimaient encore leur cri légitime, c’est qu’ils pensaient que tonner avait encore un sens. Le pessimiste véritable est celui qui se tait ou celui qui se tue. Il reste au demi-pessimiste qu’est un antimoderne la volonté de se battre.

Ce combat peut n’être qu’un diagnostic ; rares sont en effet ceux qui proposent une solution au désastre dont ils se font les peintres. Mais enfin le diagnostic est un pas vers le soin, c’est la première étape du travail d’un médecin. On comprendra peut-être mieux en se disant que le pessimisme antimoderne n’est pas la complaisance dans la plainte et le désespoir, mais plutôt le chagrin de ne trouver nulle part où agripper son espoir. L’antimoderne est quelqu’un qui aimerait pouvoir espérer. En réalité, et c’est là une contradiction, c’est précisément dans cette « idée religieuse » du péché originel que réside l’espoir, ou plus exactement l’espérance. Il restera toujours aux hommes la possibilité d’exercer leur liberté : le mal ou le bien qu’ils font ne sont pas absolus mais contingents.

Un désespéré n’aurait d’ailleurs pas adopté l’idée stylistique de la vitupération dont parle Antoine Compagnon, ni cru dans l’idée esthétique du sublime (soit dans la démesure, l’hybris, la confrontation du grand et du petit). Le pessimiste radical serait un prostré. Nul n’irait plastronner, crier sa colère et tempêter, s’il était absolument  sans espoir.

Non que les antimodernes aient tous été de joyeux lurons. A dire vrai, Chesterton occupe une place à part dans ce mouvement. Son imposant corps secoué d’éclats de rire, il a, parce qu’il était anglais, tâché de faire renaître la tradition du merry man et de l’incarner, l’Anglais tel qu’il existait avant le puritanisme, l’Anglais médiéval, catholique enfin, ce drille personnifié par Curio ou Valentine, les personnages de Shakespeare. Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu ou dans Fusées, Bloy dans les différents tomes de son Journal, ne sont certes pas guillerets, encore qu’ils fassent rire – et Baudelaire a bien terminé sa vie sur un long cri plein d’un humour rageur : Pauvre Belgique !

(la suite ici)

Eric Campagnol

[1] Les « modernes » ou « modernistes » seront entendus comme les adeptes de la foi dans le Progrès comme perfectibilité de l’homme, de ses mœurs et de la société en général.

[2] Antoine Compagnon, Les Antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.

The initials BB (Bye Bye)

Erignathus barbatus

On peut penser tout et surtout n’importe quoi de l’affaire Depardieu. Lâcheté ou protestation symbolique, à vous de juger. La seule information, est malheureusement que ce débat national a réveillé nos « people », même si certains, comme Torreton, ne sommeillaient pas vraiment. Ce dernier, tête de file des anti-Gérard, a « siégé » en tant qu’élu PS pendant quelques années au conseil de Paris, battant des records d’absentéisme avant de mettre fin, au bout de deux ans de parasitage, à cette odieuse mascarade. Bref, pléthore de stars d’aujourd’hui et d’antan sont sorties de leur mutisme habituel et légitime pour attaquer ou défendre le Gérard national.

L’une d’elle, et pas des moindres car il s’agit de l’icône féminine des années 60-70, est la fameuse BB, Brigitte Bardot, beauté fanée dont la célébrité n’est liée qu’à l’enveloppe charnelle de ses plus belles années, souvent à ses frasques d’alors, et rarement  à ses apparitions au cinéma. Les années ont transformé notre bombe sexuelle en un être très étrange, teinté de nationalisme peu ragoûtant et raciste tout en étant engagé bec et griffe dans la défense des animaux. Une combinaison bizarre que renient les écolos d’aujourd’hui. Ce doublon nationalisme-écologie est cependant à l’origine de l’écologie même, comme l’a montré, entre autres, Luc Ferry[1], et se retrouve dans le national-socialisme d’Hitler. Brigitte Bardot a été adorée par la terre entière, et, si elle n’est pas nazie, elle semble faire preuve aujourd’hui d’une grande misanthropie. C’est bien à la gent animale qu’elle dédie entièrement le crépuscule de son existence. Le 3 janvier, reprenant le flambeau brûlant de Depardieu, qu’elle critique pour son  positionnement pro-corrida, la mère des bébés phoques a pété les plombs. Pour deux misérables éléphants malades de la tuberculose dans le zoo de Lyon, elle a mis en jeu sa nationalité. Contrairement à Depardieu qui a été débusqué par les médias, Bardot use délibérément de son regain de popularité pour faire chanter le président de la République. Un tel comportement est extrêmement déplorable, mais néanmoins souligne bien le lien fait entre nationalité et écologie dans son système de pensée. Elle ne peut pas vivre dans un « cimetière d’animaux » comme l’est la France. Autant aller vivre dans un cimetière humain comme l’est la Russie. La hiérarchie est faite et on a peu de peine à saisir l’antihumanisme de cette femme récompensée par PETA, sigle ridicule choisi par les chasseurs de fourrures (et exhibitionnistes militants). L’écologie trouve ici son aporie première qui est la haine de l’homme, cet être sans qui la Terre fonctionnerait à merveille. L’horreur me prend et pour calmer la tempête rien de mieux qu’un bon gros steak saignant.

Enfin, passons ! L’exercice lancé par Gérard et Brigitte me plaît assez ; j’ai décidé de faire chanter le président, on ne sait jamais, ça pourrait marcher.

« Monsieur le Président de la République,

Je me barre. Où ? Partout sauf en Belgique. Après avoir écouté les conseils de mon ami Baudelaire, je pense que nos exilés s’y font chier modèle géant. Ne me parlez même pas de cette grande île du Pacifique, peuplée de surfeurs décérébrés et de kangourous. Pour ce qui est de la Russie, malgré l’invitation de Maistre, il y fait beaucoup trop froid ! J’ai répondu la même chose à Cendrars qui m’appelait au Brésil : trop chaud ! Claudel m’a proposé la Chine et l’Amérique : mais l’individualisme érigé comme norme sociale me répugne horriblement. Et non je n’irai pas en Suisse avec ces sales hygiénistes. Bref, aidez-moi à trouver une destination correcte. En attendant, je patienterai en France.

Je vous prie de croire en mes sentiments de très haute estime et les plus dévoués,

Bonaventure Caenophile. »


[1] Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique, Grasset, 1992.