Léon Bloy ou le chant des signes

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Léon Bloy par Félix Vallotton

Je ne connais pas d’écrivain qui soit plus à l’abri des basses œuvres commémoratives du ministère de la Culture que Léon Bloy (1846-1917). Aucune messe culturelle n’a jamais pu être célébrée sur son dos. Je ne vois d’ailleurs pas très bien ce que nous pourrions commémorer de l’œuvre de ce gigantesque catholique quand n’importe quelle page de celle-là est évidemment plus vivante que les morts-vivants qui font semblant d’apparaître actuellement sur la scène littéraire et auxquels toute forme de commémoration devrait être absolument réservée tant leurs ouvrages sont, dès leur parution, parfaitement mort-nés. Lire la suite

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Deuil littéraire

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« Le fasciste est celui qui ne me lit pas. » Préface.

Victime en 2012 d’un lynchage médiatique en règle pour la rédaction d’un opuscule de moins de vingt pages intitulé Eloge littéraire d’Anders Breivik, Richard Millet, qui avait tenté en vain de se défendre contre la violence de ses détracteurs pendant l’« affaire », a pris près de deux ans de recul pour penser à sa réponse. Dans sa Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes, publiée aux éditions Pierre Guillaume de Roux, l’écrivain revient donc sur la très violente controverse qui l’a mis à la porte de la maison Gallimard, et tente d’en tirer quelques conséquences. C’est un acte de décès, celui de l’écrivain laissé pour mort dans un caniveau du Boulevard Saint-Germain à la fin de l’automne 2012. Lire la suite

Charles, Auguste, Léon, Nina et tous les autres… (une histoire de métempsycose)

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L’Apothéose de Victor Hugo, Henry Cros (frère de Charles), Maison de Victor Hugo, Paris, date inconnue, pâte de verre.

Au lendemain d’une vie de fantaisies ivoirines et de fêtes galantes, le poète Charles Cros se sentit las. 1885 : le romantisme venait de périr, et gisait encore frais dans sa crypte du Panthéon 1. Le monde littéraire s’en trouvait tout désempli, et Cros se découvrit vieux. En cet été, la fournaise accablait les Parisiens, brûlant les toits vert-de-gris sous lesquels rôtissaient nos femmes de chambres et toutes sortes de damnés, quand nos bourgeois se perdaient dans l’indolente mais stupéfiante moiteur de leurs appartements, plongés dans une pénombre salutaire. S’ils le pouvaient, ils prenaient le vert, barbotaient dans la Marne avec les ouvriers, guinchaient lascivement sur la Grande Jatte… Lire la suite

Léon, Ernest, Victor, Emile et tous les autres (une histoire de zombie)

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Le Christ aux outrages, Henry de Groux, 1889, huile sur toile, collection privée.

Léon Bloy avait pour ami Ernest Hello. C’était une chose étrange pour quelqu’un comme Léon Bloy, qui n’aimait généralement pas grand monde, si ce n’est son Seigneur, ses Saints, ses Saintes et ses Putains. Et qui surtout abhorrait toutes sortes d’écrivains. Ils faisaient frémir sa lourde moustache, et ces yeux ronds à leurs noms devenaient comme fous. Il y avait quelques raisons à cela. Un jour où il était dans le besoin, comme presque tous les jours de sa pauvre vie, Léon Bloy était allé voir Emile Zola, l’écrivain étant fort riche, tant il se goinfrait à la table d’Ernest Rougon en délirant sur la naturalité de l’art, rêvant dans ses draps de soie du Germinal des mineurs, et maudissant tout bas son cousin Eugène Saccard, son double maudit. Léon Bloy ne fut pas reçu. Pas un franc, ni un repas chaud, ni même un mot. C’était bien le domestique de Zola qui le mettait à la porte, sans aucune explication. Lire la suite

Somme sommaire pour les Gentils

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Le Sacrifice de Noé, par Michel-Ange, 1477-1483, Chapelle Sixtine, Cité du Vatican, Rome.

Jules Renard, dans son Journal, affirme qu’il faut avoir le courage de préférer l’homme intelligent à l’homme très gentil. Céline qui ne peut s’empêcher de dire les horreurs que tout le monde pense tout bas, le relance d’un « Si on se laissait aller à aimer les gens gentils, la vie serait atroce. » Lire la suite

Extension du domaine de l’inutile

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La femme au voile, Alexander Roslin, 1768, Nationalmuseum Sweden

Rien de nouveau sous le soleil : lunettes noires et éventails font leur grand retour. La parade nécessaire aux agressions solaires et autres chaleurs accablantes. Mais non, je vous arrête, je ne vais pas faire la liste des must have de l’été. Bien au contraire. Aujourd’hui, j’ai cette furieuse envie de me méfier de ces « accessoires indispensables ». L’expression sonne comme une antinomie sans en receler la substantifique moelle qui fait de Chesterton le « Prince du paradoxe ». Voilà. Comme cela, on est bien loin des pages fringues de Elle ou Gentleman Quarter. Lire la suite

Vivent les mariés

La joie de deux ectoplasmes à l'annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l'autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

La joie de deux ectoplasmes à l’annonce de la bonne nouvelle (le plus nul des deux est celui qui est à côté de l’autre) (crédit : Lionel Bonaventure/AFP)

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Le titre de cet article reprend celui de la une du jour de Libération (notez qu’il est ironique et que la syntaxe en est corrigée). La loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe vient d’être votée, et c’est une bien longue phrase à dire quand on est essoufflé par le bonheur comme je le suis.

Vivent les mariés, chante-t-on déjà, et champagne pour tout le monde, c’est un grand jour pour la démocratie, pour l’égalité, pour l’amour, les droits de l’homme, les papillons et la République française. Nul doute qu’on se congratule dans les chaumières, qu’on est fier d’avoir un président et un gouvernement capables de s’asseoir sur toutes leurs promesses sauf celles qui divisent les Français et qui ne coûtent pas un rond.

La gauche n’est plus que l’ombre laide et rosâtre de ce qu’elle était. Depuis quand, tiens, se préoccupe-t-elle d’amour ? Depuis quand défend-elle, bec et ongles, le mariage ? Depuis quand, grands Dieux, est-elle libérale (et dans tous les sens du terme, s’il vous plaît : furieusement favorable aux joyeuses démolitions de l’Union européenne, collabo au FMI, et piteusement tombée du pinacle de la lutte ouvrière aux caveaux de la défense des droits des homosexuels) ?

Bien sûr, elle n’a jamais manqué de prétendre son combat conforme au Bien, mais après tout qui ne le fait pas ? Ce qui est plus embêtant, c’est qu’elle se soit mise, par une sorte de régression intellectuelle, à professer, partout où ses petits pieds potelés la menaient, la morale, la moralisation, le moralitarisme, ne manquant jamais une occasion de moraliser ceci ou cela – à commencer par la politique, qui est aussi éloignée qu’on peut l’être de la morale. Vient le tour du mariage, naguère encore objet de violentes luttes pour en arracher la dimension religieuse : là où la gauche d’antan défendait le divorce et le libertinage, contre la rigueur du mariage chrétien fondé sur la charité et la fidélité, celle d’aujourd’hui a cherché par tous les moyens, et est parvenue à élargir le plus possible cette institution qu’elle est censée détester, et, accrochez-vous ! elle est même allée jusqu’à prétendre que le nombre de divorces étant très important chez les hétérosexuels, la grande fidélité, l’amour qui unit les familles issues de homosexuels (qui, eux, ne sont pas alcooliques et ne battent pas leur progéniture) allaient être à même de sauver le mariage. Rien que ça. Je ne sais plus qui disait ces âneries – Najat Vallaud-Belkacem, Audrey Pulvar ou une autre cruchasse du même acabit.

Je ne suis pas de gauche (et, aujourd’hui, bien incapable d’être de droite : je ne peux adhérer à ce qu’on s’est mis à appeler « droite », et qui est si éloigné de Burke, Maistre, Baudelaire ou Bloy qu’on pourrait aussi bien l’appeler « gauche », ou « milieu » ou « truc »), mais ça ne m’empêche pas de vouloir du bien à la gauche, ne serait-ce que pour trouver, dans la France moderne, un adversaire valeureux comme mes lointains prédécesseurs ont pu avoir. Je souhaite une vraie gauche en face de moi, une gauche qui puisse batailler avec moi sur l’Histoire, le progrès, la révolution et la réaction, les problèmes et les solutions, et je refuse la moindre considération à cette gauche en papier-mâché qui se secoue les bourrelets après une victoire de pacotille sur un sujet ridicule, qui se présente comme le Christ en marche vers le Paradis des arcs-en-ciel, des confettis multicolores et des barbes-à-papa géantes, cette gauche qui n’est qu’un tas de crétins puérils dont je n’ai à dire que le plus grand mal, incapable de l’estimer le moins du monde.

Je pourrais me murer dans le silence mais j’ai de la bile à revendre, et elle est d’autant plus acide que ce n’est pas dans les rangs lâches de la droite à demi vendue que je vais pouvoir la ravaler sans broncher. Mais vivent les mariés, cela va sans dire ; les homo, proto, hétéro, coco, rigolosexuels, enfin tout ce qu’on voudra, vive tout si vous voulez, mariez-vous, tous pour le mariage et le mariage pour tous, mais marrons-nous plutôt. Tout cela n’est pas très sérieux.

Eric Campagnol