Les vigilantes

Caroline Fourest (crédit BALTEL/SIPA)

Caroline Fourest (crédit BALTEL/SIPA)

Parmi les petits cancrelats qui infestent le charnier médiatique, Mlle Fourest, fondateuse de la revue Prochoix, n’est certainement pas le moins infâme. Championne de tous les combats de confort, cette petite créature, qui compense une cocasse absence de raison par une étonnante assurance, s’est fait une spécialité d’attaquer les extrémismes (ce qui est, on l’aura compris, la marque indélébile du courage le plus admirable), qu’ils soient musulmans, catholiques ou identitaires. Son inébranlable sérieux est à l’épreuve de toutes les balles de l’humour, cela va sans dire. Se moquer d’elle n’est donc guère qu’un exutoire assez facile. Elle se permettait, il y a un mois, de s’en prendre aux « obsédés du complot », entreprise tout à fait louable en soi, mais qui revient, lorsqu’on s’y penche un peu, à s’en prendre à Mlle Fourest, ce qu’elle n’a pas dû remarquer.

La belle ne sort pas sans un cafard assorti, sa compagne Fiammetta Venner, dont l’activité préférée consiste à déceler derrière chaque phénomène contre-moderne un complot des catholiques. Obsédée par le fascisme – financé par Christine Boutin et le Vatican –, cette paire de latrines ne rechigne pas à en employer les techniques les plus saines : la dénonciation d’ennemis bien identifiés (dans Les anti-Pacs ou la dernière croisade homophobe, en 1999, figurait une liste des maires qui avaient voté non au projet de loi) et la délation (un an plus tôt, leur Guide des sponsors du FN énumérait les entreprises participant au financement du parti de Jean-Marie Le Pen). Les pailles qu’elles décèlent et dénoncent dans l’œil de leurs tout-puissants adversaires leur ont fait oublier les quintaux de poutres qui encombrent le leur, mais après tout on ne peut pas vraiment leur en vouloir, ne serait-ce que parce que chacun de leurs cafardages est une occasion de plus de croire en l’intelligence humaine : comme l’aurait dit Léon Bloy, Dieu n’a pas pu mettre une si éclatante bêtise dans deux êtres sans compenser quelque part avec au moins autant de génie chez deux autres.

La vue de ces deux malades, si sérieuses dans leur combat de basse-cour, n’est pas sans rappeler la drôlerie des poules, dont l’œil sévère est comiquement désavoué par une démarche ridicule. Pour grotesques qu’elles soient, ces gallinacées vigilantes n’en continueront pas moins d’empuantir l’air de leurs déjections moralistes. Ces saintes vierges 2.0, agnelles pascales, éternelles victimes du Mâlin, le démon à verge, vont continuer à fienter sur des cadavres dans la plus parfaite impunité, et ce n’est pas moi qui les empêcherai, elles sont si drôles.

Eric Campagnol

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Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (2)

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n'est pas si naïf, se tient sur sa tête et s'exclame avec joie que l'aube est superbe, ce soir.

Chesterton par Oliver Herford : lorsque nous croyons admirer un coucher de soleil, Chesterton, qui n’est pas si naïf, se tient sur sa tête et s’exclame avec joie que l’aube est superbe, ce soir.

(première partie ici)

En résumé, l’idée d’Antoine Compagnon de définir l’antimodernisme comme un pessimisme n’est qu’à moitié justifiée, et il conviendrait en définitive d’y voir plutôt une application du Mooreeffoc, donc de la contradiction, du paradoxe, du retournement des lieux communs, d’où surgissent alors beauté (ou plus exactement sublime), rire et vérité. C’est Joseph de Maistre employant le rationalisme des Lumières pour combattre les Lumières ; c’est Balzac utilisant son époque comme chair d’une œuvre de dénonciation de son époque ; c’est Baudelaire retournant la morale du XIXe siècle contre elle-même ; Bloy proclamant, contre l’antisémite à succès Drumont (à la « néfaste gueule »), que le salut viendra des Juifs justement parce qu’ils sont ignominieux. Le Mooreeffoc est ce qui permet de penser le péché originel sans désespérer. Le Mooreeffoc est la pensée à rebours, la joie, sauvage parfois, de démolir les systèmes de la pensée confortable.

L’antimodernisme a pris ce nom parce qu’il s’est trouvé être l’opposant des modernes, mais ses racines plongent profondément dans les traditions judéo-chrétienne et helléno-romaine. Il s’agit d’une sagesse tout à fait comparable à la scolastique, qui fut la grande entreprise médiévale de conciliation de la raison et de la foi, projet éminemment paradoxal, nourri qui plus est de l’esprit d’un temps de saturation des significations : tout événement, tout homme, toute couleur, tout objet, toute parole, tout être, tout enfin au Moyen Age a une grande profondeur symbolique. La scolastique est le rassemblement de la sapience, de la folie et des symboles dans une seule émission de pensée. L’attraction qu’a exercée le Moyen Age sur les antimodernes est certaine. Léon Bloy est l’exemple le plus frappant ; il conçoit l’œuvre monumentale de son Journal comme une relecture symbolique de sa vie dans le plan divin. Une œuvre méconnue de Balzac est le recueil des Contes drolatiques, écrits dans un ancien français approximatif, et conçus comme une charge venue de la fin du Moyen Age à l’encontre du puritanisme et de la pruderie du XIXe siècle – la réaction scandalisée de la très moderne George Sand, quand Balzac lui en fit la lecture, est là pour en attester. Verlaine après sa conversion n’a que des mots amers pour son époque, et rêve à la vieille Chrétienté :

« Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !

C’est vers le Moyen Age énorme et délicat

Qu’il faudrait que mon cœur en peine naviguât,

Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste. »

Le Mooreeffoc enfin permet de comprendre l’étrange posture qui consiste à vivre dans un monde prétendument détesté tout en l’utilisant pour en faire son œuvre. En effet la relation des antimodernes avec leur époque est absolument paradoxale : la laideur d’un temps déploré a donné naissance à des monuments littéraires : « Des écoles et des ouvriers » dans les Curiosités esthétiques de Baudelaire (1868), son « Voyage » et d’autres poèmes des Fleurs du mal, les descriptions de la Révolution de 1848 dans L’Education sentimentale de Flaubert, ainsi que ses vitupérations dans sa correspondance (« La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme »), la démolition hilare des habitudes de langage du Bourgeois par Bloy dans son Exégèse des lieux communs, la folie des héros chestertoniens (ceux du Retour de Don Quichotte, des Contes de l’arbalète, de L’Auberge volante ou du Napoléon de Notting Hill), la haute tenue du verbe de Barthes. C’est que le Mooreeffoc est une philosophie qui engage à utiliser la contemporanéité, le commun, finalement ce dans quoi l’on vit, pour en prendre le contre-pied. La vérité surgit lorsque l’on a compris l’urgence à quitter la léthargie, à tourner la tête dans tous les sens pour attraper du regard le merveilleux qui se cache et que personne n’ose regarder. C’est en ce sens que les antimodernes ne sont ni pessimistes ni réactionnaires. Ils ont besoin du monde (tel qu’il est) comme le monde a besoin d’eux.

Bien entendu, il est osé de prétendre que Maistre ou Balzac ont appliqué l’idée de Mooreeffoc. Le terme n’existait pas ; ainsi il y a moins chez Maistre de féerie que de douceur et de raison. Mais enfin ce ne serait pas non plus le trahir que de lui prêter un esprit rebrousseur, en bute avec les acceptions, les considérations et les croyances à la mode. Les utilisant, il les retourne comme on retourne une peau, et montre qu’il est possible d’en tirer quelque chose de sain, et c’est précisément la définition que Chesterton donne du Mooreeffoc. L’avantage de ce mot, tout étrange qu’il sonne – saurait-on seulement le prononcer ? – est qu’il fournit un nom à cette manière de penser qui n’est pas la réaction mais la production d’une pensée féconde avec ce qu’on pense néanmoins être un ramassis de déchets. Comme le boui-boui commun se transforme en palais exotique une fois retourné, le modernisme lui-même, quand on l’a renversé cul par-dessus tête, donne naissance au beau, à la raison et à une certaine folie, aux cris et au rire.

On pourrait presque imaginer de ce fait la déception d’un Baudelaire, ou de son descendant Muray, s’ils avaient connu une cessation brusque des manies et des lubies qu’ils détestaient chez leurs contemporains. De quoi auraient-ils tiré leur œuvre ? Philippe Muray, constatant la mort de la poésie, l’agonie du roman, en somme l’engloutissement progressif de la littérature dans la louange sirupeuse, les enfantillages de l’hyperfestivisme et la dictature de cour d’école des « mutins de Panurge », a tenté un grand retournement artistique : la critique, longtemps considérée comme le parent pauvre de l’art, est devenue le tout de celui-ci, et en particulier de la littérature. Tout ce qui faisait autrefois l’art en a été chassé et s’est réfugié dans la critique, qui est désormais la seule possibilité de création artistique. Cela étant posé, il devient admis que le monde moderne, si détestable qu’il soit, est nécessairement devenu l’objet (et au sens le plus profond du terme objectus, ce que l’on jette, voire rejette loin de soi) unique de toute véritable œuvre d’art. Le rejet devient créateur ; d’un même mouvement, l’antimodernisme repousse le modernisme et s’y plonge, le vomit et s’en fait un squelette.

On rejoint là ce qui fait le centre de la thèse d’Antoine Compagnon, savoir qu’il serait plus juste de considérer les antimodernes comme des modernes malgré eux que comme des déserteurs. Enrôlés de force sous les drapeaux du Progrès. Embarqués contre leur gré dans une barque qui les préserve de la noyade, c’est-à-dire de la mort en tant qu’antimodernes. Tant qu’à devoir vivre à une époque où tout semble perdu, autant modeler quelque chose, préserver ce qui peut l’être et construire un art qui ne soit pas céleste et sans attache. On pourrait objecter que Baudelaire fut un tenant de l’« art pour l’art » ; néanmoins son œuvre plonge et s’enfouit dans la laideur observable du monde. Peut-être ne l’a-t-il pas conçue comme une œuvre engagée, une œuvre à message, mais elle reste profondément une œuvre critique.

C’est un nouveau désaccord entre l’antimoderne et le réactionnaire. L’antimoderne accepte de vivre dans le monde où il est né. Contre ce qu’il analyse comme l’effondrement de la création, il se fait créateur. Et s’il est traditionnel – Baudelaire compositeur de sonnets, c’est-à-dire d’une poésie très classique, Balzac conteur et romancier, donc continuateur de Chrétien de Troyes, Bloy lecteur des mystiques médiévaux et créant une œuvre elle-même mystique et pétrie des modes de pensée du Moyen Age, etc. –, il n’a pas le désir de faire renaître une époque révolue ou de pétrifier la tradition, mais de la mêler à la modernité, en fin de compte de la moderniser. Encore une fois, de tout regarder sous un angle inhabituel, hors du commun, en bref lire coffee-room à l’envers.

(à suivre)

Eric Campagnol

Mooreeffoc et Modernisme (1)

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G.K. Chesterton (crédit Simon Monroe)

Dans un recueil d’articles publié en français sous le titre A bâtons rompus, Chesterton a cette phrase étrange : « Je crois depuis longtemps que la seule foi réellement heureuse et pleine d’espoir est une foi dans la chute de l’Homme. » Il n’est guère étonnant de la trouver sous la plume de celui qu’on appelait le « prince du paradoxe » ; elle ne laisse pas néanmoins de surprendre. La croyance dans la chute de l’Homme, c’est-à-dire dans le péché originel, cette croyance que le mal n’est pas extérieur à nous mais en nous, qu’il n’est pas absolu mais relatif, autrement dit la croyance qui façonne l’esprit antimoderne[1], cette croyance enfin qui semble être l’essence du pessimisme est au contraire, pour Chesterton, cause de bonheur et d’espoir.

C’est que ce grand écrivain, pourfendeur des travers de ses contemporains, en plus d’être catholique (le catholicisme utilisant précisément la foi dans le péché originel pour combattre optimisme et pessimisme, qui ne sont après tout que deux sortes de fatalisme), est un défenseur de la philosophie du Mooreeffoc. Ce mot barbare n’est pas issu d’une langue mystérieuse, mais de l’anglais, et il fut découvert par l’un des plus grands écrivains britanniques, Charles Dickens. Car mooreeffoc n’est autre que coffee-room lu à l’envers. Un jour qu’il sirotait un café, Dickens fut surpris, lisant depuis l’intérieur les inscriptions de la vitrine, de se découvrir attablé dans une mooreeffoc, et jamais plus il ne put regarder un café sans songer à l’impensable exotisme que recèle un tel établissement. Chesterton (et Tolkien après lui) utilisa cette anecdote, et le Mooreeffoc, érigé en maxime, devint le cœur de sa pensée. Le réenchantement du monde qu’il appelait de ses vœux, en un temps où la machine capitaliste le rendait gris et sans âme, se trouvait tout entier dans ce mot : toute chose, si anodine soit-elle, se révèle féerique dès lors qu’on la contemple sous un angle inhabituel. Autrement dit, le retournement systématique des lieux communs est un moyen très sûr d’accéder à la vérité – et la vérité est nécessairement merveilleuse. Vous croyez-vous dans une coffee-room ? Regardez à l’envers, vous découvrirez que vous êtes en réalité dans une mooreeffoc, ce qui est plus amusant, plus poétique, sans doute même plus vrai.

Ainsi donc l’idée que la croyance dans la Chute serait pessimiste ne tient pas si l’on revoit sa façon d’observer. Si l’on regarde par où personne ne regarde. Le péché originel, bien loin de détruire tout espoir en l’homme, est la seule chose qui permette de penser le libre-arbitre : aucun homme n’est déterminé, puisque bien et mal sont relatifs. Il ne peut ni tomber complètement dans le mal, ni vivre éternellement dans le bien ; le seul déterminisme ontologique de l’homme est sa liberté, finalement son obligation à la liberté. Des chaînes ne le rendent pas moins libre de décider de l’orientation de son âme.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le mouvement antimoderne, qui ne fut certes ni homogène ni bien sûr catholique dans son ensemble – encore que nombre d’antimodernes, de Joseph de Maistre à Bloy en passant par Balzac, Baudelaire, Verlaine, Claudel ou plus récemment Muray, l’eussent été – mais qu’on aurait tort d’accuser trop rapidement de pessimisme. Ce qui définit ce mouvement de pensée, selon Compagnon dans l’ouvrage qu’il lui a consacré[2], peut être résumé en six grandes idées. Une idée historique, la contre-Révolution ; une idée philosophique, les anti-Lumières ; une idée religieuse, le péché originel ; une idée esthétique, le sublime ; une idée stylistique, la vitupération ; enfin une idée morale, le pessimisme. Si la plupart de ces idées semblent tout à fait correctes, il faut cependant discuter de la dernière qu’on a citée, soit l’idée fixe du pessimisme, commune selon l’auteur aux antimodernes. La discuter à la lumière de Chesterton, ce qui est sans doute fort osé, puisque Compagnon n’avait pas dans l’idée de s’intéresser à autre chose qu’à des écrivains français ; puisque, d’autre part, Chesterton ne rentre qu’imparfaitement dans la définition de l’antimodernisme. Mais enfin ce pari repose sur la conviction que Chesterton pourrait nous faire voir, sous un angle nouveau et inhabituel, toute la profondeur des antimodernes, et la véritable joie qui a pu les animer.

Il faut préciser d’abord que le pessimiste, selon la définition qu’en donne Chesterton, est quelqu’un qui, comme l’optimiste, croit au Progrès – seulement il ne l’aime pas. Celui qui ne croit pas au Progrès ne peut pas, par définition, imaginer que celui-ci continuera. Tout est plutôt une question de volonté : la destinée des hommes ne s’infléchit dans telle ou telle direction que dans la mesure où ils prennent les moyens de composer avec le destin (ou la Providence, qui est le nom chrétien de ce que saint Thomas d’Aquin nomme l’ordonnance des effets, autrement dit le hasard), donc d’exercer leur libre-arbitre, ou, pour employer une formule catholique, d’exécuter librement la volonté divine.

Ce serait donc dans un sens très restreint que les antimodernes seraient des pessimistes. Sans croire à la lubie du Progrès, ils n’auraient pas tellement d’espoir quant à l’intelligence de leurs contemporains, soupçonnant ceux-ci de continuer à la professer. Ce pessimisme-là, on comprend bien, est aussi éloigné de la réaction que du conservatisme. Le réactionnaire est celui qui se désole de la disparition des ordres anciens ; en somme, il se lamente de la pente que dégringole la société dans laquelle il vit. De l’autre côté, le conservateur est le satisfait, le confortable ; celui qui ne souhaite qu’une chose, c’est la tranquillité de l’équilibre où il se tient. Loin de ces deux types, l’antimoderne est pris d’un vertige devant l’aveuglement de ses contemporains, dans la clairvoyance desquels il ne croit plus. Il ne souhaite pas que l’on remonte le temps ; il ne souhaite pas baisser les bras : il souhaite que l’on cesse de croire au Progrès. Son pessimisme, en réalité, est guérissable, il est contingent.

Sans cela, il eût été impossible de lire le moindre écrit antimoderne : si Maistre, Balzac, Baudelaire, Bloy, Chesterton, Péguy, Claudel ont écrit, c’est qu’ils avaient encore quelque chose à dire, c’est qu’ils estimaient encore leur cri légitime, c’est qu’ils pensaient que tonner avait encore un sens. Le pessimiste véritable est celui qui se tait ou celui qui se tue. Il reste au demi-pessimiste qu’est un antimoderne la volonté de se battre.

Ce combat peut n’être qu’un diagnostic ; rares sont en effet ceux qui proposent une solution au désastre dont ils se font les peintres. Mais enfin le diagnostic est un pas vers le soin, c’est la première étape du travail d’un médecin. On comprendra peut-être mieux en se disant que le pessimisme antimoderne n’est pas la complaisance dans la plainte et le désespoir, mais plutôt le chagrin de ne trouver nulle part où agripper son espoir. L’antimoderne est quelqu’un qui aimerait pouvoir espérer. En réalité, et c’est là une contradiction, c’est précisément dans cette « idée religieuse » du péché originel que réside l’espoir, ou plus exactement l’espérance. Il restera toujours aux hommes la possibilité d’exercer leur liberté : le mal ou le bien qu’ils font ne sont pas absolus mais contingents.

Un désespéré n’aurait d’ailleurs pas adopté l’idée stylistique de la vitupération dont parle Antoine Compagnon, ni cru dans l’idée esthétique du sublime (soit dans la démesure, l’hybris, la confrontation du grand et du petit). Le pessimiste radical serait un prostré. Nul n’irait plastronner, crier sa colère et tempêter, s’il était absolument  sans espoir.

Non que les antimodernes aient tous été de joyeux lurons. A dire vrai, Chesterton occupe une place à part dans ce mouvement. Son imposant corps secoué d’éclats de rire, il a, parce qu’il était anglais, tâché de faire renaître la tradition du merry man et de l’incarner, l’Anglais tel qu’il existait avant le puritanisme, l’Anglais médiéval, catholique enfin, ce drille personnifié par Curio ou Valentine, les personnages de Shakespeare. Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu ou dans Fusées, Bloy dans les différents tomes de son Journal, ne sont certes pas guillerets, encore qu’ils fassent rire – et Baudelaire a bien terminé sa vie sur un long cri plein d’un humour rageur : Pauvre Belgique !

(la suite ici)

Eric Campagnol

[1] Les « modernes » ou « modernistes » seront entendus comme les adeptes de la foi dans le Progrès comme perfectibilité de l’homme, de ses mœurs et de la société en général.

[2] Antoine Compagnon, Les Antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.

L’évangile selon saint Emile

Zola_Leandre

L’auteur de la grande saga des Rougon-Macquart est indéniablement un grand écrivain, et courageux avec ça. Dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, il accusa les accusateurs avec une verve et un cran indéniables. Bien sûr, il y eut avant lui Bernard Lazare[1]  et quelques autres pour soutenir le malheureux capitaine, mais le coup de maître fut J’accuse… !, camouflet splendide. Les Drumont, Monniot, Méry et la crème des officiers français pouvaient aller se rhabiller.

C’est que, pense-t-on, Emile Zola fut un défenseur philosémite de la justice, un bon vieux socialiste pacifique comme on les aime. Une sorte d’affectueux grand-père progressiste. On n’aurait qu’à moitié tort de le croire, mais il convient de regarder d’un peu plus près son activité littéraire à la fin de sa vie. Les Rougon-Macquart, son œuvre la plus célèbre, et l’affaire Dreyfus à la fin des années 1890, ont totalement occulté le second grand cycle romanesque qu’il avait entamé – et qu’il ne termina jamais.

En réalité, ce cycle est plutôt une paire de cycles, puisqu’il écrit Les Trois Villes entre 1893 et 1898, avant de se consacrer jusqu’à sa mort en 1902 aux Quatre Evangiles. Je n’ignore pas la sainte haine moderne pour les amalgames, aussi je m’empresserai d’amalgamer ces six romans (il n’a jamais écrit le quatrième évangile) puisqu’ils constituent certainement l’aboutissement de la pensée de l’écrivain. Trop souvent dédaignés par la critique, considérés par elle comme les délires mystiques d’un vieux gâteux, ils sont en réalité, lorsqu’on s’y penche un peu, l’accomplissement de toute une vie de réflexion et d’écriture.

Les romans retraçant l’histoire des Rougon et des Macquart sont les témoins de l’obsession zolienne de la généalogie et de la transmission, en même temps que de sa tendance à la complaisance « pornographique », comme on le lui reprochait à l’époque. Ce n’est pourtant rien comparé aux Trois Villes et aux Quatre Evangiles. Le premier de ces cycles est tout bonnement l’histoire d’un prêtre qui finit par se défroquer, soit un long striptease qui se veut un universel appel à l’abandon des oripeaux de la religion pour pouvoir ensuite copuler, copuler, copuler encore comme le font les héros des Quatre Evangiles. Le roman Fécondité n’est en fin de compte qu’une longue enfilade dans un monde où les hommes, véritables lapins, n’ont en tête que la perpétuation de l’espèce – et paradoxalement une sainte horreur du sexe, Zola étant un moderne (et on a vu ce que les modernes pensaient de la sexualité et de sa présence dans l’art, lorsqu’ils attaquèrent le Madame Bovary du très antimoderne Flaubert et, la même année, Les Fleurs du Mal du catholique Baudelaire).

Dans ses derniers romans, Zola se fait le prêcheur d’une nouvelle religion, ce qui était très à la mode, et cette religion repose évidemment sur les ruines des villes trop catholiques de Rome et de Lourdes, et de Paris le débauché, défiguré qui plus est par la récente basilique du Sacré-Cœur. Cette religion est celle de l’avenir et mettra fin à l’Histoire – c’est-à-dire d’une part à la cité, à la ville, où sont concentrés les péchés du monde, d’autre part au catholicisme, dont le Dieu s’est incarné dans l’Histoire humaine en sortant du vagin d’une femme, ce qui donnait à Zola des nausées, ainsi qu’il en fait mention dans sa correspondance –, elle y mettra fin en recrutant ses fidèles à la campagne, où l’on fait beaucoup de petits socialistes. Cette religion substituera à l’Histoire la généalogie, donc les gènes, la génération, témoins d’une infinie métempsycose, de la renaissance permanente et infinie qu’on appelle le Progrès, contre quoi a lutté l’Eglise de toutes ses forces.

Il faudrait écrire une histoire religieuse du XIXe siècle pour comprendre le XXe et le XXIe. Le ministre de l’Education nationale, M. Peillon, a récemment publié une étude sur Ferdinand Buisson, l’un des pères de la laïcité et de l’éducation moderne, très éclairante sur le caractère religieux et anticatholique de la laïcité, sur son origine protestante et socialiste. Le combat des Hugo, des Michelet, des Ferry, des Zola n’avait pas comme on l’a trop souvent cru pour but de libérer l’homme du joug religieux, mais de l’affranchir de la tutelle de l’Eglise catholique, ce qui est très différent, puisqu’il s’agissait de remplacer une religion par une autre et non de nier les religions. A la fin de sa vie, Zola nous offre donc un résumé frappant des croyances modernistes, qui se résument à une vaste tentative de réhabilitation des hérésies – catharisme, arianisme, manichéisme, Réforme, etc.

Ce qui engage à relire les grands écrivains socialistes sous un jour nouveau. Le réalisme d’Emile Zola n’est pas constitutif de son œuvre, laquelle est plutôt irréaliste, parce que téléologique et religieuse. La précision de ses études sur le terrain, ses longs séjours à Rome, à Lourdes, sa connaissance de Paris, servent en définitive de socle à un véritable prêche sur l’avenir, donc sur ce qui n’existe pas. Enrobé comme de juste dans un discours sirupeux de grand-père gâteux sur la probité et la vertu, dont on trouve toujours des traces – encore qu’avec moins de talent, cela va sans dire – dans les vomissements rose bonbon des adorateurs d’Audimat, dans les diarrhées sucrées de la caste télévisuelle, dans le babil infini des adultes infantilisés, espèce très commune en ces temps 2.0. Je laisserai le dernier mot à ce cher Léon Bloy. A la place de Zola, mettez n’importe quel nom de présentateur, homme politique ou chroniqueur de Libération, des Inrockuptibles ou d’autres papiers d’apocalypse : « Combien le vice paraît aimable comparé à la vertu offerte par Emile Zola ! »

Eric Campagnol


[1] Célèbre anti-antisémite qui considérait que Léon Bloy, que la censure moderne a tendance à qualifier de « nauséabond » (notamment parce qu’elle ne comprend pas son chef-d’œuvre, Le Salut par les Juifs), c’est-à-dire immonde, était tout sauf un antisémite.