Libération des idées

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Lemieux, Guillon, Iacub, Djian, Fischler

Bonaventure Caenophile vous livre aujourd’hui sa lecture de la rubrique Idées de Libération (édition du week-end 04/05 janvier)Lire la suite

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L’immaculée migration

…mais ferm-e-té-e-s avec le-s clan-destin-e-s.

Commentaire un peu tardif, par Evariste de Serpière, de l’article d’Olivier Pastré, professeur à Paris-VIII, dans Libération (24 novembre 2013), « Immigration : l’Europe a presque tout faux ». Lire la suite

Doux Bellorum

soldatNon content d’avoir eu sa guerre avec le Mali, notre Président semble y avoir pris goût. Les sondages ne nieront pas un constat simple : une bonne grosse guerre, ça fait chef. En conséquence, avec une paire de guerres, et cela soutenue par les Américains et l’ami Barrack, on l’imagine déjà en Lord of war. Lire la suite

Méditations journalistiques

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Rien de tel pour se faire une idée de l’esprit du temps que de comparer chaque matin les unes du Figaro et de Libération. Souvent, elles n’ont apparemment rien à voir ; mais que les deux faces de la lune soient différentes ne les empêche pas d’appartenir à la même sphère. Lire la suite

Ci-gît l’insolence

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A l’heure où le mot « courage » signifiait encore quelque chose, Lord Byron partit en Grèce lors de la révolution de 1821 ; il y mourut en 1824.

On trouve, dans les lignes du très mauvais Métro, un article sur le gagnant du festival d’Angoulême, Willem, intitulé : « Willem, le sacre d’un dessinateur engagé ». Le drôle, nous dit l’article, est né aux Pays-Bas, ce qui n’est pas la moindre de ses tares, et « sévit » en France depuis un certain mois de mai 1968. On n’osera nullement faire de rapprochement avec un quelconque évènement national. Il sert dans les rangs de Libé depuis 1986, et a collaboré à Charlie Hebdo et à Hara-Kiri.

Engagé, il l’est, l’oranje. Métro, l’immonde journal, lui délivre son certificat de bonnes mœurs : Willem « fustige notamment (…) les dérives identitaires et l’injustice sociale ». Un type bien, en somme. Je suis allé voir sur l’internet, les « œuvres » qui ont valu à notre homme les honneurs du festival de la bédé. Un de ses derniers dessins met en scène une petite fille qui se fait sermonner par deux hommes, qui l’incitent à être sage, sous peine qu’ils appellent Frigide Barjot « pour [la] protéger ». Ce à quoi la gamine répond : « NON PAPAS ». Willem a toujours eu du mal avec l’orthographe française ; ici, il se permet une petite subtilité en la matière, dont on aura noté l’effet. Les hommes qui pensent sont ainsi de nos jours : la contrainte est morte, la critique est commune, le courant porte allégrement ceux qui gueulent voguer contre.

Autrefois, le pilori attendait Villon pour ses vers engagés et un peu trop acides, mais aujourd’hui, les ardents défenseurs de la libre pensée sont applaudis dans des festivals rembourrés, où l’on rond-de-jambe entre soi, bien au chaud dans les couffins. Il n’y a plus guère pour servir la vitupération insolente que quelques poussifs droitards qui beuglent seuls, le front levé contre le vent de leur campagne, oubliés par les dieux parisiens.

Non, messieurs qui jurez vos grands horlogers penser contre le courant, votre vocation n’est pas la veuve et l’orphelin, vous n’êtes pas prêts à mourir vêtus de haillons dans des caniveaux miteux, pour sauver ce qui reste d’humanité dans l’homme. Vous surveillez, avides, l’audience de vos torchis, vous quêtez la médaille, l’os estampillé « comme il faut », « anti-fachos », le petit médaillon brillant qui vous permettra de vivre, bourgeois que vous êtes, en bêtes petits serviteurs du Rubis-cons.

On le franchit en troupeaux, le fleuve, mais dans le mauvais sens : on s’affirme toujours partant pour la guerre, quand on dorlote l’oreiller de son chez-soi. Chacun le sait, la tisane et les pantoufles font toujours moins de mal à l’âme douillette que l’épée et l’écu. C’est tellement simple et tranquille de crier dans une foule.

Le voilà, le mensonge : Willem se veut chevalier (disons, reître, plutôt), les journaux le disent et l’adoubent, il est très courageux de défendre la justice sociale, et de lutter contre les méchants identitaires, sauf que Willem, tout enfoutré de taffetas, dors paisiblement tous les soirs, endormi par le sable de Libé et les comptines des Inrocks, qui le bénissent dans leur Parthénon, dans son grand lit.

Willem est un pamphlétaire de nos jours, bête et méchant, pauvre dans son originalité, qui n’a même pas le courage d’avoir de l’humour.

Je vous conseille, lecteurs attentifs, de regarder plus avant ce que nous sommes : le douillet que nous quémandons, la tranquillité bourgeoise à laquelle nous aspirons, n’est-elle pas le reflet du refus de la bagarre, de l’ardente flamme de l’insolence? Aspirons à n’être plus bourgeois, pour n’être pas modernes, et laissons ainsi nos pensées chavirer rudement, se remplir d’eau, se redresser enfin, joyeusement portées par les battements féroces des saumons.

R.V. Radeyschandt

De la modernité du totalitarisme

Auguste Forel (1848-1931)

Auguste Forel (1848-1931)

Avec un aveuglement caractéristique, le site Next Libération voyait en Auguste Forel[1], auteur en 1906 de La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, un « prémoderne », dans un article de novembre 2012. Il est devenu courant d’analyser l’Histoire comme une marche constante vers la modernité, avec son lot de « précurseurs », de « visionnaires », etc., comme si personne n’avait rien inventé mais simplement deviné ce que les hommes éclairés du XXe et du XXIe siècle allaient faire. Quand il expose sa théorie sur la sexualité, Auguste Forel n’est donc pas un homme de son temps (ce qu’il était, comme tous les hommes de tous les temps ont tous été des hommes de leur temps) mais presque un homme du nôtre.

Il faut s’intéresser au projet de Forel, qui est de « résoudre la question sexuelle », en ayant  pris soin de « faire table rase des préjugés, des traditions et de la pruderie ». Que dit ce « prémoderne » ? Que l’ignorance est dangereuse et qu’il convient de parler de sexe, de l’éjaculation, de lever les peurs liées à l’accouchement. Cet homme de progrès, proche des protestants libéraux[2], des libres penseurs français, membre des Bons-Templiers[3], socialiste et pacifiste – un proto-Joël de Rosnay, si l’on veut – se prend à rêver, pour l’avenir, à de vastes programmes d’éducation sexuelle. Comme Mme Vallaud-Belkacem et les Suédois d’aujourd’hui, il hait profondément la prostitution. Comme les féministes du XXIe siècle, il parle du clitoris et du plaisir féminin, imagine un monde heureux où la bigamie pourra exister en étant socialement acceptable, où le divorce réglera les conflits (le naïf imagine que l’éducation sexuelle permettra d’en réduire le nombre…), etc. Des pages et des pages ruisselant de bons sentiments sucrés. Du pré-Libération.

Ce que l’article ne mentionne pas, c’est l’eugénisme et le racisme féroces de cet apôtre de la paix mondiale – en passant, le journaliste de Libération admet, mais sans avoir l’air plus gêné que cela, que « qui dit “progrès” dit aussi recherche d’un homme nouveau, débarrassé de ses oripeaux de perversité » : personne ne semble chagriné d’afficher une tranquille sympathie pour les théories les plus infectes des totalitarismes du XXe siècle. Notre bon Dr Forel estime par exemple, dans un chapitre consacré à la sexualité en politique et en économie, que l’urgence est à « enseigner, ou même imposer, d’une façon pratique le néo-malthusianisme aux malades, aux incapables, aux imbéciles, aux amoraux et criminels et aux races inférieures ». Forel prémoderne ? Hitler prémoderne, si j’ai bien compris.

Certes, Forel n’est pas moderne, il l’est en puissance, il n’est que pré. Il n’avait pas vu que le racisme est une imbécillité, que l’eugénisme est une horreur, qu’il n’existe pas de races inférieures (toutes chose qu’on affirme avoir brusquement découvertes au milieu du XXe siècle). Mais enfin Forel au pouvoir aurait-il fait quelque chose de très différent de ce que fit le nazisme ? Ne faut-il pas pardonner aux nazis de s’être trompés sur quelques points, eux qui avaient si bien vu sur tant d’autres ?

Et il faut rappeler qu’à la même époque, d’autres, en petit nombre, pilonnaient l’eugénisme, les stérilisations des parents d’handicapés, les théories raciales qui pullulaient à l’air libre. En 1917, Chesterton, dont on ne s’attend pas à ce que Libération loue la « surprenante modernité », publie Eugenics and Other Evils. Devant le danger qu’il pressent, il se propose de « prouver pourquoi l’eugénisme doit être détruit », affirmant que « l’eugénisme, à petite ou à forte dose, institué lentement ou brusquement, convoqué pour de bonnes raisons ou pour de noirs desseins, appliqué à mille personnes aussi bien qu’à trois, n’est pas plus une chose dont on doive interroger le bien-fondé que le poison. » En septembre 1933, lors d’une entrevue dans The Jewish Chronicle, il explique : « Je suis effaré par les atrocités hitlériennes en Allemagne. Il n’y a derrière elles absolument aucune raison ni logique, et elles sont très certainement l’expédient d’un homme qui, ne sachant trop comment tenir ses promesses sauvages à un peuple exténué, a fini par chercher un bouc-émissaire, et trouvé, avec soulagement, le plus célèbre bouc-émissaire de l’histoire européenne : le peuple juif. » Il se déclare prêt à « mourir en défendant le dernier juif d’Europe ». Dans un recueil d’essais publié en 1940 (six ans après sa mort), il proclame que « tant que nous n’aurons pas totalement détruit la religion mystique de la race chez les chrétiens, nous ne restaurerons jamais la Chrétienté »[4].

Que disait, dans le même temps, le prémoderne ? L’éclairé qui avait compris l’importance de la laïcité (« On devrait trouver, pour la devise du parti socialiste : “La religion reste affaire privée” »[5]), le « chantre suisse des idées nouvelles », comme le gargouille Libération ? Que pouvait bien penser de tout cela un chevalier du Bien, un pacifiste, un socialiste du début du XXe siècle ? Un adversaire de l’alcool et du tabac ? Constatant qu’entasser les malades et les fous dans des hôpitaux et des asiles n’était pas une solution convenable aux « impuretés » de la race, il penchait pour quelque chose de plus radical : « En s’attaquant aux racines du mal et en préparant un terme à la procréation des ratés de corps et d’âme, on fait une œuvre humanitaire encore bien plus belle et meilleure, mais qui frappe moins les yeux et émeut moins la galerie ». Le 14 juillet 1933 est votée une loi en Allemagne sur la stérilisation des alcooliques, des schizophrènes, des épileptiques, des sourds héréditaires, et d’autres « dégénérés ». « Si l’on veut obtenir une marche ascendante de l’humanité à tous les points de vue, il s’agit d’établir une sélection artificielle humaine qui conserve soigneusement les germes de bonne qualité, tout en stérilisant les mauvais. » Non, je ne cite pas la loi, mais notre aimable libre penseur prémoderne.

Il conviendrait pour le camp progressiste d’entamer un salutaire examen de conscience. Tirez le fil d’une idée à la mode, d’une « idée neuve », d’une « avancée sociétale », et il sortira toujours, assez vite, une pelote noire très sale qu’on pensait avoir bien cachée.

Eric Campagnol


[1] Psychiatre et entomologiste suisse, né en 1848 et mort en 1931.

[2] Courant de pensée visant à intégrer le christianisme dans la modernité, en niant la divinité de Jésus et en combattant le cléricalisme et le catholicisme en général, jugés « incompatibles avec la démocratie ». Les protestants libéraux étaient soutenus par des associations comme l’Alliance religieuse universelle, qui mit à la mode la laïcité « à la française » et contribua à son succès. Un célèbre protestant libéral était Ferdinand Buisson, auquel le ministre de l’Education actuel, M. Peillon, a consacré un livre.

[3] Une association luttant contre l’alcool en prônant l’abstinence totale.

[4] The End of the Armistice, 1940.

[5] Les Etats-Unis de la Terre, 1914.