Laissez tomber la bohème !

Renoir, Le Déjeuner des Canotiers 1881

Le déjeuner des canotier, Renoir, 1881, huile.

Il est loin le temps où le philistin souffrait, tel Monsieur Jourdain chez Molière, de ne pouvoir acquérir tout l’apparat du gentilhomme pour en devenir pleinement un lui aussi. Aujourd’hui, il cherche à s’amenuiser, à prendre des airs canailles. En quelques siècles, on est passé de la savonnette à vilain à la piscine de boue. Mais loin de moi l’idée d’éloigner le bourgeois gentilhomme de son alter ego moderne, celui qu’on appelle de manière étonnamment similaire, si l’on goûte au plaisir de l’oxymore, bourgeois-bohème. Lire la suite

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Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol

Bon débarras

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Gérard Depardieu est un grand acteur, il n’est aucun besoin de s’arrêter là-dessus. S’il m’intéresse aujourd’hui, c’est parce qu’il est devenu un grand acteur russe, lui notre Cyrano, lui notre Danton, pour de méprisables petites questions d’argent. Depardieu m’intéresse parce qu’il est le vivant symbole des mensonges de la gauche depuis plusieurs dizaines d’années. Il m’intéresse aujourd’hui parce que l’« affaire Depardieu », ce n’est rien de plus que la gauche divine qui se mord la queue, la belle gauche bien sucrée de l’abolition des frontières, de la citoyenneté mondiale, de l’appartenance globale, du patriotisme universel. Depardieu met en pratique – il le dit dans sa lettre au premier ministre – le programme progressiste par excellence, c’est-à-dire la possibilité de renier toute individualité pour se fondre avec délices dans la masse indifférenciée. Depardieu est le représentant alcoolisé de ce que la gauche s’empêche de devenir, mais dont elle n’est plus très éloignée.

C’est le patriotisme de confort : on n’en appelle à la France et à son respect qu’une fois qu’il est question d’économie et de difficultés pécuniaires. Vive l’abolition des frontières, mais pas complètement non plus. Parce que la gauche de la seconde moitié du XXe siècle s’est fait une spécialité d’être l’idiote utile du libéralisme, lequel n’a que des avantages à voir s’abattre toutes les frontières et s’effondrer tous les particularismes. Les altermondialistes, ces pantins stupides, sont les meilleurs amis des multinationales et des banques. Tous liés par le progressisme qui les ronge. Michéa, dans Le Complexe d’Orphée, le rappelle très bien : « Essayez de défendre le principe de la mondialisation capitaliste – ou celui des centrales nucléaires – sans prendre le moindre appui sur une théorie du progrès (c’est-à-dire sur l’idée qu’il s’agirait là d’évolutions “inéluctables” auxquelles les hommes seront contraints de se soumettre tôt ou tard) et sans stigmatiser en parallèle toutes ces attitudes “frileuses” et “conservatrices” qui ne seraient fondées que sur la “peur irrationnelle de l’avenir”, le “repli nostalgique sur un monde révolu” ou le “rejet xénophobe de l’autre”. »

Depardieu, en quittant la France au moment où ça sentait le roussi, s’est tout simplement conformé à ce qu’il avait toujours cru : que ce monde serait bien plus beau s’il n’avait pas de frontières. Les mêmes qui défendent le fédéralisme européen et la fusion progressive des nations entre elles l’ont atomisé dès qu’il a fait mine de se rendre en Belgique, pays dont on a alors très vite oublié qu’il faisait partie d’une union où la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux est garantie par des traités internationaux. Que la gauche d’aujourd’hui s’offusque d’un départ comme celui-ci, c’est à la fois très drôle et très inquiétant. Drôle parce qu’enfin, il faut les voir écarquiller les yeux, les prophètes de l’universalisme, les champions de l’antinationalisme, les hérauts du flux global, quand l’un d’eux se met à appliquer leur rêve le plus cher pour lui-même (en réponse à une loi qu’ils ont concoctée mais qui n’est même pas passée). C’est enfin inquiétant parce que ça n’offre pas une vision mirobolante de la capacité de nos dirigeants à construire une pensée cohérente.

La fuite détestable de Depardieu, qu’on veut nous faire croire dictée par le logiciel infect de la droite traditionnelle et capitaliste (ce qui est un oxymore, mais personne ne semble s’en soucier, signe que plus personne ne lit Marx), est la juste récompense des dégoulinades faciles de la gauche progressiste. Mais ça n’est plus notre problème ; il est russe à présent, paraît-il, et même si c’est un crève-coeur, qu’il le reste. Bon débarras.

Eric Campagnol