Gleeden 2 : Le retour

lapin-alice

Toujours en r’tard, on est toujours en r’tard! in Alice in Wonderland, Disney, 1951.

On a pu constater récemment que le gouvernement tente laborieusement de s’adapter aux grandes directives de l’esprit moderne en imposant le progrès avec force loi et moult mépris pour les mécontents qui s’y opposent . Et pourtant cette précipitation mal masquée révèle bien autre chose que la seule allégeance aux grandes nouveautés du moment : l ‘heure est grave en effet : les modernes au pouvoir sont en retard. Lire la suite

Publicités

Mooreeffoc et Modernisme (1)

Image

G.K. Chesterton (crédit Simon Monroe)

Dans un recueil d’articles publié en français sous le titre A bâtons rompus, Chesterton a cette phrase étrange : « Je crois depuis longtemps que la seule foi réellement heureuse et pleine d’espoir est une foi dans la chute de l’Homme. » Il n’est guère étonnant de la trouver sous la plume de celui qu’on appelait le « prince du paradoxe » ; elle ne laisse pas néanmoins de surprendre. La croyance dans la chute de l’Homme, c’est-à-dire dans le péché originel, cette croyance que le mal n’est pas extérieur à nous mais en nous, qu’il n’est pas absolu mais relatif, autrement dit la croyance qui façonne l’esprit antimoderne[1], cette croyance enfin qui semble être l’essence du pessimisme est au contraire, pour Chesterton, cause de bonheur et d’espoir.

C’est que ce grand écrivain, pourfendeur des travers de ses contemporains, en plus d’être catholique (le catholicisme utilisant précisément la foi dans le péché originel pour combattre optimisme et pessimisme, qui ne sont après tout que deux sortes de fatalisme), est un défenseur de la philosophie du Mooreeffoc. Ce mot barbare n’est pas issu d’une langue mystérieuse, mais de l’anglais, et il fut découvert par l’un des plus grands écrivains britanniques, Charles Dickens. Car mooreeffoc n’est autre que coffee-room lu à l’envers. Un jour qu’il sirotait un café, Dickens fut surpris, lisant depuis l’intérieur les inscriptions de la vitrine, de se découvrir attablé dans une mooreeffoc, et jamais plus il ne put regarder un café sans songer à l’impensable exotisme que recèle un tel établissement. Chesterton (et Tolkien après lui) utilisa cette anecdote, et le Mooreeffoc, érigé en maxime, devint le cœur de sa pensée. Le réenchantement du monde qu’il appelait de ses vœux, en un temps où la machine capitaliste le rendait gris et sans âme, se trouvait tout entier dans ce mot : toute chose, si anodine soit-elle, se révèle féerique dès lors qu’on la contemple sous un angle inhabituel. Autrement dit, le retournement systématique des lieux communs est un moyen très sûr d’accéder à la vérité – et la vérité est nécessairement merveilleuse. Vous croyez-vous dans une coffee-room ? Regardez à l’envers, vous découvrirez que vous êtes en réalité dans une mooreeffoc, ce qui est plus amusant, plus poétique, sans doute même plus vrai.

Ainsi donc l’idée que la croyance dans la Chute serait pessimiste ne tient pas si l’on revoit sa façon d’observer. Si l’on regarde par où personne ne regarde. Le péché originel, bien loin de détruire tout espoir en l’homme, est la seule chose qui permette de penser le libre-arbitre : aucun homme n’est déterminé, puisque bien et mal sont relatifs. Il ne peut ni tomber complètement dans le mal, ni vivre éternellement dans le bien ; le seul déterminisme ontologique de l’homme est sa liberté, finalement son obligation à la liberté. Des chaînes ne le rendent pas moins libre de décider de l’orientation de son âme.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le mouvement antimoderne, qui ne fut certes ni homogène ni bien sûr catholique dans son ensemble – encore que nombre d’antimodernes, de Joseph de Maistre à Bloy en passant par Balzac, Baudelaire, Verlaine, Claudel ou plus récemment Muray, l’eussent été – mais qu’on aurait tort d’accuser trop rapidement de pessimisme. Ce qui définit ce mouvement de pensée, selon Compagnon dans l’ouvrage qu’il lui a consacré[2], peut être résumé en six grandes idées. Une idée historique, la contre-Révolution ; une idée philosophique, les anti-Lumières ; une idée religieuse, le péché originel ; une idée esthétique, le sublime ; une idée stylistique, la vitupération ; enfin une idée morale, le pessimisme. Si la plupart de ces idées semblent tout à fait correctes, il faut cependant discuter de la dernière qu’on a citée, soit l’idée fixe du pessimisme, commune selon l’auteur aux antimodernes. La discuter à la lumière de Chesterton, ce qui est sans doute fort osé, puisque Compagnon n’avait pas dans l’idée de s’intéresser à autre chose qu’à des écrivains français ; puisque, d’autre part, Chesterton ne rentre qu’imparfaitement dans la définition de l’antimodernisme. Mais enfin ce pari repose sur la conviction que Chesterton pourrait nous faire voir, sous un angle nouveau et inhabituel, toute la profondeur des antimodernes, et la véritable joie qui a pu les animer.

Il faut préciser d’abord que le pessimiste, selon la définition qu’en donne Chesterton, est quelqu’un qui, comme l’optimiste, croit au Progrès – seulement il ne l’aime pas. Celui qui ne croit pas au Progrès ne peut pas, par définition, imaginer que celui-ci continuera. Tout est plutôt une question de volonté : la destinée des hommes ne s’infléchit dans telle ou telle direction que dans la mesure où ils prennent les moyens de composer avec le destin (ou la Providence, qui est le nom chrétien de ce que saint Thomas d’Aquin nomme l’ordonnance des effets, autrement dit le hasard), donc d’exercer leur libre-arbitre, ou, pour employer une formule catholique, d’exécuter librement la volonté divine.

Ce serait donc dans un sens très restreint que les antimodernes seraient des pessimistes. Sans croire à la lubie du Progrès, ils n’auraient pas tellement d’espoir quant à l’intelligence de leurs contemporains, soupçonnant ceux-ci de continuer à la professer. Ce pessimisme-là, on comprend bien, est aussi éloigné de la réaction que du conservatisme. Le réactionnaire est celui qui se désole de la disparition des ordres anciens ; en somme, il se lamente de la pente que dégringole la société dans laquelle il vit. De l’autre côté, le conservateur est le satisfait, le confortable ; celui qui ne souhaite qu’une chose, c’est la tranquillité de l’équilibre où il se tient. Loin de ces deux types, l’antimoderne est pris d’un vertige devant l’aveuglement de ses contemporains, dans la clairvoyance desquels il ne croit plus. Il ne souhaite pas que l’on remonte le temps ; il ne souhaite pas baisser les bras : il souhaite que l’on cesse de croire au Progrès. Son pessimisme, en réalité, est guérissable, il est contingent.

Sans cela, il eût été impossible de lire le moindre écrit antimoderne : si Maistre, Balzac, Baudelaire, Bloy, Chesterton, Péguy, Claudel ont écrit, c’est qu’ils avaient encore quelque chose à dire, c’est qu’ils estimaient encore leur cri légitime, c’est qu’ils pensaient que tonner avait encore un sens. Le pessimiste véritable est celui qui se tait ou celui qui se tue. Il reste au demi-pessimiste qu’est un antimoderne la volonté de se battre.

Ce combat peut n’être qu’un diagnostic ; rares sont en effet ceux qui proposent une solution au désastre dont ils se font les peintres. Mais enfin le diagnostic est un pas vers le soin, c’est la première étape du travail d’un médecin. On comprendra peut-être mieux en se disant que le pessimisme antimoderne n’est pas la complaisance dans la plainte et le désespoir, mais plutôt le chagrin de ne trouver nulle part où agripper son espoir. L’antimoderne est quelqu’un qui aimerait pouvoir espérer. En réalité, et c’est là une contradiction, c’est précisément dans cette « idée religieuse » du péché originel que réside l’espoir, ou plus exactement l’espérance. Il restera toujours aux hommes la possibilité d’exercer leur liberté : le mal ou le bien qu’ils font ne sont pas absolus mais contingents.

Un désespéré n’aurait d’ailleurs pas adopté l’idée stylistique de la vitupération dont parle Antoine Compagnon, ni cru dans l’idée esthétique du sublime (soit dans la démesure, l’hybris, la confrontation du grand et du petit). Le pessimiste radical serait un prostré. Nul n’irait plastronner, crier sa colère et tempêter, s’il était absolument  sans espoir.

Non que les antimodernes aient tous été de joyeux lurons. A dire vrai, Chesterton occupe une place à part dans ce mouvement. Son imposant corps secoué d’éclats de rire, il a, parce qu’il était anglais, tâché de faire renaître la tradition du merry man et de l’incarner, l’Anglais tel qu’il existait avant le puritanisme, l’Anglais médiéval, catholique enfin, ce drille personnifié par Curio ou Valentine, les personnages de Shakespeare. Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu ou dans Fusées, Bloy dans les différents tomes de son Journal, ne sont certes pas guillerets, encore qu’ils fassent rire – et Baudelaire a bien terminé sa vie sur un long cri plein d’un humour rageur : Pauvre Belgique !

(la suite ici)

Eric Campagnol

[1] Les « modernes » ou « modernistes » seront entendus comme les adeptes de la foi dans le Progrès comme perfectibilité de l’homme, de ses mœurs et de la société en général.

[2] Antoine Compagnon, Les Antimodernes : de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005.

Peut-on moraliser le vide ? ou La Momie voulant se faire plus morte que les zombis

Scène du film "La Momie"

Scène du film « La Momie »

Notre époque moderno-moderniste est décidément le théâtre d’oppositions ahurissantes d’inanité. Récemment se sont opposés défenseurs de la liberté d’expression et partisans de la morale républicaine, regroupés derrière l’inénarrable Najat Vallaud-Belkacem. En d’autres termes, pour être plus précis : les défenseurs de la liberté de bafouiller son petit avis personnel (surtout s’il est celui de tout le monde) se sont opposés aux indispensables vigilants citoyens, rabâcheurs infatigables des évidences morales les mieux partagées. Chacun est à son poste, c’est parfait. Modernes contre modernes, opposition affriolante s’il en est !

Le ministre de l’impayable ministère des Droits des Femmes (et de toutes autres victimes ayant pour principale envie d’être sacrées nouvelles idoles pour les siècles des siècles) a dit sa détermination à faire condamner les auteurs d’odieux « dérapages » racistes et homophobes sur le réseau social Twitter. Faut-il s’ennuyer ferme pour n’avoir d’autre projet que de « moraliser Twitter » ! On se demande qui est le plus vain de l’internaute décérébré qui poste des messages d’insultes, ou de celle qui s’ingénie à les condamner et à les combattre, donc à les prendre au sérieux… Faut-il manquer cruellement d’adversaires réels, qui tiennent un tant soit peu la route, pour se pencher sur le cas si déséspéré des bafouilleurs et ânonneurs indifférenciés englués dans Twitter, quand les insultes que ceux-là profèrent, aussi indignes soient-elles, ne seront jamais que poudre de néant jetée aux yeux exorbités, perpétuellement écarquillés et embués d’ennui, des indéboulonnables Vigilants subventionnés.

Loin de moi l’idée de penser que Najat Vallaud-Belkacem chercherait désespérément à justifier, par de telles actions et sorties médiatiques répétées, l’utilité de son misérable ministère… Quoi qu’il en soit, elle s’outre. Encore et toujours elle rabâche ses condamnations morales, ânonne son catéchisme socialiste, égalitaire et solidaire, toujours plus dans le même sens, au sein du consensus le plus étouffant. C’est que l’insulte devient très vite intolérable, même inconcevable, pour qui se considère l’incarnation de valeurs relevant du Bien absolu, de Droit socialiste divin… Il est à craindre qu’à terme, par delà l’horizon bouché de cette misérable « polémique », c’est la suppression de toute insulte et de toute velléité d’opposition qu’envisage cette illuminée qui irradie de modernité. En attendant cet avenir radieux (qu’on me pardonne un tel pléonasme) elle passe le temps en s’indignant de « dérapages verbaux » en tous genres. Comme si les réseaux sociaux, quels qu’ils soient, pouvaient être autre chose que des décharges à ciel ouvert, que des cimetières à tombeaux ouverts d’où s’échappent les masses indifférenciées de zombies anonymes pseudonyfiés, libérés des règles les plus élémentaires de la langue et de l’intelligence, devenant de plus en plus hargneux et haineux à mesure qu’ils finissent de se ressembler tout à fait les uns les autres, jusqu’à devenir de parfaits interchangeables, égalisés comme on en rêve…

Toutefois notre cher ministre des Droits de Chacun et n’importe qui à exiger tout et n’importe quoi de préférence s’entête à considérer que Twitter pourrait être un lieu d’échange et de communication assaini. Il n’y a qu’une telle momie, enrubannée de ses sacro-saints principes républicains, pour décider de s’attaquer à de pareils fantômes du Net. Il faudra décevoir la courageuse Najat Vallaud-Belkacem : on ne moralise pas le néant, surtout lorsqu’on en fait partie…

P.-L. P.