Léon, Ernest, Victor, Emile et tous les autres (une histoire de zombie)

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Le Christ aux outrages, Henry de Groux, 1889, huile sur toile, collection privée.

Léon Bloy avait pour ami Ernest Hello. C’était une chose étrange pour quelqu’un comme Léon Bloy, qui n’aimait généralement pas grand monde, si ce n’est son Seigneur, ses Saints, ses Saintes et ses Putains. Et qui surtout abhorrait toutes sortes d’écrivains. Ils faisaient frémir sa lourde moustache, et ces yeux ronds à leurs noms devenaient comme fous. Il y avait quelques raisons à cela. Un jour où il était dans le besoin, comme presque tous les jours de sa pauvre vie, Léon Bloy était allé voir Emile Zola, l’écrivain étant fort riche, tant il se goinfrait à la table d’Ernest Rougon en délirant sur la naturalité de l’art, rêvant dans ses draps de soie du Germinal des mineurs, et maudissant tout bas son cousin Eugène Saccard, son double maudit. Léon Bloy ne fut pas reçu. Pas un franc, ni un repas chaud, ni même un mot. C’était bien le domestique de Zola qui le mettait à la porte, sans aucune explication. Lire la suite

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Culture Polochon (épisode 1) : Ile-de-Transe

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Le dossier spécial du journal Ile-de-France

Le magazine Ile-de-France m’est tombé dans les mains à la sortie du métro. Que dis-je, un journal, c’est un manifeste, un appel, une prophétie, une déclaration d’amour ! C’est le cri du cœur lancé par le docteur Jean Polochon, gourou trop méconnu du Conseil régional : « Franciliens, n’ayez pas peur, car je vous apporte une grande nouvelle : la culture est le remède anticrise ». Lire la suite

Gleeden 2 : Le retour

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Toujours en r’tard, on est toujours en r’tard! in Alice in Wonderland, Disney, 1951.

On a pu constater récemment que le gouvernement tente laborieusement de s’adapter aux grandes directives de l’esprit moderne en imposant le progrès avec force loi et moult mépris pour les mécontents qui s’y opposent . Et pourtant cette précipitation mal masquée révèle bien autre chose que la seule allégeance aux grandes nouveautés du moment : l ‘heure est grave en effet : les modernes au pouvoir sont en retard. Lire la suite

Pair ou personne ?

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Détail tiré du tableau « Le Printemps » de Sandro Boticelli, 1482.
Les trois Grâces (Fidélité, Beauté et Vertu) dansent en parfaite harmonie.

La Très Sainte Eglise de l’Egalité a tranché : ce sera le droit des couples et non le droit des individus. Une paire de Français, quelle que soit son orientation sexuelle (dans la limite officielle) a le droit avec elle. Droit à l’enfant et droit à l’avantage fiscal marital, principalement. Eric Zemmour, entre autres, avait pourtant défendu l’individualisme légal, qui s’appuie sur l’article 1 de la Constitution ; vous devrez vous contenter désormais de « Tous les couples naissent égaux en droit » en codicille officieux. La gauche a-t-elle lancé un nouveau pavé dans la mare putride de l’individualisme ? Lire la suite

Indochine sur le Mur des cons

Une polémique n’est jamais à prendre à la légère, parce qu’elle est un signe des obsessions du temps ; l’une des obsessions du nôtre est d’ailleurs la polémique elle-même. Rien qu’en ce moment, les journalistes français en ont au moins deux toutes fraîches sur le feu : la polémique du « mur des cons » et celle qu’a provoquée le dernier clip d’Indochine. Lire la suite

Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol