De la modernité du totalitarisme

Auguste Forel (1848-1931)

Auguste Forel (1848-1931)

Avec un aveuglement caractéristique, le site Next Libération voyait en Auguste Forel[1], auteur en 1906 de La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, un « prémoderne », dans un article de novembre 2012. Il est devenu courant d’analyser l’Histoire comme une marche constante vers la modernité, avec son lot de « précurseurs », de « visionnaires », etc., comme si personne n’avait rien inventé mais simplement deviné ce que les hommes éclairés du XXe et du XXIe siècle allaient faire. Quand il expose sa théorie sur la sexualité, Auguste Forel n’est donc pas un homme de son temps (ce qu’il était, comme tous les hommes de tous les temps ont tous été des hommes de leur temps) mais presque un homme du nôtre.

Il faut s’intéresser au projet de Forel, qui est de « résoudre la question sexuelle », en ayant  pris soin de « faire table rase des préjugés, des traditions et de la pruderie ». Que dit ce « prémoderne » ? Que l’ignorance est dangereuse et qu’il convient de parler de sexe, de l’éjaculation, de lever les peurs liées à l’accouchement. Cet homme de progrès, proche des protestants libéraux[2], des libres penseurs français, membre des Bons-Templiers[3], socialiste et pacifiste – un proto-Joël de Rosnay, si l’on veut – se prend à rêver, pour l’avenir, à de vastes programmes d’éducation sexuelle. Comme Mme Vallaud-Belkacem et les Suédois d’aujourd’hui, il hait profondément la prostitution. Comme les féministes du XXIe siècle, il parle du clitoris et du plaisir féminin, imagine un monde heureux où la bigamie pourra exister en étant socialement acceptable, où le divorce réglera les conflits (le naïf imagine que l’éducation sexuelle permettra d’en réduire le nombre…), etc. Des pages et des pages ruisselant de bons sentiments sucrés. Du pré-Libération.

Ce que l’article ne mentionne pas, c’est l’eugénisme et le racisme féroces de cet apôtre de la paix mondiale – en passant, le journaliste de Libération admet, mais sans avoir l’air plus gêné que cela, que « qui dit “progrès” dit aussi recherche d’un homme nouveau, débarrassé de ses oripeaux de perversité » : personne ne semble chagriné d’afficher une tranquille sympathie pour les théories les plus infectes des totalitarismes du XXe siècle. Notre bon Dr Forel estime par exemple, dans un chapitre consacré à la sexualité en politique et en économie, que l’urgence est à « enseigner, ou même imposer, d’une façon pratique le néo-malthusianisme aux malades, aux incapables, aux imbéciles, aux amoraux et criminels et aux races inférieures ». Forel prémoderne ? Hitler prémoderne, si j’ai bien compris.

Certes, Forel n’est pas moderne, il l’est en puissance, il n’est que pré. Il n’avait pas vu que le racisme est une imbécillité, que l’eugénisme est une horreur, qu’il n’existe pas de races inférieures (toutes chose qu’on affirme avoir brusquement découvertes au milieu du XXe siècle). Mais enfin Forel au pouvoir aurait-il fait quelque chose de très différent de ce que fit le nazisme ? Ne faut-il pas pardonner aux nazis de s’être trompés sur quelques points, eux qui avaient si bien vu sur tant d’autres ?

Et il faut rappeler qu’à la même époque, d’autres, en petit nombre, pilonnaient l’eugénisme, les stérilisations des parents d’handicapés, les théories raciales qui pullulaient à l’air libre. En 1917, Chesterton, dont on ne s’attend pas à ce que Libération loue la « surprenante modernité », publie Eugenics and Other Evils. Devant le danger qu’il pressent, il se propose de « prouver pourquoi l’eugénisme doit être détruit », affirmant que « l’eugénisme, à petite ou à forte dose, institué lentement ou brusquement, convoqué pour de bonnes raisons ou pour de noirs desseins, appliqué à mille personnes aussi bien qu’à trois, n’est pas plus une chose dont on doive interroger le bien-fondé que le poison. » En septembre 1933, lors d’une entrevue dans The Jewish Chronicle, il explique : « Je suis effaré par les atrocités hitlériennes en Allemagne. Il n’y a derrière elles absolument aucune raison ni logique, et elles sont très certainement l’expédient d’un homme qui, ne sachant trop comment tenir ses promesses sauvages à un peuple exténué, a fini par chercher un bouc-émissaire, et trouvé, avec soulagement, le plus célèbre bouc-émissaire de l’histoire européenne : le peuple juif. » Il se déclare prêt à « mourir en défendant le dernier juif d’Europe ». Dans un recueil d’essais publié en 1940 (six ans après sa mort), il proclame que « tant que nous n’aurons pas totalement détruit la religion mystique de la race chez les chrétiens, nous ne restaurerons jamais la Chrétienté »[4].

Que disait, dans le même temps, le prémoderne ? L’éclairé qui avait compris l’importance de la laïcité (« On devrait trouver, pour la devise du parti socialiste : “La religion reste affaire privée” »[5]), le « chantre suisse des idées nouvelles », comme le gargouille Libération ? Que pouvait bien penser de tout cela un chevalier du Bien, un pacifiste, un socialiste du début du XXe siècle ? Un adversaire de l’alcool et du tabac ? Constatant qu’entasser les malades et les fous dans des hôpitaux et des asiles n’était pas une solution convenable aux « impuretés » de la race, il penchait pour quelque chose de plus radical : « En s’attaquant aux racines du mal et en préparant un terme à la procréation des ratés de corps et d’âme, on fait une œuvre humanitaire encore bien plus belle et meilleure, mais qui frappe moins les yeux et émeut moins la galerie ». Le 14 juillet 1933 est votée une loi en Allemagne sur la stérilisation des alcooliques, des schizophrènes, des épileptiques, des sourds héréditaires, et d’autres « dégénérés ». « Si l’on veut obtenir une marche ascendante de l’humanité à tous les points de vue, il s’agit d’établir une sélection artificielle humaine qui conserve soigneusement les germes de bonne qualité, tout en stérilisant les mauvais. » Non, je ne cite pas la loi, mais notre aimable libre penseur prémoderne.

Il conviendrait pour le camp progressiste d’entamer un salutaire examen de conscience. Tirez le fil d’une idée à la mode, d’une « idée neuve », d’une « avancée sociétale », et il sortira toujours, assez vite, une pelote noire très sale qu’on pensait avoir bien cachée.

Eric Campagnol


[1] Psychiatre et entomologiste suisse, né en 1848 et mort en 1931.

[2] Courant de pensée visant à intégrer le christianisme dans la modernité, en niant la divinité de Jésus et en combattant le cléricalisme et le catholicisme en général, jugés « incompatibles avec la démocratie ». Les protestants libéraux étaient soutenus par des associations comme l’Alliance religieuse universelle, qui mit à la mode la laïcité « à la française » et contribua à son succès. Un célèbre protestant libéral était Ferdinand Buisson, auquel le ministre de l’Education actuel, M. Peillon, a consacré un livre.

[3] Une association luttant contre l’alcool en prônant l’abstinence totale.

[4] The End of the Armistice, 1940.

[5] Les Etats-Unis de la Terre, 1914.

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Le paradoxe du progressisme

La liesse des défenseurs du mariage pour tous (crédit Reuters - Charles Platiau)

La liesse des défenseurs du mariage pour tous (crédit Reuters – Charles Platiau)

L’article premier de la loi sur le « mariage pour tous » a été voté et, à en croire ses défenseurs, il s’agit là d’une « étape historique », du « retour de la France dans l’Histoire », du comblement d’un « retard français » inacceptable. Il faut un cynisme redoutable pour oser s’exprimer ainsi, mais les progressistes sont les plus imperturbables des cyniques, qui s’imaginent pouvoir contempler l’Histoire en cours d’écriture depuis leurs hauteurs, et traîner la France malgré elle dans le chemin qu’ils estiment tracé pour elle. Je dis bien malgré elle, parce qu’il me paraît évident que personne de sensé ne veut vraiment du mariage pour tous, qui est au bon sens ce qu’une buse est aux fonds marins.

Tel député s’époumonait, lors des débats à l’Assemblée, pour faire comprendre à l’opposition que le train de l’Histoire allait passer et qu’elle le raterait à nouveau. La bassesse d’une telle posture est si manifeste qu’on devrait se contenter de la mépriser, mais l’éblouissante bêtise des défenseurs du projet oblige, par charité, à s’intéresser à ce débat, aussi risible soit-il. Le train de l’Histoire, dit-on, est en marche. Voilà une première ânerie, ressassée à l’infini depuis la fin du XVIIIe siècle par les tenants du Progrès. Il n’y a pas de train de l’Histoire, pour la bonne et simple raison que l’Histoire est une construction a posteriori – essayez donc de prendre un train a posteriori. La prétention des progressistes à « faire l’Histoire » n’est que l’orgueil adolescent de petits rats persuadés d’être de grands fauves.

Le fatalisme des progressistes est sûrement la plus déprimante des idioties de ce siècle ; à les entendre, il n’y a de toute façon d’autre choix que de se conformer à leur programme – parce qu’ils ont, eux, un regard sur l’avenir, dont le beauf moyen est privé, et à propos duquel il est prié de se taire – puisque ce qu’ils appellent l’Histoire (mais qui n’est autre qu’un programme totalitaire) n’a cure de nos préoccupations. A nous de sauter dans le train ou d’être laissés sur le bord de la voie.

Il convient de poser une question gênante. Le discours progressiste est alourdi d’une irréductible contradiction. Avant l’apparition d’une opposition consistante au projet de loi, des journaux comme Libération ou Rue89, des groupes de réflexion comme Terra Nova triomphaient à coups de sondages en expliquant qu’une écrasante majorité de Français – entre 60 et 70% – était favorable à cette « avancée sociétale »[1]. Selon leurs dires, le rôle de la loi était de concrétiser cette envie populaire, d’acter cette évolution des mœurs, comme on dit si élégamment aujourd’hui. Or, depuis un certain temps, le discours a quelque peu évolué, puisqu’il semble à présent que l’objectif de la loi soit devenu de « faire changer les mentalités ». Voici donc la question gênante, et je doute qu’on y réponde : les progressistes sont-ils des passagers du train de l’Histoire, ou des cheminots ? S’adaptent-ils à ce qu’ils croient être des évolutions de la société, ou tordent-ils cette société pour qu’elle convienne aux nouveaux impératifs qu’ils ont décidés pour elle ? La loi est-elle une confirmation ou une création ?

Les deux points de vue cohabitent en réalité, et personne ne semble embêté, parce qu’il n’y a de toute façon aucun moyen d’échapper à cette rhétorique sophiste. C’est ainsi que la liesse des défenseurs du mariage pour tous peut être interprétée de deux façons : c’est l’orgueil du chef qui se voit présider aux destinées de ses sujets, et la satisfaction servile des esclaves qui ont bien exécuté la volonté de leur maître.

Dans tous les cas, ce paradoxe, même si l’on parvenait par miracle à le résoudre, n’épuiserait en rien l’imbécillité crasse de ce projet, qui est un camouflet à l’Histoire et à la culture, une sorte de kyste poussé sur le visage d’une humanité dont on se demande chaque jour jusqu’à quel point elle entretiendra son cancer.

Eric Campagnol


[1] Cet attachement pour le sociétal est le signe le plus éclatant de l’échec permanent de la gauche depuis au moins trente ans : il est l’apanage de ceux que Marx appelait, dans L’Idéologie allemande, les « idéologues actifs », intellectuels de la classe bourgeoise dominante théorisant le libéralisme (l’appliquant donc à la morale, c’est-à-dire relativisant les valeurs et abattant les frontières culturelles). L’autre moitié de la bourgeoisie capitaliste est composée des « membres actifs », lesquels construisent le libéralisme économique.