Du commerce érotique (2) : Sex Toy’s R us…

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Beate Ushe (voir partie 1) rêvait d’introduire l’éducation, pour ainsi dire le raffinement sexuel, dans la vie des couples. Toute animée qu’elle soit de louables préoccupations sociales, notre amie n’est pas moins tributaire d’une lourde faute d’analyse.

L’éducation sexuelle ? Elle l’a en réalité achevée. Si ce n’est elle, ce sont ses disciples et légions. Lire la suite

Du commerce érotique (1) : De l’hygiénisme social à la Bourse de Francfort

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Beate Uhse en 1937, (alors Köstlin) première femme aviateur à faire de la voltige. Elle a alors 17 ans.

Jean-Suie Fortaise nous fait découvrir les dessous du sex-shop. Avec un mélange d’humour et de sérieux dont nous lui savons gré. 

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On n’abolira jamais la bêtise

Federico Felini, "Amarcord"

Federico Felini, Amarcord

Pour qui connaît ou a entendu parler du milieu associatif dédié au monde de la prostitution, le récent débat sur la pénalisation des clients de la prostitution a de quoi irriter. D’un côté nous avons des défenseurs du bois de Boulogne qui n’ont jamais mis un pied qu’au Carlton, de l’autre, des défenseurs d’un nouvel ordre moral qui n’entendent rien, ni à l’ordre ni à la morale. Lire la suite

Sacerdoce et modernité : Cachez ce célibat que je ne saurais voir

Giovanni Battista Tiepolo, "La Tentation de saint Antoine",  v. 1725 (Pinacothèque de Brera, Milan)

Giovanni Battista Tiepolo, La Tentation de saint Antoine, v. 1725 (Pinacothèque de Brera, Milan)

Plusieurs contributions de ce site ont justement noté le paradoxe que représente dans la société moderne, l’omniprésente disparition du sexe. Pour ceux de mes lecteurs qui n’auraient pas eu l’occasion de lire la prose des copains, premièrement allez-y ou j’te tape, et deuxièmement, comme je suis sympa (je me permets d’insister dans l’improbable éventualité que mon lectorat comprenne de jolies femmes célibataires : je suis sympa), voici un résumé de l’argument. Lire la suite

Panorama de la culture geek (6): Le complexe de Zelda

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Zelda et Link

La sexualité est un sujet tabou pour la modernité. De fait, on considère le sexe comme fondamentalement bon, mais on ne cesse de le contraindre. L’actualité récente, en particulier le débat autour de la prostitution, confirme le retour à un ordre moral du sexe, à un puritanisme qui vient coudre la lettre écarlate à la veste de tous ceux qui semblent s’écarter de l’ébat raisonné. Dans la communauté geek, que l’on a tendance à considérer naïvement comme abstinente, ou obnubilée par un onanisme numérique, la question du sexe prend une tournure particulièrement  intéressante. Alors évidemment, il y a la problématique de l’enfance, car on le sait, du jeu vidéo aux comics, la clientèle ciblée reste en partie très jeune, même si les parents attardés bavant devant Candy Crush dans le métro, tout comme un mouvement adulte plus intelligent et plus minoritaire, tendent à changer la donne ces dernières décennies. Lire la suite

Métro sexuel

RVBStalingradRéflexions sur les comportements scandaleux qui perturbent le bon déroulement de nos pérégrinations souterraines, par Eric Campagnol. Lire la suite

Splendeurs et misères des testicules

Fini de rire. (© Free Software Foundation, Inc.)

Fini de rire.
(© Free Software Foundation, Inc.)

Eric Campagnol s’intéresse aujourd’hui aux nouvelles pratiques sexuelles, et à leurs conséquences, on l’imagine hilarantes, sur l’avenir. Lire la suite

Oui-Oui chez les Romains

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Fresque de Pompéi, Ier siècle. Une séance de bisous, assurément.

On trouve dans certains livres d’Histoire un précipité du parfum moral de notre époque. Voyez l’interview sur Rue89 de Thierry Eloi, auteur avec Florence Dupont d’un essai sur L’Érotisme masculin dans la Rome antique. Lire la suite

Situation de la grammaire dans la morale contemporaine

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s?av. J.-C.) (ph. coll. Archives Larbor)

Bas-relief du palais du roi à Ninive, représentant le roi assyrien Assourbanipal (VIIe s. av. J.-C.)
(ph. coll. Archives Larbor)

T. W. Adorno termine son étude sur  « La situation du narrateur dans le roman contemporain » par une référence à l’écrivain et polémiste autrichien Karl Kraus. Rappelons que pour ce dernier, l’immonde corruption de la langue, dont il se désole, est l’œuvre des journalistes. Les dernières pages de l’essai portent sur la question de savoir laquelle des deux positions, de l’art-engagement ou de l’art-jouissance, il faudrait adopter en toute cohérence avec une doctrine de l’immanence signifiante, du primat accordé à l’objet et du refus de la distinction idéaliste entre forme et contenu.

Karl Kraus répondait paradoxalement que « tout ce que [ses] œuvres pouvaient expliquer en matière de morale, comme réalité concrète, non esthétique, [lui] était venu uniquement en vertu de la loi du langage, c’est-à-dire au nom de l’art pour l’art. » Le renversement de l’opposition en implication a quelque chose de coquet, certes. Est-ce à dire qu’il ne s’agit que d’un jeu de mot ? A l’heure où la poésie se meurt, où la linguistique et la rhétorique n’intéressent plus que des étudiants déjà poussiéreux, où le phantasme de la langue claire et distincte est déçu par le jargon administratif, politicien et journalistique qui, en se prétendant compréhensif, supprime toutes images prétendues archaïques, mais aussi toute expression osée aux profit d’une bien-pensance exaspérante, et qui fait faire des fautes de grammaire obvies, cette pensée de Karl Kraus ne peut-elle pas nous permettre d’entrevoir quelque vérité que tout, autour de nous, semble décrédibiliser d’avance ?

Il y a belle lurette que les textes juridiques, qui défendent prétendument les droits de l’homme en niant que ce dernier sache correctement s’exprimer, parlent cette langue à demi évanouie, à demi stupide. Comment faire comprendre à des incultes que la grammaire des poètes est une morale bien suffisante et du moins tout à fait compatible avec l’action, sans que ceux-ci se trouvent relégués par des écrivailleurs d’une ignorance crasse au rang d’étendards ridicules ?

Je n’aurai pas ici la prétention de suivre toutes les pistes ouvertes par Karl Kraus, dont je vous entretiendrai peut-être un autre jour. Je me contenterai de me demander quels échos en sont perceptibles dans une certaine morale du plaisir, loin des braillements d’une jouissance 2.0.

Les faiseurs de langue d’aujourd’hui, benoîtement surpris devant l’insurmontable opposition du signifiant et du signifié, défigurent nos langues déjà bien assez tiraillées – par leur faute ! – entre l’esthétique et l’action du plaisir. Sotte distinction d’aveugles et drôle d’alternative : je ne sache pas qu’il faille subir son plaisir pour le goûter. Et s’il faut bien s’abandonner, ce lâcher-prise ne se fait pas de lui-même, et est bien plus force d’abandon qu’évanouissement brutal. D’aucuns jugeront que les verbes « se pâmer », « s’alanguir », « s’abandonner » ne sont que de vieilles expressions désuètes. Leur saveur surannée me console. Que d’action en tout cela ! Que de morale, que de mœurs, que d’éthique – celle de l’Antiquité, du Kama Sutra et de la vieille Mésopotamie. Quel rapport avec l’art pour l’art ? Celui-ci : sur le modèle de ces civilisations, ne pourrait-on pas penser une morale sexuelle raffinée, psychologique autant que physique, charnelle enfin ? Dans l’esthétique du plaisir, le corps ne reprend pas ses droits, car son droit ne connaît nulle interruption. En raffinant ses poses, en faisant de l’amour une danse, en étant civil du creux des reins, il me semble faire quelque pas déjà vers le respect que les textes de loi ont bien du mal à imposer dans les esprits.

Remarquez que la politesse des passions se fonde sur le même modèle : esthétique et morale imbriquées au point de les rendre indissociables. Car en se demandant comment dire une colère, une haine, on se trompe soi-même par la plus grande des chances, et l’on résout plus de conflits en ouvrant un dictionnaire des synonymes qu’en rédigeant une charte aux mille amendements. Cela pour deux raisons : la première est que l’érudition détourne l’attention des passions, apaise les vagues de bile, et la seconde est que la grammaire a sa morale, à ne pas confondre avec la philosophie du langage ordinaire, qui a maintenant dégénéré en « tout ce que le souverain on dit prononce est philosophique ». Que nenni. Les formules de politesse apprises par cœur et pensées font plus que les traités en langue de bois des conférences internationales ou les bavardages des médias. Ne méditons donc plus que sur les morales longtemps pesées à l’aune d’un très vieux dictionnaire.

Aurélien Hautecœur

Le Ministère de la Vertu

Draperie féminine

Etude pour le retable de Notre Dame du Sacré-Coeur, v.1820, Delacroix.

« Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l’huile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral ! pensa-t-il. »

Le Rouge et le Noir

Comme on se gausse de cette société du Second Empire qui a voulu condamner Flaubert et Baudelaire pour avoir écrit des œuvres immorales ! Nous, n’est-ce-pas, nous aurions su reconnaître le génie. Nous, nous aurions su distinguer l’Art de la morale. Nous aurions aimé être dérangés par la subversion intrinsèque à ces œuvres. Nous, nous nous sommes libérés de ces préjugés bourgeois sur l’érotisme, l’homosexualité et l’adultère. Que le XIXe siècle était bête.

Je ne nie pas que le XIXe siècle eût été bête. Mais je me demande si le nôtre est plus intelligent.

Le mot « morale » n’est plus guère utilisé que dans un sens négatif, comme si la chose était un sombre héritage des temps archaïques (on ne se permet de l’utiliser qu’à propos de ceux qui gagnent trop d’argent). Il ne faut de morale ni dans les mœurs ni dans les livres. Et c’est logique : le souffle libertaire devait détruire la morale. Les demi-sots disent à propos des procès Bovary et Fleurs du Mal : il faut les comprendre, à l’époque il y avait le poids de la morale, contrairement à aujourd’hui. On aurait tort pourtant de conclure que la morale n’a plus aucune force à présent ; elle est même tout à fait florissante.

Car qu’est-ce que la morale ? C’est la convention sociale qui touche aux mœurs et qui fait qu’on reçoit ou non le blâme général de la société (oui, je laisse au placard toutes les dissertations de philo sur la morale en soi, qui n’est pas un vrai problème). Or le domaine des actions qui provoquent ce blâme social a connu un lent glissement, de sorte que la plupart des gens croient qu’il n’y a presque plus de morale, et qu’aujourd’hui nous serions enfin dans une société libérée de ses chaînes ancestrales. Aujourd’hui, vous pouvez tromper votre femme, écrire un livre sur l’adultère, tourner un film pornographique, vous dénuder, être homosexuel, bi-, trans, polyamoureux, sans trop de conséquences. La sexualité, qui était le centre de la morale du XIXe siècle, ne pose plus problème[1] (socialement ; car psychologiquement elle s’est mise à en poser démesurément, mais c’est un autre problème). Très bien.

Alors, où y a-t-il de la morale ? Quels sont les actes, les paroles, les positions qui provoquent immédiatement la condamnation unanime de la société ? Eh bien ! le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, le sexisme, le machisme, le patriarcat, la transphobie, l’homophobie, la lesbophobie (selon l’utile distinction des militants), les notes à l’école. C’est-à-dire, toutes les discriminations.

Mais il y a un malentendu terrible, c’est qu’on ne se rend pas bien compte qu’il s’agit de la vraie, de la grande morale du siècle, et qu’on entend toujours, ou feint d’entendre par « morale » les questions de sexualité, alors qu’aujourd’hui la morale concerne les discriminations. Imaginez donc, à la place d’une Emma Bovary plongée dans les délices de l’adultère, un personnage actuel de roman évoluant dans les sphères nationalistes, xénophobes et racistes de la société. Les plus modérés des observateurs diraient : « Je ne me sens pas très à l’aise avec ce livre. » (Je pense qu’ils ne diraient pas « dérangés », ce qu’ils seraient de fait ; car « déranger », c’est positif, pour un Artiste.) La majorité condamnerait ce livre dangereux, qui aurait joué avec les tensions françaises de façon irresponsable, et d’ailleurs on se demanderait si l’auteur ne partage pas les thèses de son personnage. Le livre et l’auteur, bien sûr, auraient été traînés en justice et condamnés pour injures raciales (trouvées dans les dialogues du roman). Conclusion des sages du PAF : l’auteur aurait mieux fait de ne pas soulever ce débat nuisible à la société, et on sous-entend qu’il n’est pas à fréquenter, c’est-à-dire à inviter sur les plateaux télé – sinon comme démon qu’on regarde avec une curiosité coupable.

C’est déjà arrivé plusieurs fois. Mais ces nouveaux procès Bovary sont loin d’être les pires manifestations de la nouvelle morale, d’autant plus pernicieuse qu’elle ne s’assume pas comme telle. Le pire, ce sont toutes les tentatives pour faire « avancer l’égalité » et pour lutter contre les discriminations, défendues avec le calme et le petit sourire faussement modeste de ceux qui savent qu’ils sont du côté du bien (c’est-à-dire ceux qui défendent la morale – sans se l’avouer, voire sans le savoir). De façon amusante, comme toute morale, elle cherche des justifications à l’extérieur d’elle-même (alors qu’une morale, je pense, ne se développe que par un attachement semi-inconscient à telle ou telle valeur). Aussi nous démontre-t-on que l’égalité, la parité, la diversité sont productives, efficaces, rentables ; toutes qualités qui n’ont rien à voir avec la morale. Au primaire, explique la Ministre des droits des femmes, les équipes de sport paritaires filles-garçons sont meilleures que les équipes non paritaires. Elle ne dira jamais qu’elles sont plus morales, mais elle voudra vous prouver qu’elles gagnent plus de matches[2]. De même qu’on cherchait à montrer au bête XIXe siècle que les ouvrières travaillaient mieux si elles étaient rangées et que les homosexuels finissaient forcément ruinés. Et de qualifier toutes ces actions morales du ridicule adjectif « citoyen ».

Ceux qui se croient libertins (d’esprit, j’entends) devraient penser à actualiser l’objet de leur libertinage, car pour l’instant, ils ne sont que dévots. Je voyais il n’y a pas longtemps le dépliant d’une école quelconque, design comme une affiche de comédie romantique, avec des photos de groupes d’amis ou de couples sur toute la page. Il y avait un couple de chaque orientation sexuelle, et tout le spectre chromatique humain était représenté, chaque couleur arithmétiquement répartie. Si s’illustrait leur slogan, selon lequel la diversité était leur meilleur atout. Siècle moral !

Évariste de Serpière


[1]L’inceste survit comme interdiction, étonnamment.

[2]Voir le programme « ABCD de l’égalité »