« Nous sommes fiers de ce que nous faisons »

(crédit Guillaume Paumier)

(crédit Guillaume Paumier)

Comme tu as raison, Taubira, d’avoir dit cette phrase à l’Assemblée, quelle grande œuvre de la Gauche que de faire évoluer les mentalités de tout un peuple, lui, si ignorant de ce qui est bon pour lui, toi si grande quand tu démasques les tartuffes qui s’y opposent, oui, quelle grande œuvre que d‘apaiser les crispations alarmantes de la société française ! Ne t’inquiète pas, France, le médecin est là, avec son grand sourire et ses belles histoires, pour te remonter le moral, te libérer de tes préjugés, t’élever à ta dignité de républicain égal, libre et fraternel ! Belle et grande œuvre de la Gauche ! Voyez-les, ces fiers hérauts du progrès, ces libérateurs des genres, ces protecteurs des pupilles opprimés du monde entier qui vont enfin trouver non pas une, mais deux mamans, non pas un, mais deux papas ! Généreuse gauche comme toujours à travers l’histoire, tu es toujours du bon côté de la barricade et du progrès ! En 1789, c’est toi qui faisais tomber le couperet, en 1848 c’est toi qui inventais la poudre, en 1880 c’est toi qui envoyais tes missionnaires de la civilisation et du progrès embraser le monde de ta vérité ! C’est toi qui as lutté pour la paix à Munich, l’amitié avec l’Allemagne en 1939 , qui élisais un vieillard fringant en 40, tu luttais par l’apaisement pendant l’épuration, résistante avant même que la lutte ait commencé, tu louangeais Staline en 50, Hô-Chi-Mîn et Castro en 65, tu nous a permis l’émancipation en 1968 avant l’ultralibéralisme et le libertaire, en 1981 tu nous sauvais avec François Ier, en 2013 François II nous offre sa calvitie et sa bouche en cul de poule-au-pot, sa compagne aboyante et son gouvernement de faux-jetons. Gauche, tu nous ouvres les yeux, tu as enfin donné par cette émouvante PMA entre Dominique et Nafissatou un nouveau délégué pour la France orpheline de ses grands hommes qui faisaient rire avec leur éloquence pleine de tremolos ! Gauche, tu nous réconcilies enfin, petits et grands, pairs et impairs, et ton quinquennat sonne comme un triomphe plein de liesse et de beaux draps !

Comme il doit être doux d’être du bon côté de l’Histoire, Grand Frère, celle qui  flamboie, celle qui en jette, qu’il doit être bon de participer à une si belle œuvre, d’élever une nation qui croit, qui croasse et qui jubile ! Tu envoies nos soldats se faire tuer pour sauver le Mali – pour le coup c’est une bonne œuvre, mais attendons la continuation politique, O, donneuse de leçons – mais tout le mérite te revient, orgueilleuse petite maline ! Et vas-tu leur apprendre, aux Maliens, comment on élève des gosses ? Comment on se maintient au pouvoir par la corruption, le clientélisme et la propagande de l’insidieux et de l’anathème ? Et aux djihadistes, Grand Frère, tu vas leur dire que le voile c’est ta priorité numéro 1 ? Et aux Européens, Gauche, qu’est-ce que vas leur dire ? D’aller se faire voir chez les Grecs ? Fais-moi entrevoir l’avenir de la France, quels autres beaux projets tu as pour elle pour les cinq ans à venir ! Dis-nous comment être du bon côté de l’Histoire ! Dis-nous tes secrets, raconte-nous les rêves que nous partagerons ! Quelle va être ta solution pour refaire de nous une nation unie ? De la démocratie directe avec des élus qui restent 15 ans au pouvoir comme dans tes régions ? Tu vas relever l’instruction en enseignant ta belle morale sexuelle qui libère des frustrations, Grand Frère la Gauche ? Tu vas remettre les mauvais garçons dans le droit chemin avec ta douce conception de l’autorité ?

Belle et douce Gauche qui te prends  pour le remède alors que tu n’es qu’un furoncle au milieu de nos institutions vérolées ! Tes fantasmes médiocres, tes sourires aux dents cariées, ta prestance de Barbapapa, tes bonnes intentions qui puent la fraude et la lâcheté, laisse-moi te dire que je les méprise, que j’le balaye, que je te les laisse. Gauche triomphante des ânes couronnés, gauche triomphante des rois fainéants, gauche triomphante qui n’as qu’une illusion de pouvoir, qui n’es respectée que dans les quartiers et les vernissages des bourgeois à la bonne conscience bohème, gouvernement de porcs bons à se jeter du haut de la falaise, gouvernement de bien pensants, gouvernement enivré par tes combats de guignols, gouvernement qui ne vaux même pas le prix de son harnais, gouvernement des cons pour les cons et par les cons, consciencieux comme une voleuse de perles, cultivé comme un champ de cannabis, honnête comme un joueur de football, avec tes gueules de faux-culs et tes saillies de court-à-jouir, tes costumes de carême, ta cravates bonnes à pendre des chats galeux, tu me fais rire, gouvernement qui nous jettes les uns contre les autres, qui vas nous pisser sur le parapluie en nous faisant croire que c’est la mousson, pendant 5 ans, gouvernement de poules aux œufs d’or, de marchands de sable, tu n’es que le dernier hoquet de la Grande Bouffe, la dernière symphonie de Michel Piccoli, la dernière mystification d’Althusser, la dernière invention foireuse des post-modernes, des post-Français, des post-humains ; poisson pourri d’un 1er avril à retardement, ton sens de l’histoire tourne en rond comme la chasse d’eau qui t’entraînera dans les oubliettes de la postérité. Pendant cinq ans on va t’entendre dire des conneries, péter dans la soie du général de Gaulle, ricaner dans l’assemblée ; et profites-en bien Babylone aux seins plastifiés, envoie-nous des baisers du haut de tes balcons médiatiques, gorge-toi de pouvoir et d’auto-congratulation, c’est ton Noël à toi, ton petit plaisir, ta petite revanche, vas-y, dilapide nos biens, gamberge, pérore, en un mot, vis ta petite vie, toi qui n’en as qu’une ;  mais compte pas sur moi pour payer ta retraite, patronne indigne.

Alexandre Pâris

De la modernité du totalitarisme

Auguste Forel (1848-1931)

Auguste Forel (1848-1931)

Avec un aveuglement caractéristique, le site Next Libération voyait en Auguste Forel[1], auteur en 1906 de La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, un « prémoderne », dans un article de novembre 2012. Il est devenu courant d’analyser l’Histoire comme une marche constante vers la modernité, avec son lot de « précurseurs », de « visionnaires », etc., comme si personne n’avait rien inventé mais simplement deviné ce que les hommes éclairés du XXe et du XXIe siècle allaient faire. Quand il expose sa théorie sur la sexualité, Auguste Forel n’est donc pas un homme de son temps (ce qu’il était, comme tous les hommes de tous les temps ont tous été des hommes de leur temps) mais presque un homme du nôtre.

Il faut s’intéresser au projet de Forel, qui est de « résoudre la question sexuelle », en ayant  pris soin de « faire table rase des préjugés, des traditions et de la pruderie ». Que dit ce « prémoderne » ? Que l’ignorance est dangereuse et qu’il convient de parler de sexe, de l’éjaculation, de lever les peurs liées à l’accouchement. Cet homme de progrès, proche des protestants libéraux[2], des libres penseurs français, membre des Bons-Templiers[3], socialiste et pacifiste – un proto-Joël de Rosnay, si l’on veut – se prend à rêver, pour l’avenir, à de vastes programmes d’éducation sexuelle. Comme Mme Vallaud-Belkacem et les Suédois d’aujourd’hui, il hait profondément la prostitution. Comme les féministes du XXIe siècle, il parle du clitoris et du plaisir féminin, imagine un monde heureux où la bigamie pourra exister en étant socialement acceptable, où le divorce réglera les conflits (le naïf imagine que l’éducation sexuelle permettra d’en réduire le nombre…), etc. Des pages et des pages ruisselant de bons sentiments sucrés. Du pré-Libération.

Ce que l’article ne mentionne pas, c’est l’eugénisme et le racisme féroces de cet apôtre de la paix mondiale – en passant, le journaliste de Libération admet, mais sans avoir l’air plus gêné que cela, que « qui dit “progrès” dit aussi recherche d’un homme nouveau, débarrassé de ses oripeaux de perversité » : personne ne semble chagriné d’afficher une tranquille sympathie pour les théories les plus infectes des totalitarismes du XXe siècle. Notre bon Dr Forel estime par exemple, dans un chapitre consacré à la sexualité en politique et en économie, que l’urgence est à « enseigner, ou même imposer, d’une façon pratique le néo-malthusianisme aux malades, aux incapables, aux imbéciles, aux amoraux et criminels et aux races inférieures ». Forel prémoderne ? Hitler prémoderne, si j’ai bien compris.

Certes, Forel n’est pas moderne, il l’est en puissance, il n’est que pré. Il n’avait pas vu que le racisme est une imbécillité, que l’eugénisme est une horreur, qu’il n’existe pas de races inférieures (toutes chose qu’on affirme avoir brusquement découvertes au milieu du XXe siècle). Mais enfin Forel au pouvoir aurait-il fait quelque chose de très différent de ce que fit le nazisme ? Ne faut-il pas pardonner aux nazis de s’être trompés sur quelques points, eux qui avaient si bien vu sur tant d’autres ?

Et il faut rappeler qu’à la même époque, d’autres, en petit nombre, pilonnaient l’eugénisme, les stérilisations des parents d’handicapés, les théories raciales qui pullulaient à l’air libre. En 1917, Chesterton, dont on ne s’attend pas à ce que Libération loue la « surprenante modernité », publie Eugenics and Other Evils. Devant le danger qu’il pressent, il se propose de « prouver pourquoi l’eugénisme doit être détruit », affirmant que « l’eugénisme, à petite ou à forte dose, institué lentement ou brusquement, convoqué pour de bonnes raisons ou pour de noirs desseins, appliqué à mille personnes aussi bien qu’à trois, n’est pas plus une chose dont on doive interroger le bien-fondé que le poison. » En septembre 1933, lors d’une entrevue dans The Jewish Chronicle, il explique : « Je suis effaré par les atrocités hitlériennes en Allemagne. Il n’y a derrière elles absolument aucune raison ni logique, et elles sont très certainement l’expédient d’un homme qui, ne sachant trop comment tenir ses promesses sauvages à un peuple exténué, a fini par chercher un bouc-émissaire, et trouvé, avec soulagement, le plus célèbre bouc-émissaire de l’histoire européenne : le peuple juif. » Il se déclare prêt à « mourir en défendant le dernier juif d’Europe ». Dans un recueil d’essais publié en 1940 (six ans après sa mort), il proclame que « tant que nous n’aurons pas totalement détruit la religion mystique de la race chez les chrétiens, nous ne restaurerons jamais la Chrétienté »[4].

Que disait, dans le même temps, le prémoderne ? L’éclairé qui avait compris l’importance de la laïcité (« On devrait trouver, pour la devise du parti socialiste : “La religion reste affaire privée” »[5]), le « chantre suisse des idées nouvelles », comme le gargouille Libération ? Que pouvait bien penser de tout cela un chevalier du Bien, un pacifiste, un socialiste du début du XXe siècle ? Un adversaire de l’alcool et du tabac ? Constatant qu’entasser les malades et les fous dans des hôpitaux et des asiles n’était pas une solution convenable aux « impuretés » de la race, il penchait pour quelque chose de plus radical : « En s’attaquant aux racines du mal et en préparant un terme à la procréation des ratés de corps et d’âme, on fait une œuvre humanitaire encore bien plus belle et meilleure, mais qui frappe moins les yeux et émeut moins la galerie ». Le 14 juillet 1933 est votée une loi en Allemagne sur la stérilisation des alcooliques, des schizophrènes, des épileptiques, des sourds héréditaires, et d’autres « dégénérés ». « Si l’on veut obtenir une marche ascendante de l’humanité à tous les points de vue, il s’agit d’établir une sélection artificielle humaine qui conserve soigneusement les germes de bonne qualité, tout en stérilisant les mauvais. » Non, je ne cite pas la loi, mais notre aimable libre penseur prémoderne.

Il conviendrait pour le camp progressiste d’entamer un salutaire examen de conscience. Tirez le fil d’une idée à la mode, d’une « idée neuve », d’une « avancée sociétale », et il sortira toujours, assez vite, une pelote noire très sale qu’on pensait avoir bien cachée.

Eric Campagnol


[1] Psychiatre et entomologiste suisse, né en 1848 et mort en 1931.

[2] Courant de pensée visant à intégrer le christianisme dans la modernité, en niant la divinité de Jésus et en combattant le cléricalisme et le catholicisme en général, jugés « incompatibles avec la démocratie ». Les protestants libéraux étaient soutenus par des associations comme l’Alliance religieuse universelle, qui mit à la mode la laïcité « à la française » et contribua à son succès. Un célèbre protestant libéral était Ferdinand Buisson, auquel le ministre de l’Education actuel, M. Peillon, a consacré un livre.

[3] Une association luttant contre l’alcool en prônant l’abstinence totale.

[4] The End of the Armistice, 1940.

[5] Les Etats-Unis de la Terre, 1914.

Mooreeffoc et Modernisme (3)

Chesterton par Oliver Herford

Chesterton par Oliver Herford

(1re partie, 2e partie)

Reste-t-il quelque chose aujourd’hui du Mooreeffoc ? L’antimodernisme est-il encore vivant ? A-t-il infusé dans les esprits ? Nous avons évoqué Philippe Muray, héritier à la fin du XXe siècle de Baudelaire et de Bloy, de Maistre et de Balzac ; on peut songer au courant, minoritaire certes, mais vivace encore, de l’anarchisme de droite, qu’on appelle encore l’aristocratie libertaire, fondée au cours du XIXe siècle sur le refus en bloc de la démocratie, du socialisme, du communisme et du bonapartisme. Le courant est aujourd’hui porté par quelques écrivains comme Michel-Georges Micberth ; l’antiprogressisme est aussi exprimé, assez paradoxalement, par quelques socialistes comme le philosophe Jean-Claude Michéa, qui attaque sévèrement l’incapacité des modernes à jeter un regard en arrière, dans un bel ouvrage intitulé Le Complexe d’Orphée. Michéa s’estime assez proche de Chesterton, de son anticapitalisme pourtant inséparable de son antisocialisme, puisqu’il se considère élève d’Orwell, qualifié outre-Manche de « Chesterton de gauche ».

Les schémas confortables de la pensée courante assimilent facilement le mouvement antimoderne à la droite politique ; il conviendrait de s’interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette conception, sur l’existence dans la droite contemporaine d’un discours et d’une pensée nés de la tradition antimoderne. Pour peu que l’on considère le clivage qui conditionne aujourd’hui toute pensée politique comme issu, grossièrement, du couple Rousseau-Maistre, couple déchiré bien sûr, Joseph de Maistre ayant écrit un Contre Rousseau sur l’état de nature, pour peu que l’on se borne à penser que la droite est héritière du diplomate savoisien, et la gauche du promeneur genevois, on serait amené à voir l’héritage des anti-Lumières perpétué dans un parti libéral de droite comme l’UMP, ce qui semble tout de suite incohérent. La pensée libérale, dans le clivage du XIXe siècle, est plutôt classée à gauche – au mieux au centre : la droite, le camp des « blancs », est monarchiste et traditionaliste ; elle souhaite l’alliance du sabre et du goupillon, du rouge et du noir, du trône et de l’autel, en bref le vieil ordre qui a prévalu pendant des siècles. Le libéralisme, aussi bien politique que moral, souhaite la privatisation des désirs, des valeurs et des comportements, soit la disparition des vieilles identités. Le capitalisme est bien un progressisme, dont Marx écrit dans Le Manifeste du parti communiste qu’il a un « rôle éminemment révolutionnaire » : la bourgeoisie, qui en est à l’origine, « foule au pied les relations féodales, patriarcales et idylliques », elle a « dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect ». Enfin Marx oppose la bourgeoisie capitaliste à ceux qui admirent la société médiévale. Il serait donc éminemment contradictoire, de la part des antimodernes, opposés à l’idée même de progrès, de se reconnaître dans la droite telle qu’elle existe de nos jours.

Le controversé Front national est-il alors l’héritier de l’antimodernisme ? Rien ne paraît moins sûr. Les clivages se sont brouillés, notamment avec la disparition de la faction blanche, et l’intégration dans le jeu politique, aux côtés des « bleus » républicains, des « rouges » issus du socialisme, du proudhonisme, de l’esprit de la Commune, du marxisme et de l’anarcho-syndicalisme, absents du clivage avant l’affaire Dreyfus. S’il est convenu de considérer que le nationalisme s’est déporté à droite après l’échec du boulangisme, il ne faut pas hâtivement en conclure que tout parti nationaliste, comme l’est le Front national, est un parti « de droite » au sens où on l’entendait avant l’affaire Dreyfus. Il y a fort peu de différences entre la ligne politique du Front national et celle des radicaux de gauche de la IIIe République, le clivage s’étant tassé et débarrassé de sa droite comme de sa gauche la plus radicale. Le tout de la politique française aujourd’hui est héritier de la « gauche » du XIXe siècle, c’est-à-dire du vaste ensemble alors dominé par les puissants radicaux.

Il serait difficile de trouver des traces de nationalisme chez les antimodernes : création somme toute très récente, issue de la Révolution, le nationalisme est fondamentalement incompatible avec les anti-Lumières et l’antimodernisme en général – il faut noter qu’un Bloy n’en était pas moins un fervent patriote. La droite et l’extrême-droite actuelles ont en commun une certaine forme de conservatisme, encore que l’extrême-droite ne le soit pas sur tous les plans et se révèle parfois plutôt révolutionnaire, et en réalité, par son antilibéralisme, assez peu différente de la gauche ouvrière moribonde, dont elle a d’ailleurs très largement récupéré l’électorat.

Léon Bloy

Léon Bloy

Il est donc malaisé de s’y retrouver, de trouver dans la pensée politique actuelle les continuateurs de la tradition antimoderne, exclue en fin de compte du clivage depuis l’affaire Dreyfus. La position de Bloy à ce titre est éclairante : au moment où la prétendue trahison du capitaine déchaînait les passions et déchirait la France en deux – d’une façon beaucoup plus complexe que selon une ligne de coupure droite-gauche – l’auteur du Désespéré clamait qu’il n’était ni dreyfusard, ni antidreyfusard, mais plus simplement anti-cochons. Adversaire, donc, de tout le monde ou presque. Il n’y avait pas pour lui de courant politique, moral ou social auquel se raccrocher. Aucun mouvement pour susciter sa sympathie.

Il n’y a qu’un pas de là à conclure à l’échec de l’antimodernisme en tant que pensée féconde – au sens où il n’a pas créé de mouvement important, où il est resté marginal. Mais après tout, cet échec n’a jamais été un mystère, et il est même indispensable : il faut l’échec, l’indifférence, la modernité enfin pour que les antimodernes existent. Il faut que le tout de la modernité soit rejetable pour que les antimodernes le rejettent. Ils n’ont laissé pour ainsi dire aucune trace dans le jeu politique actuel, et continuent, en petit nombre, peu écoutés ou mal compris (comme c’est le cas de Philippe Muray, dont on se borne à considérer l’œuvre, pourtant profondément littéraire et créatrice, comme le ricanement cinglant d’un pamphlétaire), de s’opposer à la modernité, de ramer, assis qu’ils sont sur les bancs de la galère du Progrès, dans le mauvais sens. C’est à ce titre qu’on peut souscrire à la thèse d’Antoine Compagnon, mais on préférera, face à la définition qu’il retient de l’antimodernisme, le Mooreeffoc au pessimisme. Cette étrange philosophie semble mieux rendre justice à l’esprit de contradiction radical et goguenard dont les œuvres des antimodernes font preuve. Et cela est éclairant pour comprendre que l’antimoderne n’est pas un désespéré définitif.

Eric Campagnol

Bon débarras

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Gérard Depardieu est un grand acteur, il n’est aucun besoin de s’arrêter là-dessus. S’il m’intéresse aujourd’hui, c’est parce qu’il est devenu un grand acteur russe, lui notre Cyrano, lui notre Danton, pour de méprisables petites questions d’argent. Depardieu m’intéresse parce qu’il est le vivant symbole des mensonges de la gauche depuis plusieurs dizaines d’années. Il m’intéresse aujourd’hui parce que l’« affaire Depardieu », ce n’est rien de plus que la gauche divine qui se mord la queue, la belle gauche bien sucrée de l’abolition des frontières, de la citoyenneté mondiale, de l’appartenance globale, du patriotisme universel. Depardieu met en pratique – il le dit dans sa lettre au premier ministre – le programme progressiste par excellence, c’est-à-dire la possibilité de renier toute individualité pour se fondre avec délices dans la masse indifférenciée. Depardieu est le représentant alcoolisé de ce que la gauche s’empêche de devenir, mais dont elle n’est plus très éloignée.

C’est le patriotisme de confort : on n’en appelle à la France et à son respect qu’une fois qu’il est question d’économie et de difficultés pécuniaires. Vive l’abolition des frontières, mais pas complètement non plus. Parce que la gauche de la seconde moitié du XXe siècle s’est fait une spécialité d’être l’idiote utile du libéralisme, lequel n’a que des avantages à voir s’abattre toutes les frontières et s’effondrer tous les particularismes. Les altermondialistes, ces pantins stupides, sont les meilleurs amis des multinationales et des banques. Tous liés par le progressisme qui les ronge. Michéa, dans Le Complexe d’Orphée, le rappelle très bien : « Essayez de défendre le principe de la mondialisation capitaliste – ou celui des centrales nucléaires – sans prendre le moindre appui sur une théorie du progrès (c’est-à-dire sur l’idée qu’il s’agirait là d’évolutions “inéluctables” auxquelles les hommes seront contraints de se soumettre tôt ou tard) et sans stigmatiser en parallèle toutes ces attitudes “frileuses” et “conservatrices” qui ne seraient fondées que sur la “peur irrationnelle de l’avenir”, le “repli nostalgique sur un monde révolu” ou le “rejet xénophobe de l’autre”. »

Depardieu, en quittant la France au moment où ça sentait le roussi, s’est tout simplement conformé à ce qu’il avait toujours cru : que ce monde serait bien plus beau s’il n’avait pas de frontières. Les mêmes qui défendent le fédéralisme européen et la fusion progressive des nations entre elles l’ont atomisé dès qu’il a fait mine de se rendre en Belgique, pays dont on a alors très vite oublié qu’il faisait partie d’une union où la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux est garantie par des traités internationaux. Que la gauche d’aujourd’hui s’offusque d’un départ comme celui-ci, c’est à la fois très drôle et très inquiétant. Drôle parce qu’enfin, il faut les voir écarquiller les yeux, les prophètes de l’universalisme, les champions de l’antinationalisme, les hérauts du flux global, quand l’un d’eux se met à appliquer leur rêve le plus cher pour lui-même (en réponse à une loi qu’ils ont concoctée mais qui n’est même pas passée). C’est enfin inquiétant parce que ça n’offre pas une vision mirobolante de la capacité de nos dirigeants à construire une pensée cohérente.

La fuite détestable de Depardieu, qu’on veut nous faire croire dictée par le logiciel infect de la droite traditionnelle et capitaliste (ce qui est un oxymore, mais personne ne semble s’en soucier, signe que plus personne ne lit Marx), est la juste récompense des dégoulinades faciles de la gauche progressiste. Mais ça n’est plus notre problème ; il est russe à présent, paraît-il, et même si c’est un crève-coeur, qu’il le reste. Bon débarras.

Eric Campagnol

L’évangile selon saint Emile

Zola_Leandre

L’auteur de la grande saga des Rougon-Macquart est indéniablement un grand écrivain, et courageux avec ça. Dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, il accusa les accusateurs avec une verve et un cran indéniables. Bien sûr, il y eut avant lui Bernard Lazare[1]  et quelques autres pour soutenir le malheureux capitaine, mais le coup de maître fut J’accuse… !, camouflet splendide. Les Drumont, Monniot, Méry et la crème des officiers français pouvaient aller se rhabiller.

C’est que, pense-t-on, Emile Zola fut un défenseur philosémite de la justice, un bon vieux socialiste pacifique comme on les aime. Une sorte d’affectueux grand-père progressiste. On n’aurait qu’à moitié tort de le croire, mais il convient de regarder d’un peu plus près son activité littéraire à la fin de sa vie. Les Rougon-Macquart, son œuvre la plus célèbre, et l’affaire Dreyfus à la fin des années 1890, ont totalement occulté le second grand cycle romanesque qu’il avait entamé – et qu’il ne termina jamais.

En réalité, ce cycle est plutôt une paire de cycles, puisqu’il écrit Les Trois Villes entre 1893 et 1898, avant de se consacrer jusqu’à sa mort en 1902 aux Quatre Evangiles. Je n’ignore pas la sainte haine moderne pour les amalgames, aussi je m’empresserai d’amalgamer ces six romans (il n’a jamais écrit le quatrième évangile) puisqu’ils constituent certainement l’aboutissement de la pensée de l’écrivain. Trop souvent dédaignés par la critique, considérés par elle comme les délires mystiques d’un vieux gâteux, ils sont en réalité, lorsqu’on s’y penche un peu, l’accomplissement de toute une vie de réflexion et d’écriture.

Les romans retraçant l’histoire des Rougon et des Macquart sont les témoins de l’obsession zolienne de la généalogie et de la transmission, en même temps que de sa tendance à la complaisance « pornographique », comme on le lui reprochait à l’époque. Ce n’est pourtant rien comparé aux Trois Villes et aux Quatre Evangiles. Le premier de ces cycles est tout bonnement l’histoire d’un prêtre qui finit par se défroquer, soit un long striptease qui se veut un universel appel à l’abandon des oripeaux de la religion pour pouvoir ensuite copuler, copuler, copuler encore comme le font les héros des Quatre Evangiles. Le roman Fécondité n’est en fin de compte qu’une longue enfilade dans un monde où les hommes, véritables lapins, n’ont en tête que la perpétuation de l’espèce – et paradoxalement une sainte horreur du sexe, Zola étant un moderne (et on a vu ce que les modernes pensaient de la sexualité et de sa présence dans l’art, lorsqu’ils attaquèrent le Madame Bovary du très antimoderne Flaubert et, la même année, Les Fleurs du Mal du catholique Baudelaire).

Dans ses derniers romans, Zola se fait le prêcheur d’une nouvelle religion, ce qui était très à la mode, et cette religion repose évidemment sur les ruines des villes trop catholiques de Rome et de Lourdes, et de Paris le débauché, défiguré qui plus est par la récente basilique du Sacré-Cœur. Cette religion est celle de l’avenir et mettra fin à l’Histoire – c’est-à-dire d’une part à la cité, à la ville, où sont concentrés les péchés du monde, d’autre part au catholicisme, dont le Dieu s’est incarné dans l’Histoire humaine en sortant du vagin d’une femme, ce qui donnait à Zola des nausées, ainsi qu’il en fait mention dans sa correspondance –, elle y mettra fin en recrutant ses fidèles à la campagne, où l’on fait beaucoup de petits socialistes. Cette religion substituera à l’Histoire la généalogie, donc les gènes, la génération, témoins d’une infinie métempsycose, de la renaissance permanente et infinie qu’on appelle le Progrès, contre quoi a lutté l’Eglise de toutes ses forces.

Il faudrait écrire une histoire religieuse du XIXe siècle pour comprendre le XXe et le XXIe. Le ministre de l’Education nationale, M. Peillon, a récemment publié une étude sur Ferdinand Buisson, l’un des pères de la laïcité et de l’éducation moderne, très éclairante sur le caractère religieux et anticatholique de la laïcité, sur son origine protestante et socialiste. Le combat des Hugo, des Michelet, des Ferry, des Zola n’avait pas comme on l’a trop souvent cru pour but de libérer l’homme du joug religieux, mais de l’affranchir de la tutelle de l’Eglise catholique, ce qui est très différent, puisqu’il s’agissait de remplacer une religion par une autre et non de nier les religions. A la fin de sa vie, Zola nous offre donc un résumé frappant des croyances modernistes, qui se résument à une vaste tentative de réhabilitation des hérésies – catharisme, arianisme, manichéisme, Réforme, etc.

Ce qui engage à relire les grands écrivains socialistes sous un jour nouveau. Le réalisme d’Emile Zola n’est pas constitutif de son œuvre, laquelle est plutôt irréaliste, parce que téléologique et religieuse. La précision de ses études sur le terrain, ses longs séjours à Rome, à Lourdes, sa connaissance de Paris, servent en définitive de socle à un véritable prêche sur l’avenir, donc sur ce qui n’existe pas. Enrobé comme de juste dans un discours sirupeux de grand-père gâteux sur la probité et la vertu, dont on trouve toujours des traces – encore qu’avec moins de talent, cela va sans dire – dans les vomissements rose bonbon des adorateurs d’Audimat, dans les diarrhées sucrées de la caste télévisuelle, dans le babil infini des adultes infantilisés, espèce très commune en ces temps 2.0. Je laisserai le dernier mot à ce cher Léon Bloy. A la place de Zola, mettez n’importe quel nom de présentateur, homme politique ou chroniqueur de Libération, des Inrockuptibles ou d’autres papiers d’apocalypse : « Combien le vice paraît aimable comparé à la vertu offerte par Emile Zola ! »

Eric Campagnol


[1] Célèbre anti-antisémite qui considérait que Léon Bloy, que la censure moderne a tendance à qualifier de « nauséabond » (notamment parce qu’elle ne comprend pas son chef-d’œuvre, Le Salut par les Juifs), c’est-à-dire immonde, était tout sauf un antisémite.