J’y suis, j’y reste.

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Siège de Sébastopol par Franz Roubaud (détail)

Sur les « Terres de sang » (cf. Timothy Snyder) coincée entre la Russie et l’Occident, rien de nouveau sous le soleil rouge. E.F. nous en fait la démonstration. 

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De la démocratie en Europe

Crédit photo : Malias

Crédit photo : Malias

Stupeur dans le monde libéral : les Suisses, qu’une heureuse démocratie invite fréquemment (bien plus que chez ceux qui hurlent si fort que leur bannière est, justement, celle de la démocratie) à participer à la vie politique, par voie référendaire, ont, il y a quelques jours, décidé que leur pays ne serait plus aussi accueillant. Lire la suite

L’immaculée migration

…mais ferm-e-té-e-s avec le-s clan-destin-e-s.

Commentaire un peu tardif, par Evariste de Serpière, de l’article d’Olivier Pastré, professeur à Paris-VIII, dans Libération (24 novembre 2013), « Immigration : l’Europe a presque tout faux ». Lire la suite

Méditations journalistiques

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Rien de tel pour se faire une idée de l’esprit du temps que de comparer chaque matin les unes du Figaro et de Libération. Souvent, elles n’ont apparemment rien à voir ; mais que les deux faces de la lune soient différentes ne les empêche pas d’appartenir à la même sphère. Lire la suite

Le temps des gitans

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image tirée du film de Kusturica

En 1989, alors que le Mur de Fer s’effrite et que l’Est se réveille enfin de son cauchemar communiste, Emir Kusturica, le grand cinéaste serbe, remporte le prix de la mise en scène à Cannes pour son chef-d’œuvre, fresque mélancolique sur la communauté tzigane des Balkans, Le temps des Gitans. Le film est tourné en romani, la langue des Roms, et raconte l’histoire d’une famille violentée par l’organisation mafieuse de sa communauté. Lire la suite

Mean Mrs. Merkel

Image

L’ogresse, Riccardo Valsecchi/digitaljournal.com

Le Gouvernement espérait pouvoir se reposer de ses récents efforts, quand tout à coup le Parti socialiste sortit du placard et cria d’une voix aiguë : « Méchante Madame Merkel ! Ouh, la sale petite égoïste ! » Le Gouvernement s’empressa de refermer le placard, mais trop tard : la Droite a entendu. D’une voix sévère, elle se répand en imprécations : « Comment osez-vous ? Vous jouez aux apprentis sorciers, bande de germanophobes ! » (Si même la droite se met à sortir les –phobes, où va-t-on?) Le gouvernement écrase discrètement le pied du Parti socialiste et temporise d’une petite voix angoissée. Lire la suite

Disette au canon!

tank              Si jadis les enseignants distribuaient des images à leurs élèves consciencieux, aujourd’hui le président de la République accorde des bons points à ses militaires méritants. Pour récompenser ainsi les quelques belles prises faites dans le massif des Ifoghas par les meutes du ministère de la Défense, celui-ci s’est vu remettre un bel os à moelle qu’il devrait ronger au moins jusqu’à la fin de l’année prochaine. On sait que le chien est le meilleur ami de l’homme mais le soldat est à n’en pas douter le plus fidèle compagnon de la Ve République… En équilibre sur ses pattes arrière, le regard vif, bouche béante et langue pendante, l’amiral Guillaud[1] fait ainsi le beau devant son maître. Il faut reconnaître qu’il y a de quoi. Car le spectre tant redouté de la piqûre létale s’est volatilisé jeudi 28 mars, alors qu’Hollande annonçait vouloir remplir la gamelle de l’hôtel de Brienne au même niveau en 2014 qu’en 2013… La consolation peut certes sembler maigre aux néophytes, ce serait oublier cependant un adage célèbre : le moral des troupes réside au fond de leur assiette ! L’euphorie passagère que suscite cette bonne nouvelle, ne doit toutefois pas occulter un mal plus profond.

Contexte géopolitique oblige, le budget de la Défense qui atteignait 2,8% du PIB national en 1989 a en effet régulièrement été revu à la baisse, pour atteindre en 2012 la portion incongrue, soit 1,6% ou environ quarante-deux milliards d’euros. Il est évidemment compréhensible d’observer que la disparition de la menace soviétique qui s’exerçait sur le sol français, ait été accompagnée par une contraction des dépenses militaires au cours de la décennie 1990. Néanmoins, le pas politique est vite franchi entre rationalisation des dépenses allouées à la défense, et utilisation du budget des armées comme variable d’ajustement des comptes de l’Etat… Or cette confusion volontaire commise par nos gouvernements successifs est confondante d’absurdité. Tout d’abord en ce qu’elle participe d’une véritable aberration politique. Car non contents de limiter l’effort de défense national à un peu moins de six-cent-cinquante euros par habitant et par an, alors que la France prétend toujours être une « grande puissance internationale », nos dirigeants alimentent de surcroît la plus parfaite contradiction stratégique en affaiblissant nos armées, alors même que le monde n’a jamais connu autant de conflits ! Cet écart croissant entre la rhétorique politique et la capacité matérielle de la mettre en œuvre est saisissant. A titre d’exemple, le LBDSN[2] ordonne actuellement que l’armée de terre doit être en mesure de mobiliser en quarante-huit heures trente mille hommes, et les déployer à sept mille kilomètres de la métropole ; quand on sait qu’il a fallu à la France une semaine pour envoyer quatre mille soldats au Mali avec l’aide de transporteurs américains, anglais et même canadiens, en dépit de nos bases au Tchad et en Côte d’Ivoire, cette incantation déclaratoire qui relève de la piété la plus fervente, perte malheureusement à sourire. Ainsi, alors que les puissances émergentes témoignent chaque année davantage de la hauteur de leurs ambitions géopolitiques, la France est conduite peu à peu dans une impasse.

Car s’il est bien un outil étatique qui ne saurait souffrir d’être conduit au gré des aléas politiques et de ses caprices quotidiens, c’est à n’en pas douter l’outil militaire. La défense ne s’envisage effectivement pas en fonction de problématiques actuelles, mais suivant des projections à long-terme, et cela pour au moins une raison : la durée de vie des programmes d’armements militaires. Le Rafale qui rentre tout juste en phase opérationnelle a en effet été conçu à la fin des années 1970, pour effectuer son premier vol en 1986. Son retrait progressif est quant à lui annoncé à l’horizon 2040, après un demi-siècle de bons et loyaux services… Or il en va de même pour tous les armements qu’ils soient navals, terrestres ou aériens. Ce sont donc les choix stratégiques actés dans le Livre Blanc qui augurent à la fois, la place qu’occupera la France dans plusieurs décennies, mais aussi qui déterminent l’enveloppe budgétaire dévolue à la défense dans le cadre de la loi de programmation militaire votée tous les cinq ans. Ce n’est par conséquent pas demain la veille que la nation fera les frais des amputations que subissent nos armées mais dans plusieurs décennies, tout comme c’est au début des années 1990 que la France a su préserver sa capacité d’action militaire, qui lui permet en 2013 le relatif succès de l’opération Serval. Alors même que les pays émergents fournissent un effort considérable pour se hisser au rang des grandes puissances d’aujourd’hui, afin de devenir celles de demain, nous poursuivons bon an mal an la dangereuse quête que nous offrira une défense anémiée. Après tout, on ne récolte que ce que l’on sème.

Tâchons désormais d’identifier les deux origines essentielles aux maux qui rongent l’appareil défensif français. Le triomphe du temps économique sur le temps politique, que la commission européenne n’a de cesse de célébrer à chaque fois que l’occasion se présente, est sans conteste un mal des plus insidieux. Car dépasser le sacro-saint critère d’un déficit public fixé à 3 % du PIB, demeure un grave motif d’inculpation au sein de l’Union. Ainsi sommée d’obtempérer au risque de se voir infliger une amende salée, la France n’a pas d’autre alternative que de limiter ses dépenses là où elles semblent pour l’heure superflues. « Vous êtes en état de disparition mais vous avez le droit de garder le silence », déclare alors solennellement le commissaire de Bruxelles secondé par son fidèle héraut Bercy, au moment de passer les menottes marquées du sceau du régime budgétaire, aux poignets déjà décharnés de la grande-muette… En temps de paix, il faut convenir que les armées sont les clientes faciles des coupes budgétaires les plus drastiques : les soldats ne manifestent pas, ne font pas grève, ne représentent pas donc un enjeu électoral décisif. Mais aussi et surtout la population qui ne se sent pas menacée, observe-t-elle avec un œil bienveillant son armée disparaître. De cette distance croissante entre le peuple et son armée, voyons-nous se profiler subrepticement peut-être le nœud du problème : une classe politique qui, pour la première fois dans l’histoire de France, n’aura connu ni les affres de la guerre, ni les tracas de la conscription. Sarkozy, puis Hollande sont en effet les premiers chefs des armées à n’avoir participé à aucun conflit. On ne peut bien sûr d’un certain point de vue que s’en réjouir, mais ils sont à l’image d’une classe politique toute entière qui, avec le temps, est de moins en moins consciente des contraintes matérielle et temporelle qui pèsent sur l’outil militaire, et des impératifs stratégiques qui l’accompagnent.

L’évolution de l’appellation du ministère au cours de la Ve République a en outre probablement contribué à rendre l’emploi de forces militaires, un concept désuet voire abstrait pour nos représentants politiques. Appelé ministère des Armées en 1958, le ministère de la Défense prend effectivement son nom actuel en 1974. Or voilà qui participe d’un cheminement intellectuel logique pour une France qui auparavant menacée, vogue désormais sous les auspices rassurants d’une paix que l’on souhaiterait inébranlable. Car le terme de « défense » adjoint à celui de « ministère », enferme l’Etat dans une conception aussi passive que nébuleuse de l’usage de la force militaire ; en effet de qui faut-il se prémunir, et contre quoi convient-il de se défendre ? A cet égard, le fait que l’on prétende « faire la guerre au terrorisme », qui n’est en réalité qu’une technique de violence et non un adversaire désigné, est un éloquent témoignage du manque de profondeur stratégique des raisonnements politiques actuels sur la défense. Pourtant, si l’on ne peut pas reprocher à la majeure partie des Français d’ignorer ces quelques considérations, nos dirigeants n’ont eux pas le droit de sacrifier notre souveraineté nationale à long-terme, sur l’autel du confort politique immédiat.

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Ce d’autant plus qu’ils occasionnent ce faisant deux préjudices majeurs au pays. Tout d’abord en cloisonnant sciemment les mondes militaire et économique alors que ce n’est pas un hasard si la France, quatrième vendeur d’armes au monde depuis des décennies, a pu construire le Concorde, transcription civile des technologies militaires de pointe héritées du programme Mirage.  Ainsi donc sont hypothéqués non seulement tout un savoir-faire français dont les fruits dépassent l’unique sphère de l’armement, mais aussi l’avenir d’un bassin d’emplois fort d’un million de personnes. Enfin la crédibilité de la France sur la scène internationale est paradoxalement entachée par le choix politique de sanctuariser la dissuasion nucléaire, dont le budget préservé vaille que vaille, implique nécessairement une cure d’autant plus sévère pour les forces conventionnelles, qu’elles sont les seules à supporter l’effort financier demandé au ministère. Or l’atout fondamental de l’appareil militaire français, émanait jusqu’à présent de la richesse de son éventail d’actions qui permettait des réponses adaptées à toute situation. Cependant, ce n’est certes pas en agitant son hochet atomique que l’Elysée s’est imposé au Tchad ou en Côte d’Ivoire… Et la France qui possède la deuxième plus vaste zone économique exclusive au monde, aura certainement à défendre tôt ou tard ses mines de nickel en Nouvelle-Calédonie, ses terres rares à Wallis-et-Futuna ou encore ses gisements pétroliers en Guyane. Eh oui que voulez-vous, il est bien certaines constantes qui ne s’inventent pas : « qui terre a, guerre a. »

E.F.


[1]     Chef d’Etat-major des armées

[2]     Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale